18 juin 2024
Paris - France
POLITIQUE

Au Sénégal, les << petites ruptures >> d’Ousmane Sonko en attendant le grand changement 

Le nouveau chef de gouvernement se sait attendu au tournant. Si les mesures concrètes se font encore attendre, l’ancien leader de l’opposition impose déjà son style, en même temps qu’il apprend à travailler sous les ordres de Bassirou Diomaye Faye, cet ancien bras droit qu’il a fait président

Peuton exercer les fonctions de président de la République du Sénégal ou de Premier ministre sans n’avoir jamais assuré de fonctions étatiques auparavant ? Et si oui, peuton apprendre sur le tas? Ces questions

Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko se les sont forcément déjà posées, eux qui, quelques semaines avant de devenir respectivement président et Premier ministre du Sénégal, avaient pour unique horizon les murs de la prison de Cap Manuel

Duo atypique 

Peu habitués aux ors des palais, ils ont déjà commis quelques entorses au protocole. Celui du tapis rouge par exemple. Alors qu’il est réservé au chef de l’ÉtatOusmane Sonko l’a plusieurs fois emprunté lors de sorties officielles. Différents clichés diffusés sur les réseaux 

sociaux ou publiés sur le compte Flickr de la présidence ont également montré, à plusieurs reprises, les deux hommes marchant côte à côte, sans que le chef du gouvernement n’observe la prééminence d’usage en se tenant quelques pas derrière le chef de l’État

<<< Il faut mettre cela sur le compte des erreurs et des impairs du début, commente un ancien ministre de Macky Sall. Le temps permettra de revenir à l’orthodoxie même si le duo SonkoDiomaye est atypique. Le premier a toujours été le patron politique du second. Il est donc normal qu’humainement Ousmane Sonko occupe une partie de l’espace et des compétences présidentielles. » 

 Au Sénégal, Bassirou Diomaye Faye et l’apprentissage du pouvoir 

Loin d’être anecdotiques, ces images pourraient bien être le symbole d’une gouvernance bicéphale. «On se dirige vers un système de gouvernance à la française, le Premier ministre a des prérogatives réelles et n’est plus 

face à un Président qui incarne tout et écrase tout le monde»>, analyse un diplomate sénégalais qui a requis l’anonymat. Un premier point de rupture avec l’hyperprésidentialisme de Macky Sall que les cadres des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) ont longtemps critiqué et qui illustre bien le partage des prérogatives voulu par Bassirou Diomaye Faye, conscient du leadership incontestable d’Ousmane Sonko

Pas de risque de frictions

Dans les faits, si le premier a pris la pleine mesure de son rôle de représentation à l’étranger et sur les domaines réservés (défense et diplomatie), les grandes orientations et décisions sont pour l’instant toujours prises en accord avec le second, qui semble avoir gardé la haute main sur l’administration publique dont il avait été radié en 2016. Une situation qui n’est pas sans rappeler ces quelques 

années le duo formé par Léopold Sédar Senghor (président de la République) et Mamadou Dia (président du Conseil) dirigea le pays de concert de 1960 à 1962

et À Dakar, ces similitudes alimentent les discussions les interrogations. Senghor n’atil pas fini par faire enfermer Mamadou Dia? « Ce sont des idées distillées par les mauvaises langues, dont le plus grand rêve est de voir une dissension, une mésentente, une tension au sein 

du couple présidentiel. Mais cela n’arrivera pas », répond- on du côté de Pastef, ce parti dont les militants n’ont eu de cesse de répéter, durant la campagne électorale: << Diomaye moy Sonko»: «Diomaye, c’est Sonko»

a Au Sénégal, JeanLuc Mélenchon et Ousmane Sonko affichent leur entente << Ousmane Sonko s’efforce de s’effacer 

pour ne pas faire 

d’ombre à Bassirou Diomaye Faye, ajoute le diplomate sénégalais précédemment cité. Il ne part pas avec lui en voyage à l’étranger et ne l’accompagne pas dans ses visites aux chefs religieux. >> 

Les militants de Pastef l’ontils eux aussi compris ? Une 

séquence vidéo, qui a fait le tour des réseaux sociaux dans les heures qui ont suivi l’investiture de Bassirou Diomaye Faye, l’illustre. Alors que l’ancien maire de Ziguinchor marche derrière le chef de l’État sénégalais dans le palais présidentiel, une voix l’interpelle en lui lançant un 

<< président >> auquel l’intéressé répond en souriant : << Vous ne pouvez pas m’appeler comme cela ici. Le président c’est lui >>. << Ousmane Sonko a toujours dit qu’il n’était pas obnubilé par le pouvoir. Tout ce qu’il veut c’est le changement », affirme à Jeune Afrique Assane Diop, député de Pastef. Et cela a déjà commencé avec de petits actes symboliques

Les fonctionnaires doivent arriver à l’heure 

Contrairement à Amadou Ba qui avait installé ses bureaux au Petit Palais, non loin de la résidence de 

l’ambassadeur de France, le Premier ministre a pris ses quartiers à la primature, à quelques pas du palais présidentiel. Ses proches décrivent un homme rigoureux, qui s’est vite mis à la tâche. << Il ne compte pas ses heures et travaille tous les jours jusqu’après minuit », affirme Ababacar Sadikh Top, l’un de ses proches

Fin avril, pressé par son chef, le gouvernement a enjoint  les fonctionnaires d’arriver à l’heure au bureau et de respecter les horaires de travail. Un système de pointage est d’ores et déjà actif au ministère de la Fonction publique et devrait être installé progressivement dans les autres départements ministériels. Désormais, ceux qui passaient pour des retardataires notoires se pressent de se rendre tôt au bureau. «Cela a même un peu décongestionné le trafic dans Dakar le matin >>, s’amuse un militant de Pastef

La rupture, c’est aussi dans la manière de se comporter, avait prévenu Ousmane Sonko. « Les gouvernants ne peuvent pas changer seuls un pays. C’est une masse critique de citoyens qui acceptent, qui comprennent et qui promeuvent ce changement qu’ils vivent, qui nous permettra d’atteindre les résultats »>, a récemment confié le Premier ministre

 Au Sénégal, Ousmane Sonko attaque Emmanuel Macron 

Alors que Bassirou Diomaye Faye a démissionné de son poste de secrétaire général de Pastef, Sonko a choisi d’en demeurer le chef. Parviendratil à distinguer ses activités partisanes de sa fonction de Premier ministre ? Après avoir demandé aux membres de son gouvernement de démissionner de leurs éventuelles fonctions électives

Ousmane Sonko a présidé le 5 mai au siège de Pastef la première réunion de la formation politique depuis plus d’un an. Il s’y est rendu en utilisant son véhicule personnel et sa sécurité était assurée par le parti

Aucune annonce n’a été faite sur les prix 

<< De petites ruptures symboliques», saluées par un observateur de la vie politique. Toutefois, les Sénégalais 

attendent encore que des mesures fortes soient prises. Et si cela fait plus d’un mois que le gouvernement a été formé, aucune annonce n’a encore été faite pour baisser le prix des denrées de première nécessité. À titre de comparaison, après l’arrivée au pouvoir de Macky Sall en 2012, une telle mesure avait été prise dixhuit jours après sa prise de fonction. «Ils nous ont tellement critiqué, se moque un membre du gouvernement sortant. Comme si c’était facile de diriger un pays>> 

En attendant, Ousmane Sonko enchaîne les séminaires gouvernementaux, sortes de Conseil des ministres bis et thématiques pour répondre aux différentes urgences. Le format de ces rencontres interministérielles lui vaut déjà quelques critiques. «Beaucoup de sujets sont trop 

centralisés au niveau de la primature avec très peu de marge de manœuvre pour les ministres », relève l’ancien ministre de Macky Sall déjà cité. « C’est de la calomnie, rétorque Ababacar Sadikh Top. Ousmane Sonko leur donne la pleine responsabilité de la mission qui leur est confiée mais veut cependant que cela se passe bien. >> 

 Nitdoff: «<< Le peuple sénégalais a arraché sa liberté » 

Autre grief: la promesse non tenue de nommer les directeurs de société d’État ou des agences stratégiques au terme d’un processus d’appel à candidature. Les nominations ont été annoncées en Conseil des ministres et cela a fait couler beaucoup d’encre. « Les procédures d’appel à candidature auraient pris beaucoup de temps alors qu’on vient de prendre le pouvoir. Les Sénégalais ne peuvent pas attendre», défend Ababacar Sadikh Top

<<< C’est ne rien comprendre à la politique que d’exiger que les nouveaux dirigeants ne récompensent pas ceux qui ont lutté à leurs côtés pour conquérir le pouvoir», estime Mohamed Gueye, directeur de publication du Quotidien, l’un des journaux les plus lus de Dakar

Le duo DimayeSonko se penche sur l’ancienne administration 

N’empêche qu’il faudra encore patienter jusqu’au troisième trimestre 2024 pour que le nouveau référentiel des politiques publiques adapté au «< projet de changement systémique » prôné par Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye voit le jour, selon une communication du chef du gouvernement. Autrement dit, un délai suffisamment large pour que l’Alliance pour la République (APR), l’ancien parti présidentiel qui dispose d’une majorité à l’Assemblée nationales’organise

La formation de Macky Sall a déjà entamé des tournées dans différents départements du pays pour mobiliser ses troupes. <<Du fait des attentes énormes des populations, l’état de grâce ne sera pas long. Il faudra agir avant l’hivernage et les dégâts que pourraient provoquer les inondations », prévient la source diplomatique citée plus haut

 Bassirou Diomaye Faye : avec qui le successeur de Macky Sall dirigetil le Sénégal

En attendant les mesures concrètes, les nouveaux dirigeants tentent de marquer le terrain. Ils ont décidé de jeter un regard inquisiteur sur la gestion du régime passé. Depuis plusieurs jours, les publications de rapports d’audit et d’inspection des organes de contrôle de l’État 

succèdent. Leurs contenus mettent en lumière plusieurs cas de dysfonctionnements, de détournements ou de 

malversations dans la gestion des finances publiques depuis 2019 et n’épargnent pas ministres, directeurs ou élus locaux

 Ces documents, restés confidentiels pendant plusieurs années, viennent de faire leur première victime. Thierno Diagne, le maire de la commune de Sindia et membre de l’ancienne coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar, a été arrêté le 22 mai. Un rapport de l’Office national de 

lutte contre la fraude et la corruption daté de l’année 2021 l’épingle sur des faits de détournements de deniers publics et de blanchiment de capitaux. L’heure de la reddition des comptes a sonné

Jean Moliere /JA

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