27 mai 2024
Paris - France
POLITIQUE

Sénégal: Comment la diaspora sénégalaise, bras financier de Pastef, a porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir 

Malmené par Macky Sall durant son mandat présidentiel, le parti d’Ousmane Sonko a pu compter sur le soutien des Sénégalais de l’étranger, rapidement séduits par ses promesses de rupture

1025 voix pour Bassirou Diomaye Faye contre 995 pour Amadou Ba. Dans le bureau de vote du Havre, le 24 mars dernier, la victoire du candidat de Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) s’est jouée de peu. Mais pour Ousmane Diop, militant enthousiaste du parti fondé en 2014 par Ousmane Sonko, « c’est tout un symbole». Depuis l’arrivée de Macky Sall au pouvoir en 2012, jamais la Normandie n’était tombée dans l’escarcelle de l’opposition. << Ici, lors de la présidentielle de 2019, Ousmane Sonko avait recueilli 15% des suffrages. Lors des élections législatives de 2022, nous en avions remporté 33%, rappelletil. Nous venons de très loin! » 

Une victoire écrasante à l’étranger 

Mais ce score serré dans le port normand ne rend pas justice à Bassirou Diomaye Faye, qu’Ousmane Sonko, empêché de se présenter, avait désigné pour le remplacer dans les urnes : dans la circonscription électorale de l’Europe de l’Ouest, du Centre et du Nord, qui regroupe la France, l’Allemagne, ou encore la Belgique, la victoire. face à Amadou Ba a été écrasante. Plus de 67% des électeurs ont voté pour le candidat du Pastef. La proportion monte même à 80% dans la zone de l’Europe du Sud (Espagne, Italie, Portugal). «On aurait eu les mêmes chiffres sur l’ensemble des résultats si Ousmane Sonko avait été candidat», affirme Ousmane Diop

 Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye et l’apprentissage du pouvoir 

Les Sénégalais de l’extérieur ne représentent que 4 % du fichier électoral. Ils ont néanmoins joué un rôle déterminant dans la montée en puissance de Pastef et sa conquête du pouvoir. Ousmane Sonko l’a vite compris : la diaspora sénégalaise est l’une des premières franges de la population qu’il tente de convaincre après la création de son parti. Bassirou Diomaye Faye, qui alors est alors chargé d’enraciner Pastef au sein de la diaspora, ne cesse de voyager, tantôt en France, tantôt aux ÉtatsUnis, pour convaincre ses compatriotes de l’étranger d’adhérer au programme de « changement et de rupture » sobrement surnommé «<le Projet >>

Les débuts sont lents. Lors de la présidentielle de 2019, la diaspora vote encore massivement pour Macky Sall. La 

bascule a lieu deux ans plus tard, en 2021. Cette année

en pleine pandémie de Covid19, les procédures judiciaires contre Ousmane Sonko sont sources de tensions politiques. Le chef de Pastef, qui fait figure d’opposant numéro un au chef de l’État, est convoqué pour être entendu dans l’affaire Adji Sarr, du nom de cette masseuse qui l’accuse de viol. En mars, des émeutes éclatent à Dakar et dans plusieurs grandes villes de l’intérieur du pays. Elles font une dizaine de morts

Macky Sall se voit alors reprocher par ses détracteurs de chercher à neutraliser son adversaire en instrumentalisant la justice. La séquence, qui va s’étendre jusqu’à la condamnation, en juin 2023, à deux ans de prison pour «< corruption de la jeunesse » de celui qui est entretemps devenu le maire de Ziguinchor, alimente un fort sentiment d’injustice au sein d’une partie de la population sénégalaise, y compris dans la diaspora

  Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye place ses proches à des postes stratégiques 

<< Audelà de cette quête de justice, les Sénégalais ont  choisi Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye parce qu’ils prônaient la bonne gouvernance. Ils ont eu le sentiment que si le Sénégal avait enfin de bons gouvernants, ils pourraient rentrer et apporter leur pierre 

à l’édifice», croit savoir Bacary Diedhiou, un député de Pastef qui s’est déplacé jusqu’en Italie pour faire campagne. <<< Ici en Europe, beaucoup de cadres africains occupent des postes peu valorisants, qui ne reflètent ni leurs capacités ni leurs compétences. En ce sens, le projet de Pastef a redonné de l’espoir à ceux qui voudraient rentrer », renchérit Mamadou Saliou Diallo, un membre de Pastef installé à Amiens, en Picardie

<<< Guerre informationnelle » et appui financier 

À l’instar de ce logisticien, plusieurs membres de la diaspora encartés politiquement ou non- disent avoir convaincu leurs familles restées au pays de voter pour la principale coalition de l’opposition, Yewwi Askan Wi (YAW), d’abord pour les élections locales de janvier 2022, puis pour les législatives organisées en juillet de la même année. Pour la première fois au sein de l’hémicycle, l’opposition est alors à trois députés de contraindre Macky Sall à une cohabitation : l’alliance formée par YAW et la coalition Wallu obtient 80 députés, dont dix issus de la diaspora. Alors qu’en 2019, la quasitotalité des quinze sièges réservés aux Sénégalais de l’extérieur avait été raflée en 2019 par la coalition au pouvoir, Benno Bokk Yakaar (BBY)

« Toutes ces batailles ont été remportées grâce au travail de sensibilisation fait, depuis l’étranger et sur les réseaux sociaux, pour informer sur les dérives du régime de Macky Sall. L’accès facile à Internet, ici en France, nous a aidé à remporter la guerre informationnelle », affirme Mamadou Saliou Diallo. Ousmane Diop, son camarade de parti, est luimême suivi par 14 000 followers sur TikTok. C’est cependant sur le plan financier que l’appui de la diaspora à Pastef sera déterminant

Le Sénégal enquête sur des hommes armés en civil lors des manifestations 

Alors que les tensions politiques rythment le quotidienet des Sénégalais tout au long de l’année 2023, Pastef lève plusieurs centaines de millions de F CFA depuis l’étranger pour venir en aide aux familles des militants sympathisants arrêtés lors des manifestations de mars et de juin. << Les sommes cotisées par les membres de la diaspora ont permis par exemple de soigner les blessés ou de prendre en charge la scolarité des enfants dont les pères avaient été arrêtés, raconte Mamadou Saliou Diallo. Ces personnes n’étaient pas toujours des gens encartés à Pastef. Et forcément, après ça, quand tu recouvres la liberté après plusieurs mois de prison, tu adhères ou fais adhérer tes proches. >> 

Des collectes aux montants exceptionnels 

Les levées de fonds de Pastef, qui financent ses activités, irritent les autorités sénégalaises. En juin 2023, les comptes de Kopar Express, une fintech sénégalaise dont la formation politique utilise les services, sont gelés par décision de justice pour «< atteinte à la sûreté de l’État et fraude fiscale ». Quelques mois plus tôt, Seydou Nourou Ba, un des actionnaires de l’entreprise devenue par la 

force des choses une victime collatérale de la lutte entre Macky Sall et Ousmane Sonko, est arrêté. Pastef lui- même est dissout le 31 juillet, quelques heures après l’inculpation et le placement en détention de son leader pour << appels à l’insurrection et complot » contre l’État

<< Tout parti politique qui reçoit des subsides de l’étranger ou d’étrangers établis au Sénégal s’expose à la dissolution», mettait déjà en garde en janvier 2021 Félix Antoine Diome, alors ministre de l’Intérieur, après une levée de fonds de près de 200 000 . « Les partis politiques ne peuvent bénéficier d’autres ressources que celles provenant des cotisations, dons et legs de leurs adhérents et sympathisants nationaux, et des bénéfices réalisés à l’occasion des manifestations», insistaitil

 DiomayeSonko, un binôme inédit pour diriger le Sénégal 

Pour autant, Pastef ne cessera de solliciter la diaspora. Malgré l’emprisonnement d’Ousmane Sonko et l’incertitude sur sa participation à la présidentielle, le parti réussit à mobiliser début 2024, en Europe et aux ÉtatsUnis, un trésor de guerre de plus de 600 000 , dont 200 000 uniquement en France. Ces fonds, auxquels se sont ajoutés les sommes récoltées au Sénégal, permettront à Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, sortis de prison au milieu de la campagne électorale, de mobiliser d’impressionnants moyens 

matériels

<< De mémoire de Sénégalais, aucun parti ne peut prétendre avoir collecté autant d’argent auprès de la diaspora pour financer sa campagne. Cela ne s’est jamais vu », s’enthousiasme Ousmane Diop, le représentant de Pastef en Normandie. «Ils donnaient l’impression d’être 

plus riches que notre coalition pourtant au pouvoir », finit par concéder un membre de l’Alliance pour la République (APR), l’ancien parti présidentiel

Jean Moliere/AFP

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