17 juin 2024
Paris - France
AFRIQUE

Entre Ibrahim Traoré et Alassane Ouattara, tous les coups sont permis 

Le président de transition burkinabè et le chef de l’État ivoirien ne se parlent plus depuis des mois. Chacun est désormais convaincu que l’autre travaille à sa chute

L’un se revendique l’héritier de Thomas Sankara, l’autre celui de Félix HouphouëtBoigny. Bien qu’aucun des deux ne le soit vraiment, une chose les rassemble: Ibrahim Traoré et Alassane Ouattara se vouent la même défiance que le père de la révolution burkinabè et celui de l’indépendance ivoirienne dans les années 1980

Incidents à répétition 

Entre le fougueux capitaine et l’expérimenté politicien, la mayonnaise n’a jamais pris. Lorsque Traoré prend le pouvoir par la force à Ouagadougou, en octobre 2022, Ouattara fait d’abord preuve de pragmatisme à l’égard de son jeune voisin. Même s’il n’apprécie guère ces militaires putschistes reconvertis en hommes providentiels du Sahel, il ne veut pas voir le Burkina Faso sombrer encore plus. Question de sécurité nationale. Il tente alors de coopérer, lui envoie des armes et du matériel militaire

Fin 2022, environ 100 kalachnikovs, 100 000 munitions. et une cinquantaine de pickup, pour une valeur totale estimée à 2,3 milliards de FCFA (3,5 millions d’euros)

sont discrètement offerts par Abidjan aux nouvelles autorités burkinabè pour les aider à contrer la menace jihadiste

Mais les premières orientations prises par la junte d< IB >> (surnom donné à Ibrahim Traoré) se montrent rapidement contraires aux intérêts ivoiriens. Dans la lignée d’Assimi Goïta, le nouvel homme fort de Ouaga rompt notamment les liens avec la France, accusée de tous les maux. Une aberration pour Alassane Ouattara, allié historique de l’ancienne puissance coloniale dans la 

région

En septembre 2023, l’arrestation de deux gendarmes ivoiriens près de la frontière entre les deux pays par l’armée burkinabè marque un point de nonretour

Ibrahim Traoré tente de se servir de ces deux hommes toujours détenus à Ouagadougou comme monnaie d’échange contre des opposants politiciens, hommes d’affaires et activistes exilés à Abidjan qu’il accuse de comploter contre son régime, notamment l’ancien ministre des Affaires étrangères Alpha Barry. L’affaire met Alassane Ouattara hors de lui. Il refuse un tel marchandage

–  Gendarmes ivoiriens détenus au Burkina Fasocoulisses d’un imbroglio 

Dans les semaines qui suivent, les incidents se multiplient le long de la frontière, dont l’absence de délimitation claire n’arrange rien. Le 27 mars, la tension monte encore d’un cran. Cette fois, ce sont des militaires 

ivoiriens qui arrêtent un soldat burkinabè et un Volontaire pour la défense de la patrie (VDP, supplétif civil de l’armée burkinabè) qui se trouvaient sur leur territoire, près de la localité de Téhini. Leur interpellation provoque quelques escarmouches entre les forces des deux pays, finalement sans gravité

Bien qu’Alassane Ouattara et Ibrahim Traoré ne se parlent plus depuis des mois, les contacts perdurent à l’échelon inférieur, notamment entre leurs étatsmajors et leurs services de renseignement. Le 19 avril, après l’incident de Téhini, les ministres de la Défense des deux 

pays, Téné Birahima Ouattara et le général Kassoum Coulibaly, se sont rencontrés dans le village burkinabè de Niangoloko, près de la frontière. Une rencontre essentiellement symbolique et pour les caméras, qui n’a pas permis de réchauffer les liens

L’ombre de Guillaume Soro 

En coulisses, un sujet sensible crispe particulièrement les 

Ivoiriens: Guillaume Soro. Fin 2023, l’ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne a trouvé refuge auprès des putschistes sahéliens, dont Ibrahim Traoré, qui partage avec lui la même aversion pour Alassane Ouattara. De quoi raviver les craintes des sécurocrates 

ivoiriens, qui voit en l’ancien chef rebelle une menace permanenteIls en veulent pour preuve un réseau secret monté 

proSoro entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Fasopar des découvert en janvier par les services de renseignement ivoiriens grâce à l’arrestation d’A. Cissé, un exrebelle des 

Forces nouvelles (FN). Lors de ses interrogatoires, il affirmé avoir recruté, sur ordre d’un autre ancien rebelle 

(et exgendarme) proche de Soro, L. Fofana, une cinquantaine de jeunes pour les envoyer à Ouagadougou

via BoboDioulasso, et les former au maniement des armes. Objectif, selon les services ivoiriens: mener des opérations de déstabilisation en Côte d’Ivoire en amont de l’élection présidentielle, qui doit se tenir en 2025. Certains membres du réseau ont aussi tenté de prendre contact avec des militaires en fonction, y compris à la présidence

 a Les puissantes connexions de Téné Birahima Ouattara, le ministre ivoirien de la Défense 

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Fin avril, les autorités ivoiriennes ont formellement 

demandé des explications sur cette affaire à leurs homologues burkinabè, qui ont tout nié en bloc. Visiblement agacé par ces accusations, Ibrahim Traoré luimême répliqué lors d’une interview à la télévision nationale, accusant Abidjan d’héberger << tous les 

déstabilisateurs du Burkina Faso>>

En privé, le président de transition ainsi que le capitaine Oumarou Yabré, le patron de l’Agence nationale de renseignement (ANR) burkinabè, se disent aujourd’hui certains que les services ivoiriens cherchent à les neutraliser. Réponse aussi peu aimable que convaincue d’un haut responsable ivoirien. «Il n’en est rien. Le vrai problème, c’est IB. >> Lequel n’a aucune intention de 

s’effacer : ce weekend, le président de la transition burkinabè a prolongé son bail à la tête du pays de cinq 

ans, soit jusqu’en juillet 2029.

source JA. 

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