9 décembre 2023
Paris - France
AFRIQUE

Souleymane Bachir Diagne : « Penser le monde depuis l’Afrique est une urgence »

ENTRETIEN. L’École normale supérieure innove à travers de nouveaux programmes avec l’Afrique, le philosophe sénégalais en explique tout le sens et la portée dans le contexte actuel.

Seize heures, ce mardi après-midi. La salle Dussane de la prestigieuse École normale supérieure de la rue d’Ulm ne désemplit pas. Du fond de l’amphithéâtre jusqu’au premier rang, élèves, lecteurs, journalistes, curieux, chacun s’est choisi une place, au plus près, pour pouvoir capter religieusement chaque mot, chaque concept, énoncé par le professeur Souleymane Bachir Diagne. L’intellectuel sénégalais, l’une des grandes voix de la philosophie aujourd’hui, est depuis le 7 février et jusqu’en mai professeur invité de l’ENS-PSL pour un séminaire exceptionnel sur le thème « Humaniser ».Le cours du jour a à peine commencé que nous cessons de prendre des notes, Souleymane Bachir Diagne, debout sur l’estrade, a une manière très personnelle de captiver, de sa voix frêle, son auditoire. Le professeur a conçu ce séminaire autour de la question de l’universel « dans un monde décolonisé, c’est-à-dire pluriel et décentré », comme il aime à le préciser. Il est question, ce jour-là, d’explorer le concept de décentrement à partir de lectures, notamment de Simone Weil, et de ses Écrits historiques et politiques. Très vite, Souleymane Bachir Diagne ouvre des perspectives de plus en plus complexes sur les « voies africaines du socialisme » ou encore la notion de décolonialité. Des thèmes qui seront approfondis lors les prochains cours, mais qui soulèvent déjà des échanges riches dans la salle.

 

Ancien eleve de l'Ecole normale superieure, Souleymane Bachir Diagne est agrege et docteur d'Etat en philosophie.

Ancien élève de l’École normale supérieure, Souleymane Bachir Diagne est agrégé et docteur d’État en philosophie.

Mais qui est Souleymane Bachir Diagne considéré comme l’un des cinquante penseurs du siècle ?

Après avoir enseigné la philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, puis à celle de Northwestern, à Chicago, Souleymane Bachir Diagne est aujourd’hui professeur dans les départements d’Études francophones et de Philosophie de l’université de Columbia, à New York, dont il dirige également l’Institut d’études africaines (IAS). Ces dernières années, en plus d’écrire des livres majeurs comme Comment philosopher en islam ? (Philippe Rey/Jimsaan, 2013), En quête d’Afrique(s), universalisme et pensée décoloniale (avec Jean-Loup Amselle, Albin Michel, 2018), La Controverse (avec Rémi Brague, Stock, 2019), Le Fagot de ma mémoire (Philippe Rey, 2021), De langue à langue (Albin Michel, 2022), pour ne citer que ceux-là, il est sans cesse sur le terrain.

Ainsi, à Dakar, dès le lancement des Ateliers de la Pensée, en 2017, on le retrouve, aux côtés des penseurs Achille Mbembé et Felwine Sarr, pour jeter les bases d’un projet commun à la fois intellectuel et symbolique pour pallier le défaut de réflexion à partir du continent sur le continent et le monde. À Paris, c’est avec Frédéric Worms, le directeur de l’ENS, que les échanges se densifient, pour aboutir à plusieurs initiatives concrètes, dont le cours « Nouvelles compréhensions du monde », porté par deux universités phares du Continent – Iba Der Thiam à Thiès, au Sénégal, et Witwatersrand à Johannesbourg, en Afrique du Sud – et en collaboration avec le Campus de l’Agence française de développement.

Dans ce sillage a également été lancé le podcast « Modernités africaines », six épisodes pour permettre à un plus grand public de plonger au cœur des débats en cours sur les grandes problématiques du monde depuis une perspective africaine. Ce mardi matin, c’est sous un soleil radieux que l’on retrouve Souleymane Bachir Diagne, premier Sénégalais à intégrer l’ENS dans les années 1970, confortablement installé dans l’historique bureau du découvreur du vaccin contre la rage, Louis Pasteur. Rencontre.

Le Point

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