23 juin 2024
Paris - France
AFRIQUE

Poutine veut faire du Mali la Mecque de l’anti- impérialisme en Afrique 

Après l’Afrique australe en janvier, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a entamé une autre tournée à la recherche d’alliés à l’heure de la guerre en Ukraine 

Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe et son homologue malien, Abdoulaye Diop, à Bamako au Mali le 7 février

Les faits Sergueï Lavrov a entamé le 7 février un troisième déplacement en Afrique depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, moins d’un mois après un voyage en Afrique australe. Il effectuait, ce mardi, une première visite officielle au Mali qui doit ensuite le conduire ensuite au Maroc, en Tunisie et en Mauritanie. A Bamako, le chef de la diplomatie russe a rencontré son homologue, Aboulaye Diop, puis a eu un déjeuner de travail et une audience avec le colonel Assimi Goita, le président de la 

transition

<<< Nos amis maliens ont des demandes précises, elles sont systématiquement satisfaites, a déclaré mardi Sergueï Lavrov à Bamako. La Russie continuera à aider le Mali à améliorer les capacités combatives de son armée, à former les militaires et les policiers ». Une déclaration qui intervient après la livraison, le 19 janvier, de nouveaux équipements pour l’aviation malienne

La Russie officielle joue la carte de l’alliée fidèle et indéfectible, offrant ses services sans conditionnalités, notamment en 

matière de démocratie et de droits de l’homme. Une manière de se démarquer de son concurrent français à qui elle taille des croupières en Afrique francophone. Après la Centrafrique et le Mali, le Burkina faso est en voie de passer dans l’orbite russe. Le Kremlin retisse patiemment sa toile sur un continent qu’il avait largement abandonné au lendemain de la chute du Mur de Berlin

« Aujourd’hui, l’Afrique de l’ouest francophone est le terrain de jeu sur lequel la Russie tente de récréer le climat 

postcolonial des années 1960 pour relancer un mouvement des nonalignés dont Vladimir Poutine évoque les 

contours dans ses discours du 30 septembre et du 22 octobre dernier sur l’annexion de l’Ukraine, explique Lova Rajaorinelina, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique et auteur d’une note intitulée Poutine 

l’Africain. Il y accuse sans retenue l’Occident en disant que « ses élites sont restées ce qu’elles étaient : colonialistes« 

Le maître du Kremlin redéfinit le nouvel ordre mondial en appelant ses alliés à lutter, non seulement contre l’armée « nazie » de Zelensky mais aussi les ex- puissances coloniales, au premier chef la France, passant d’un théâtre d’affrontement à l’autre >>

<< En mobilisant les jeunes sur la lutte contre la France. Ils cherchent à faire de Bamako ce qu’était Alger dans les 

années 1960 >> 

Lova Rajaorinelina, chercheuse associée à la Fondation pour la recherche stratégique 

Cette chercheuse décrit les ressorts de l’influence russe dans l’ancien pré carré de la France. L’écosystème informationnel de cette région fait l’objet d’un véritable travail de sape sur les plateformes de réseaux sociaux. Plusieurs campagnes sont orchestrées à destination des internautes et utilisateurs des messageries privées par le biais des sociétés d’influence du groupe Wagner d’Evgueni Prigojine, un proche de 

Poutine

Discours simpliste. Cela prend la forme 

de capsules audio, de montages photos et même de dessins animés qui circulent sur WhatsApp, Facebook, Twitter, etc. La France y apparaît sous les traits grossiers d’un rat, ou d’un serpent menaçant dont l’ambition est de piller les richesses de ses anciennes colonies. Un discours simpliste, martelé sur le mode de la communication politique, qui finit par faire son nid, surtout auprès d’une jeunesse urbaine en quête de combat

DEUS EX MACHINA 

Mali: le djihadiste Iyad Ag Ghali, terroriste hier, allié aujourd’hui << Poutine et Prigojine détournent l’attention de la faillite sécuritaire des Etats sahéliens, en mobilisant les jeunes sur la lutte contre la France, poursuit Lova Rajaorinelina. Ils cherchent à faire de Bamako ce qu’était Alger dans les années 1960, la Mecque des révolutionnaires africains contre les pouvoirs impérialistes. Le colonel Assimi Goïta, président de la transition malienne, y apparaît comme le bon panafricaniste qui distribue les bons et les mauvais points à ses pairs de la région ». Réputés proFrançais, l’ivoirien Alassane Ouattara et le nigerien Mohamed Bazoum sont pris pour cible

<< Ces activistes formulent des critiques véhémentes de la France et de sa politique, certains étant des promoteurs très directs de la politique russe et de ses proxies, sous un vernis panafricain >> 

Les campagnes de dénigrement sont relayées par des activistes publicsfrançais ou africains, se réclamant notamment du panafricanisme tels que Kemi Séba, Nathalie Yamb, Franklin Nyamsi, Sylvain Afoua ou encore Maikoul Zodi. << Ceuxci se trouvent sur un spectre assez divers du militantisme et de prises de position, indique Jonathan Guiffard, chercheur associé à l’Institut Montaigne et auteur d’une analyse récente sur le sentiment antifrançais. Ils ne sont pas nécessairement liés entre eux, certains portant une parole individuelle quand d’autres la coordonnent. Suivies par des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux, souvent présentes les plateaux télés ouestafricains, ces personnalités formulent des critiques véhémentes de la France et de sa politique, certains étant des promoteurs très directs de la politique russe et de ses sur proxies, sous un vernis panafricain »

Lutte informationnelle. La France est poreuse à ce discours sur le néocolonialisme car elle prête le flanc à la critique alors qu’elle a parfois encore du mal à ne pas être dans une attitude paternaliste à l’égard de ses alliés de l’ex précarré. Pour Jonathan Guiffard, la relation historique de la France à son ancien pré carré «< la positionne en première ligne face à des populations qui subissent soit une forte dégradation sécuritaire, soit d’importantes inégalités. Selon lui, Paris traîne plusieurs fardeaux : son passé colonial malgré le travail mémoriel entrepris par Emmanuel Macron, les réflexes politiques de la Françafrique, les restrictions de visas, la baisse sensible de la coopération technique

<< L’influence », priorité stratégique d’Emmanuel Macron 

La propagande russe est d’autant plus efficace que la France a tardé à y répondre. Le « réarmement français >> face à la désinformation est récent. Il commencé il y a un peu plus de deux ans. La diplomatie publique et d’influence est surtout devenue une priorité depuis cet été. Elle repose largement sur un volet technique et numérique. Paris a revu son dispositif de lutte informationnelle qu’il veut << agile et réactif » autour de plusieurs structures publiques (DGSE, MEAE, Minarm), recourant également au privé. Ces structures détectent et caractérisent les ingérences numériques et proposent des stratégies de riposte informationnelle. Emmanuel Macron l’a rappelé dernièrement : « l’influence » est aujourd’hui considérée comme une << priorité stratégique »«Le mirage sahélien», le livre qui irrite l’armée française »

SIPA PRESS

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