27 mai 2024
Paris - France
AFRIQUE POLITIQUE

Le ramadan dans une Tunisie en crise : « Il n’y a plus de tajine sur la table ! »

Alors que la stagnation économique inflige au pays pénuries et inflation, les familles doivent opter pour la sobriété lors des dîners de rupture de jeûne.

Hager s’impatiente. Assise dans le salon de cet appartement d’El-Menzah 8 aux côtés de sa fille Rym et de sa mère Myriam, elle attend que son fils apporte le thé. « Mohamed tu es où ? Si tu veux que je vienne t’aider, dis-moi », lance-t-elle en direction de la cuisine. Parti il y a quelques minutes, il en profite pour fumer discrètement une cigarette. « Non ça va, ne t’inquiète pas, j’arrive », lui répond-il de loin. Quelques instants plus tard, il réapparaît, verres à la main, les distribue, puis reprend place dans son fauteuil. Installée autour d’une table basse, face à la télévision, la petite famille Annebi – qui a préféré utiliser des noms d’emprunt – vient de terminer sa première rupture du jeûne du mois de ramadan et de migrer de la table à manger aux canapés, situés dans une même grande pièce.

Les assiettes ont tout juste laissé place au dessert. « Ces gâteaux sont aux pois chiches, ceux-ci à la semoule, ceux-là aux pistaches et enfin ceux-là aux dattes », montre fièrement la doyenne en montrant l’assiette disposée sur la table. Mohamed en prend un. « La vision de ramadan avant, c’était avoir une grosse table avec quatre ou cinq plats, même si on a des restes, même si on gaspille. Les gens se sentaient obligés de consommer, d’acheter plus », se souvient-il, en savourant la sucrerie. « Normalement, c’est un mois saint qui devrait au contraire être tourné vers la modération, mais dans la réalité et dans les traditions tunisiennes, c’est le mois de l’abondance, de la profusion », poursuit sa mère. « Les gens n’ont plus les moyens de faire ça », enchaîne le fils.

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La famille, qui se décrit comme appartenant à la classe moyenne supérieure, admet ne pas être la plus sensible aux variations de prix mais est quand même contrainte de faire attention. « Aujourd’hui, même les gens qui ne comptaient pas comptent, explique Hager, chargée d’ordinaire des courses. Il y a des choses que l’on achetait parce que c’était des produits de première nécessité, on ne se posait pas forcément la question de combien ça coûtait, maintenant on économise. » Conséquence, un menu un peu réduit cette année : soupe, brick (triangle de feuille de pâte très fine fourrée à l’œuf) et kamounia (un plat en sauce fort en cumin).

« Très frustrant »

« Qu’est-ce qu’elle a dit, mamie tout à l’heure déjà ? », essaye de se remémorer Mohamed. « Elle a dit : “Y a plus de tajine sur la table !” », répond Hager en éclatant de rire. La grand-mère Myriam s’est étonnée de l’absence de ce plat à base d’œufs. Une sorte de grosse omelette, invitée fréquente des tables du ramadan, à laquelle on ajoute ce que l’on a, fromage, persil, pomme de terre, poulet thon ou autre, avant de la cuire au four.

Mais la Tunisie a connu ces derniers mois une inflation galopante, dépassant la barre des 10 % en décembre, janvier et février. Au quotidien, cette variation des prix se ressent particulièrement sur les produits alimentaires dont les coûts ont grimpé en moyenne de 15 % en février. Ce taux cache aussi des augmentations fulgurantes. Le prix des œufs, principal ingrédient du tajine tant désiré par Myriam, a grimpé de 32 % au cours de 2022. « La fréquence des augmentations est inquiétante aussi. Avant, ça augmentait une ou deux fois par an mais maintenant tu clignes des yeux, et ça y est le prix a changé », glousse Mohamed d’un ton sarcastique.

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Pour limiter la flambée des prix, au moins pendant la durée du mois de ramadan, le gouvernement tunisien a pris des mesures. Les prix de nombreuses denrées, comme celui des viandes ou de certains fruits, ont été fixés par le ministère du commerce. Il est par exemple interdit de vendre les bananes à plus de 5 dinars le kilo. Le prix du poulet a été limité à 8,7 dinars le kilo quand les œufs de Myriam sont affichés à 1,480 dinar le lot de quatre.

Mais pour Hager, c’est déjà trop tard. « Le kilo d’agneau à 40 dinars aujourd’hui… pour une famille de quatre personnes c’est un repas ! Traditionnellement, c’est la viande que toute famille tunisienne veut avoir sur sa table. Le fait de devoir se priver de ça ou de le remplacer, c’est très frustrant, regrette Hager. C’est énorme pour un smic à 460 dinars. » En 2021, l’organisation International Alert Tunisie, l’Institut de recherches économiques et sociales et le bureau tunisien de la Friedrich-Ebert-Stiftung avaient estimé que le « budget de la dignité (…) pour permettre aujourd’hui à une famille type d’accéder à des conditions de vie dignes » s’élevait à 2 400 dinars par personne, bien au-dessus du salaire minimum.

« Ambiance maussade »

Outre les prix, l’ombre des pénuries ayant récemment frappé le pays plane toujours, même si les magasins d’alimentation semblent avoir regarni les rayons. Hager énumère toutes les denrées disponibles et introuvables qu’elle a pu observer lorsqu’elle est allée faire les courses pour ce repas. « Au supermarché aujourd’hui, un monsieur m’a dit : “Comme par miracle, les vaches se sont mises à produire du lait le jour de ramadan, jusqu’à hier il n’y en avait pas.” Et effectivement, il y en maintenant à gogo ! », raconte-t-elle, hilare.

Myriam acquiesce à chaque parole de sa fille tout en restant concentrée sur la télévision. Le feuilleton « Jbel Lahmar » vient de commencer. Réalisée par le Tunisien Rabii Takkali, cette série « ramadanesque » s’intéresse au quartier éponyme, zone populaire à la réputation sulfureuse, perchée sur une montagne rouge dont il tire son nom. Une série pour déconstruire les stéréotypes qui collent aux habitants ? L’octogénaire ne semble en tout cas pas convaincue. « Le programme a l’air médiocre », juge-t-elle. Le goût n’y est pas.

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« La crise, j’ai l’impression que ça a un impact assez conséquent en général sur la manière dont les Tunisiens perçoivent ou vivent le ramadan. C’est devenu de moins en moins festif », analyse Rym qui vient de terminer de brillantes études universitaires. « J’entends tout le temps les gens parler autour de moi : “Les prix ont changé, les prix ont augmenté.” A la caisse au supermarché, j’écoute le prix que les gens payent », remarque Mohamed. « Il n’y a plus cette énergie, je ne sens pas cette ambiance ramadanesque où tout est à profusion, où les vendeurs et les vendeuses sont particulièrement sympathiques. C’est maussade », estime quant à elle Hager. Myriam opine de la tête.

Depuis des mois, les prix des denrées ou leur disponibilité au fil des pénuries sont devenus des sujets de discussion quotidiens, observe la famille. « Ça serait intéressant de faire une application pour cartographier où on trouve des denrées. C’est une idée de projet », propose ironiquement Rym. Malgré la situation, la famille ne manque pas de créativité et d’humour. « Et encore, après ça il va y avoir l’Aïd », conclut Mohamed en évoquant la fête qui conclura le 21 avril le mois de ramadan.

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