27 mai 2024
Paris - France
POLITIQUE

Du perchoir à Yopougon, le retour en grâce d’Adama Bictogo 

Le président de l’Assemblée nationale ivoirienne s’est imposé aux municipales dans la commune la plus peuplée d’Abidjan. Une victoire politique majeure, qui consolide sa place dans le camp Ouattara à deux ans de la présidentielle

C’est un peu sa marque de fabrique : faire les choses en grand. Alors, quand il s’agit de fêter l’un de ses plus beaux coups politiques, pas question de mégoter. Les artistes, nombreux, qui se succèdent sur scène sont tous prestigieux et adulés d’un public jeune. Quant au feu d’artifice qui clôture le show gratuit, il est forcément grandiose

Ce lundi 4 septembre, Adama Bictogo a laissé tomber le costumecravate impeccablement ajusté et les boutons de manchettes. << Si nous sommes ici devant vous et que je suis le maire de Yopougon, c’est grâce à vous », lancetil à la foule. Vêtu d’un polo, casquette orange sur la tête et bras 

levés, il savoure sa victoire dans son nouveau fief électoral, lui le député d’Agboville, la localité qui l’a vu naître, à 80 kilomètres plus au nord

Comment Alassane Ouattara a géré la colère des perdants aux élections locales 

À l’issue des élections municipales et régionales du 2 septembre, le camp présidentiel a tout emporté ou presque sur son passage, raflant plus de la moitié des communes et vingtcinq régions sur trente. Mais le candidat Bictogo a conquis un territoire plus symbolique que les autres, plus difficile à arracher aussi : Yopougon. Avec son million et demi d’habitants selon le recensement de 2021, mais 

probablement plus-, dont un tiers d’électeurs, la commune la plus peuplée du pays est l’objet de toutes les convoitises politiques

À preuve, l’opposition n’est jamais parvenue à s’entendre sur une liste commune, contrairement à ce qu’il s’est passé dans d’autres localités du pays. « Personne n’a voulu lâcher >>, regretteton dans les étatsmajors concernés, où l’on est conscient que cette division a ouvert un boulevard au président de l’Assemblée nationale

<< Pas une promenade de santé >> 

En Côte d’Ivoire, beaucoup ont comparé la campagne de Bictogo à «< Yop » à celle menée par Hamed Bakayoko en 2018 à Abobo, autre commune géante du district d’Abidjan. Et pour cause: deux hommes de pouvoir à qui le président de la République avait confié la mission de concourir hors de leurs fiefs respectifs, deux animaux politiques, deux campagnes de terrain très médiatiques pour lesquelles d’importants moyens humains et financiers ont été déployés

<< Ce n’est pourtant pas tout à fait la même chose, tempère un cadre du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Abobo nous était acquise, c’était notre base. La nature du combat à mener à Yopougon n’était pas la même, c’était plus difficile. Ce n’était pas une promenade de santé, d’autant que Laurent Gbagbo s’est personnellement investi pour soutenir son fils, Michel. >> 

Bien qu’administrée depuis 2013 par le RHDP, « Yop », commune traumatisée par les combats qui s’y déroulèrent en 2011 entre les forces qui soutenaient Alassane Ouattara et celles qui restaient fidèles à l’ancien président, demeure un bastion des proGbagbo, un lieu de ralliement. À son retour au pays, et au moment de choisir le lieu qui abriterait son premier grand meeting à Abidjan, Laurent Gbagbo n’avait pas hésité : ce serait la célèbre place Ficgayo de Yopougon

Le 31 août dernier, l’ancien président y a réuni des milliers de partisans euphoriques pour célébrer sa << renaissance », un an jour pour jour après son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité commis 

pendant la crise postélectorale de 2010-2011. Et quand sa nouvelle formation politique, le Parti des peuples africains- Côte d’Ivoire (PPACI), a désigner ses candidats pour les locales, le choix de son fils, Michel Gbagbo, député de Yopougon, s’est imposé comme une évidence

En Côte d’Ivoire, le PPACI de Gbagbo rate son retour électoral 

Aux municipales, ce dernier a terminé en deuxième position, recueillant 35,8% des suffrages exprimés un score honorable pour un candidat sans grands moyens financiers 

, contre 44,32% pour Bictogo. Dia Houphouet Augustin, du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), a, lui, obtenu 

19,38%

Faute de trouver un terrain d’entente pour faire liste 

commune, les deux opposants ont dénoncé d’une même voix d<< énormes irrégularités ». Un dossier de contentieux a été déposé devant la Commission électorale indépendante (CEI) puis transmis au Conseil d’État. << Le processus électoral à Yopougon s’est déroulé dans le calme, en toute transparence et équité. Je m’en réjouis et félicite sa 

population pour son esprit civique et son sens des responsabilités », commente sobrement le nouvel édile

Nombreux défis locaux 

Adama Bictogo le sait : le plus dur reste à faire. Yopougon est 

une commune sinistrée. En constante croissance démographique, elle s’étire dans tous les sens et souffre d’un manque criant d’infrastructures de base pas de centre hospitalier ni de stade, sans parler des coupures récurrentes d’eau et d’électricité dans des quartiers entiers

Le chômage y est massif, et elle traîne une réputation 

sulfureuse

<< Le fait de vivre à Yopougon ne fait pas bonne impression 

sur un CV », déplorent ses habitants. Courageux, des jeunes affrontent chaque matin et chaque soir des embouteillages dantesques pour aller travailler à Cocody ou au Plateau, où 

ils multiplient les stages souspayés faute de pouvoir être embauchés. Depuis trois ans, ils attendent la livraison d’un pont censé désengorger la commune en la reliant à la fois au Plateau et à la commune commerçante d’Adjamé. Quant à la grande zone industrielle, qui devait être une source d’emplois, elle ne leur profite pas, dénoncent les opposants

Adama Bictogo, le 7 juin 2022, jour de son élection à la présidence de 

l’Assemblée nationale ivoirienne. © Sia Kambou/AFP 

<< Il faut agir au quotidien comme sur le long terme », confie 

Adama Bictogo à Jeune Afrique. Mesures en faveur de l’emploi des jeunes, autonomisation des femmes

amélioration du cadre de vie et des infrastructures scolaires

construction de routes, respect de l’environnementQuand il s’agit d’énumérer les priorités de son mandat, la liste est longue. << Des états généraux seront bientôt lancés pour relever ces défis et élaborer un plan d’action. J’ai également sollicité le BNETD [Bureau national d’études techniques et de développement] et l’Ageroute [la société d’État chargée de l’exploitation, du suivi et de l’entretien du réseau routier et autoroutier] pour qu’ils réalisent une étude. Je viens de recevoir la cartographie des besoins en infrastructures. Un programme d’urgence va être lancé très bientôt »>, prometil. Dans les rangs de la majorité présidentielle, l’énergie déployée par Bictogo à Yopougon ne surprend personne

« C’est dans sa nature. C’est un homme de missions, de défis et de réseaux », assure un ministre. « Il a naturellement été félicité par le chef de l’État, qu’il a appelé dès sa victoire acquise, car le RHDP comptait vraiment garder cette commune », ajoute un autre cadre du RHDP Donwahi, Affi N’Guessan, AhoussouKouadioCes figures ivoiriennes qui ont échoué aux locales 

Pour livrer cette bataille électorale, « Bic » son surnom – n’a lésiné ni sur le temps passé sur le terrain ni sur les moyens financiers. Il s’est notamment entouré de Claude Sahi Soumahoro, qui fut le pilier de la campagne de Bakayoko à Abobo, et de Doumbia Brahima, secrétaire exécutif adjoint du RHDP chargé des élections, ainsi que de membres de l’ancienne équipe de Gilbert Koné Kafana, président du directoire du RHDP et maire sortant de Yopougon (il a administré la ville pendant une décennie). Cet homme au caractère bien trempé, poids lourd de la majorité présidentielle, a parfois eu des relations difficiles avec Bictogo. Deux générations, deux styles: d’un côté, le flamboyant et ambitieux Bictogo; de l’autre, le plus discret mais non moins influent Kafana, fidèle de Ouattara depuis trente ans et figure du Rassemblement des républicains (RDR), dont il fut le secrétaire national

Rétrogradé au RHDP 

Un des motifs de leur différend remonte au début de 2022. À l’époque, Ouattara décide de restructurer le RDHP et supprime la direction exécutive du parti, que pilote Adama Bictogo. Ce dernier, qui assure à cette époque l’intérim de la présidence de l’Assemblée nationale, se voit confier la responsabilité d’un secrétariat exécutif, lequel dépend d’un directoire de quarante membres, dont la présidence attribuée àGilbert Koné Kafana. Certes, Bictogo a intégré le  directoire, mais il se retrouve en sixième position sur la liste

Une forme de désaveu. Paietil alors le prix d’avoir exprimé trop tôt et trop ouvertement ses ambitions? Au sein de la formation politique, beaucoup en sont convaincus. << Bictogo fait toujours partie du système. Il a perdu de sa superbe, il est 

affaibli mais il ne faut pas l’enterrer. Il n’est pas mort »>, analysait alors un visiteur du soir d’Alassane Ouattara.

Les mois suivants lui donneront raisonEn Côte d’Ivoire, la difficile lutte contre la hausse du prix du  riz .

Juin 2022. Au lendemain du décès d’Amadou Soumahoro, le président de l’Assemblée nationale, dont il assurait l’intérim, le député d’Agboville convainc l’opposition de se rallier à sa candidature. Les députés du PPACI, du PDCI, de l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) et du Front populaire ivoirien (FPI) ne présentent pas de candidat face à lui et lui accordent leurs suffrages. L’occasion d’une photo de famille marquante et d’articles élogieux sur cette habile manoeuvre, qui illustre la « réconciliation » chère à Ouattara

Ce coup politique est un véritable coup d’éclat. Oui, Bictogo 

fait toujours partie du système. Le nouveau << PAN >> (président de l’Assemblée nationale) promet de moderniser l’institution et s’attire rapidement la sympathie d’élus de tous bords, conquis par ce patron au contact facile

Reste aujourd’hui à conjuguer ses attributions de quatrième personnage de l’État avec son nouveau rôle de maire d’une commune en grande difficulté. « Je suis un homme d’engagements. J’ai à cœur de tenir ceux que j’ai pris envers les populations de Yopougon qui m’ont fait confiance. Tout est question d’organisation. Avant d’être un élu, j’ai créé un grand groupe [Snedai, qu’il ne dirige plus depuis son accession au perchoir], qui compte quatorze entreprises et plus de 1000 employés. Je suis donc, depuis de longues années, un homme de dossiers, et, surtout, un chef d’orchestre. Je serai un maire à temps plein », assuretil

Ouattara comme «< boussole >>> 

Ses tensions avec Kafana paraissent désormais bien lointaines. << C’est lui qui a proposé le nom de Bictogo à Ouattara. Il lui a ouvert son carnet d’adresses à Yopougon

Après son échec aux législatives il n’avait plus envie de se présenter », confieton au RHDP 

Qui s’imposera ? Qui chutera ? Quelles régions peuvent basculer ? Le chef de l’État a suivi de près les élections locales, dont il mesure toute l’importance à deux ans de la présidentielle. Parmi les «< points chauds » qu’il particulièrement scrutés, Yopougon figurait en tête de liste, avec le HautSassandra ou le Gôh, deux régions que le RHDP a finalement remportées

<< Sa victoire permet à Bictogo de conforter sa place au sein du parti. Mais elle ne lui donnera pas un poste plus élevé, du moins pour le moment. Kafana a quand même réussi à faire briller le RHDP aux élections locales, et de belle manière »

rappelle un cacique. Une réussite qui a assuré au camp présidentiel d’excellents résultats aux sénatoriales, quinze jours plus tard, les grands électeurs étant issus des nouveaux conseils municipaux et régionaux

Lorsqu’on l’interroge sur ses ambitions politiques, Adama Bictogo met dorénavant le sens du collectif en avant et insiste sur la nécessité de se ranger derrière le chef

<< Comme je l’ai toujours indiqué, je suis un homme de missions, et le président Ouattara est ma boussole.

J’ai toujours répondu à ses appels. Le dernier, c’était de gagner à Yopougon. Mission accomplie. Pour l’heure, je savoure cette victoire avec la population. Le moment venu, on parlera de [la présidentielle de] 2025 sous la houlette du président Ouattara. >> Mais pour l’instant, souligne un cadre, << personne n’ose ouvrir le débat »

JM. Source: JA

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