28 novembre 2022
Paris - France
POLITIQUE

Côte d’lvoire : les Dacoury Tabley, la politique à la  vie, à la mort 

La grande famille dintellectuels et de politiques a fait de Gagnoa, inévitablement associé à l’ancien président Laurent Gbagbo, son fief historique. Rencontre avec Louis, membre fondateur du FPI, ancien  rebelle, et aujourdhui ministre gouverneur du district du GôhDjiboua

Pendant très longtemps, LouisAndré Dacoury Tabley na pas remis un pied dans cette maison qui borde lune des voies principales, aujourdhui goudronnée, de Gagnoa. « Je ne rentrais plus ici pour ne pas réveiller les souvenirs. Il faut savoir avancer », ditil en contournant la bâtisse de plainpied construite à la fin des années 1940. << De bons souvenirs », préciset-il tout en marchant dans les hautes herbes. Le toit en tôle dorigine est certes rouillé, mais les murs de briques en banco ont tenu bon. Des squatteurs en profitent. Trois adolescents, surpris, saluent poliment et timidement le visiteur. Grand, élancé, élégamment habillé par le couturier ivoirien Pathéo, celuici a de quoi les impressionner. Connaissentils lhistoire de cette maison ? Probablement pas

Pendant une décennie, jusquà la fin des années 1950, le salon familial a été le théâtre de rencontres, de longues conversations, daccolades et de marques de respect entre dinnombrables hommes politiques, notables, villageois, justiciables et le patriarche, Jean DacouryTabley. À cette époque, ce dernier préside le tribunal civil indigène. Un homme incontournable dans la région de Gagnoa, dans louest ivoirien, qui occupera les fonctions de conseiller territorial (député) dans la foulée de la loicadre Deferre. « Il était apprécié et très craint car il représentait lautorité coloniale. On pouvait laimer ou pas, il fallait passer par lui », se souvient LouisAndré, nommé le 18 juin 2021 par Alassane Ouattara ministregouverneur du district du GôhDjiboua

Gbagbo, « onzième » enfant dune famille soudée 

Cette maison a aussi été le témoin de lamitié naissante du jeune LouisAndré avec Laurent Gbagbo, de huit mois son cadet. La légende veut que tous deux aient été élevés ensemble, lui lenfant discret dune figure intellectuelle et politique de la région qui impose en sa demeure celui, plus exubérant, issu d‘un milieu très modeste. La réalité est un peu plus nuancée. « Cétait mon grand ami, un frère, nous étions tout le temps ensemble, mais nous navons jamais vécu ensemble. Quand mon père a loué cette maison à un grand infirmier de Bassam affecté à Gagnoa, ce dernier lui a demandé s‘il pouvait céder deux chambres à Laurent et son père. Ce que mon père a accepté. » 

Jean et son épouse Colette (son prénom chrétien), mariés en 1926, auront dix enfants. « Laurent était considéré comme le onzième. » LouisAndré est le septième de cette adelphie, qui a su rester soudée malgré les épreuves et les chemins empruntés par chacun. Depuis une dizaine dannées, tous les deux ans, frères, sceurs, neveux, nièces et petitsenfants se donnent rendezvous au village, à Kpapékou. Ils sont soixantedix. Les retrouvailles sont joyeuses, heureuses, attendues. Certains débarquent de France et du Canada, dautres arrivent dAbidjan à quatre heures de route de là. Comme leurs aînés, ils ont embrassé de brillantes carrières : notaire, pharmacien, informaticien, architecte, basketteur de haut niveau (Richard Dacoury). Paul DacouryTabley, évêque de GrandBassam, aîné de LouisAndré, ne manque aucune de ces rencontres

Côte dIvoire : un an après son retour, Laurent Gbagbo sur un fil 

Au milieu des plantations de teck, LouisAndré a fait bâtir une imposante maison, pour laquelle lexpression « havre de paix », souvent galvaudée, prend ici tout son sens. Pour latteindre, on passe devant celle de son frère PhilippeHenri DacouryTabley, ancien gouverneur de la BCEAO. Cest sur ces terres que leur père, ingénieur agricole formé par les colons, possédait dimmenses plantations de café et de cacao, parmi les plus grandes de la région. « Un an après son affectation à Soubré [à une centaine de kilomètres plus à louest), il a démissionné de ladministration coloniale pour revenir au village. Les gens lui ont donné ce coin. Mon père voulait transmettre ses connaissances aux autres. Il se disait : pourquoi être si loin alors que je peux le faire auprès de mes parents au village ? » Jean DacouryTabley construira pour eux une école publique et une catéchèse

« Électrochoc » 

LouisAndré fait son entrée en sixième à Abidjan, après avoir été renvoyé du petit séminaire de Gagnoa. Laîné de la fratrie, Joseph, rentre tout juste de France. Nous sommes en 1957. Il dirige la Caisse nationale de prévoyance sociale (CNPS) et devient son tuteur. Son épouse, Francine, une Française, travaille à la mairie, au Plateau. « C’est elle qui ma vraiment éduqué, élevé. Cétait un peu ma mère. » Elle lui suggère de passer un concours dagent de bureau après son renvoi du lycée pour indiscipline. LouisAndré se retrouve affecté dans un commissariat de police, au Plateau. Plus tard, il sera reçu au concours dinspecteur. Ce grand lecteur de roman noir, fan de San Antonio le héros de Frédéric Dard , se réjouit mais déchante vite. Lui qui se rêve luttant contre les injustices se retrouve à expédier les affaires courantes. Il a une vingtaine dannées et sennuie. Mis à lécart, affecté dans le Nord, à Odienné, il sera réaffecté à Abidjan en 1970 grâce à lintervention de son père auprès du président HouphouëtBoigny.

Francis Akindès : « Houphouët a fabriqué des fortunes et des destins » 

Jean DacouryTabley meurt lannée suivante, c‘est « un électrochoc ». LouisAndré se remémore des conseils que celuici lui a adressé, quelques jours avant sa mort, alors que tous deux faisaient route vers Gagnoa, lui au volant, son père à larrière : « Lhéritage, ce ne sont pas que des biens matériels. C‘est dabord le comportement que ton père a eu dans sa vie et dont tu peux bénéficier. Je me suis efforcé de bien me comporter, c‘est ce qui doit te servir. » || décide de partir en France pour suivre un cursus universitaire en histoire à Nantes puis à la Sorbonne, à Paris. Sa maitrise porte sur « le peuplement du monde bété »; sa thèse, sur « le fonctionnement de la société bété précoloniale ». À son retour à Abidjan en 1981, il est recruté dans un institut de recherche. Il démissionne deux ans plus tard pour se lancer, sans grand succès, dans le commerce chez lui à Gagnoa. La ville est alors dirigée par son frère, François, ministre sous HouphouëtBoigny, député. Un ponte à lépoque de lancien parti unique, le Parti démocratique de Côte dIvoire (PDCI)

Le FPI, « une nouvelle ère » 

Toutes ces années, LouisAndré na jamais perdu le contact avec son grand ami Laurent. Ce dernier rentre dexil en 1988. « Nous enclenchons alors totalement les choses : faire en sorte que le Front populaire ivoirien (FPI) sorte du salon [Le FPI existe de manière informelle depuis 1982] », expliquetil. Pendant deux ans, « le groupe vit en semi clandestinité ». « À cette époque, je ne vois plus ma famille. Je suis tête baissée dans les activités du Front. Je fais le tour du pays pour mobiliser. Nous étions dans une zone floue, tolérée. » Puis la décision est précise : « Provoquer le pouvoir en allant déposer nos papiers pour nous faire reconnaitre en tant que parti politique. » 

Nous sommes le 3 avril 1990. Les rayons du soleil affleurent sur la lagune Ébrié et le préfet, dont les bureaux se trouvent au Plateau, sapprête à connaitre la journée la plus stressante de sa carrière. L‘histoire fait toujours sourire LouisAndré DacouryTabley. « Simone [Gbagbo], Laurent [Gbagbo] et Émile Boga Doudou [un cadre du FPI, qui deviendra ministre de lIntérieur] se rendent gaillardement 

à la préfecture. Le préfet a sauté au plafond en les voyant débarquer : Vous êtes contre moi ? Pourquoi estce à moi que vous demandez ? Pourquoi me faites-vous cela ? » » Au retour du groupe, cest lexaltation : « Ils étaient libres, on ne les avait pas arrêtés, vous vous rendez compte ? Nous venions de pousser notre pion et ça avait fonctionné. Houphouët savait désormais que nous voulions exister légalement. » Le préfet leur demande de revenir le lendemain. « Il a enregistré normalement les papiers. Il était serein. On devine quil avait eu des consignes. » 

La famille Ouégnin, une saga ivoirienne 

Après un mois dattente, le parti unique ne lest plus, le FPI existe légalement. Dautres suivront, comme le Parti ivoirien des travailleurs (PIT) de Francis Wodié ou le Parti socialiste ivoirien (PSI) de Bamba Moriféré. « Le magma sort. Nous avons servi de bélier. Dès lors, nous entrions dans une nouvelle ère. » Son frère François et sa mère seront convoqués par Félix Houphouët Boigny. « Le président était outré. » 

« Toujours dans lidée de provocation, nous décidons de faire un congrès à lhôtel Ivoire. Nous ne jouons pas, et nous nous donnons les moyens financiers dêtre vus de tous. » Mais ce congrès ne se passera pas tout à fait comme prévu. « Lorsque nous rentrons dans la salle, nous nous rendons compte que nous ne connaissions pas les gens, nous qui étions organisés en petits comités en clandestinité. Ne risquionsnous pas de devenir ridicule si le PDCI nous infiltrait ? Cétait notre raisonnement. Nous savions que Laurent allait être élu secrétaire général, mais pour les autres... » La salle, galvanisée par la promesse de nouvelles pratiques politiques, délections des membres des différentes instances, aux antipodes dun PDCI vertical, grince des dents. « Il y a eu ce petit malaise qui est resté. » 

Désaccords et mise à lécart 

LouisAndré DacouryTabley restera neuf ans au FPI, dont il fut longtemps secrétaire en charge de la sécurité et de la politique sécuritaire. Lhomme « des missions souterraines ». À cette époque, il tient sa famille à distance : « Disons quils ne mapprouvent pas forcement, mais ils me connaissent. Je suis un esprit libre. » Au 

congrès du parti de juillet 1999, il apprend quil nest plus membre du secrétariat général. Laurent Gbagbo lui annonce, sous la pression de lancienne première dame Simone Gbagbo et de dAboudramane Sangaré. « Jai dit : « Je sais que tu te trompes. Je ne connais pas tes raisons, mais je sais que tu as la mauvaise information. Le jour tu auras le temps, il faudra que lon en parle. » Jai quitté la salle ostensiblement, et nai plus jamais participé à quoi que ce soit au FPI. » 

Des désaccords profonds sont apparus au fil des années entre lui et Laurent Gbagbo. « Une gêne sest installée au FPI, il est devenu difficile de proposer quoi que ce soit sans être vu en interne comme un contestataire. » Le Front républicain noentre le FPI et le Rassemblement des républicains (RDR) se fissure. En 1998, le gouvernement dHenri Konan Bédié invite le FPI a des pourparlers. « Laurent a accepté sans nous prévenir. Jai constaté cela en réunion restreinte. Nous avions signé un papier avec le RDR, nous aurions prévenir nos partenaires. Cela pèse sur les crispations en interne. » Le FPI finira par rompre le Front après le coup dÉtat du néral Guei en 1999 pour se rapprocher du PDCI dHouphouëtBoigny, décédé en 1993

Qui était Robert Guei

De sa mise à lécart du FPI, Louis-André Dacoury Tabley ne garde aucune rancune. Réveiller le passé ne sert à rien, mais le comprendre est indispensable pour avancer. Il insiste sur ce point. Malgré tout, « on ne quitte pas un tel instrument comme cela », souffle-til. « Le FPL cétait ma vie, je nen avais pas dautre. Je ne métais pas investi pour changer mon ordinaire mais pour assoir des idées. Mon père ma légué ce besoin de justice. Je ne supportais pas que les autres naient pas les mêmes droits que moi. Cest une expérience profonde, qui déterminera mon existence par la suite. » LouisAndré DacouryTabley se trouvera un nouvel instrument de lutte : un journal. Il lance Le Front à la fin des années 90, journal dopposition dans lequel sétalent les secrets du régime et très critique envers le nouvel homme fort de la Côte dIvoire, Laurent Gbagbo, élu président en octobre 2000

La mort d‘un frère 

En novembre 2002, moins de deux mois après le coup détat du 19 septembre, LouisAndré DacouryTabley annonce son ralliement à la cause rebelle et au Mouvement patriotique de Côte dIvoire (MPCI) depuis le salon parisien dHamed Bakayoko. « Jai la vie de mon pays dans mes tripes, jusqu‘à en perdre lappétit. Cette crise était due à la xénophobie à laquelle je suis viscéralement opposé, jaurais accepté de me faire tuer pour cela. » || se rappelle de son père, qui accueillait chez lui des hommes politiques du Nord lors de leurs séjours à Gagnoa. Mais dans son entourage, cette 

annonce est vécue comme une trahison

ON NE PEUT PAS AVOIR PERDU UN JEUNE FRÈRE ET ALLER SE COUCHER 

Son frère médecin, Benoît, le seul quil avait prévenu de sa décision, est assassiné le lendemain. Son corps, encore revêtu de sa blouse blanche, est retrouvé criblé de onze balles, après son enlèvement en plein jour par des hommes se présentant comme des membres des forces de lordre. Atil payé pour le 

choix de son LouisAndré ? Lorsque ce dernier apprend la tragique nouvelle, il est dans la salle dembarquement de laéroport il sapprête à décoller pour Lomé, se déroulent des négociations interivoiriennes sous légide du président togolais Gnassingbé Eyadéma. « Jai pris le vol, je ne pouvais pas faire autrement. Je me suis dit : « Les dés sont jetés, il faut continuer la lutte. » Les choses étaient claires. On ne peut pas avoir perdu un jeune frère et aller se coucher. Ce serait une triple mort. Jétais galvanisé. » Le jour de lenterrement du docteur Dacoury, une foule excitée empêchera le passage du cortège funéraire et profanera même son cercueil

Côte dIvoire : 17 ans après le début de la rébellion, Guillaume Soro entre menaces voilées et « pardon sincère » 

Plus tard, Guillaume Soro confie à LouisAndré DacouryTabley la tête de la délégation des rebelles pour les négociations à Marcoussis, au cours desquelles celuici découvre véritablement Alassane Ouattara. « Je lai vu intervenir posément, dune manière très responsable malgré toutes les injures subies. Voilà quelquun qui voulait vraiment donner quelque chose pour à son pays. À partir de ce moment, cest moi qui suis allé vers lui. » Aux antipodes, il décrit un HenriKonan Bédié « distant, inconscient de la crise ». À propos de son ralliement aux forces rebelles, considéré à lépoque par son entourage comme une trahison, il assume : « Si la rébellion navait pas eu lieu, je ne sais pas dans quel régime nous serions aujourdhui. Il me semble quil fallait en passer par . » 

« Raconter lhistoire du pays » 

En décembre 2005, LouisAndré DacouryTabley intègre le gouvernement de Charles Konan Banny comme ministre de la Solidarité et des Victimes de guerre. Laurent Gbagbo est président. « Les gens ont tendance à oublier cette période. Monsieur le ministre, Monsieur le président, cest ainsi que nous nous apostrophions. La vie gouvernementale se passaient normalement. Nous nous parlions, contrairement à ce dont certains veulent se convaincre. » En 2007, alors qu‘il commence à prendre ses distances avec la rébellion, il se rapproche de sa famille. « Nous avons mis de côté de nos ressentiments. » 

Lors de larrestation de Laurent Gbgabo le 11 avril 2011, lancien ministre est chez lui. « Jai vu cela de façon affective, non politique. Jai été touché, cela ma ramené en arrière. Je me disais : cest cela qui nous attendait ? Quand même, quelquun qui a été votre ami, votre frère, le retrouver dans une situation comme celleci... Vous réfléchissiez cinq minutes. » Très rapidement, il prend la décision de foncer à Gagnoa « calmer les gens » : « Jétais obsédé par le fait de les rassurer, eux qui se terraient en brousse. » 

LouisAndré DacouryTabley se consacre désormais à sa région, en lien direct avec lexécutif, lui qui, entretemps a été ministre des Eaux et Forêts sous Alassane Ouattara. Longtemps discret sur son parcours familial et politique, il a à coeur de parler « pour raconter lhistoire de son pays », bien plus que la sienne préciseil. Bientôt, sa maison denfance sera rasée. Des commerces seront construits à cet endroit. « Il faut savoir avancer. » 

JA

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