2 décembre 2022
Paris - France
SPORT

Côte d’Ivoire : football et politique, les liaisons  dangereuses 

La dernière élection à la présidence de la Fédération ivoirienne en a été la parfaite illustration : au pays de Didier Drogba, la politique ne se tient jamais loin du monde du ballon rond

Ce samedi 6 août, la Côte dIvoire se prépare à célébrer le 62e anniversaire de son indépendance. La matinée est déjà bien entamée. Le soleil caresse les gradins clairsemés du tout nouveau stade de Yamoussoukro, construit en vue de la prochaine Coupe dAfrique des nations (CAN). En tenue complète des Éléphants (la lection nationale), Mamadou Touré sépoumone sur le bord du terrain à la manière dun entraîneur donnant des consignes à ses joueurs. Le ministre de la Promotion de la jeunesse est un grand fan de l’Africa Sports, lun des deux grands clubs du pays. À ses côtés, et tout aussi impliquées, Kandia Camara et Mariatou Koné, respectivement ministre des Affaires étrangères et ministre de lÉducation nationale, portent elles aussi le maillot de léquipe, sans avoir toutefois osé passer le short

Sur le rectangle vert, le gouvernement affronte une équipe composée de jeunes issus de partis politiques. À lissue de quatrevingtdix minutes bien engagées, les ministres lont emporté trois buts à deux. Désigné homme du match par lambassadeur de France, le ministre de lAgriculture et du Développement rural, Kobenan Kouassi Adjoumani, a marqué un penalty et tout le monde a bien ri. Quoi de mieux quun match de football pour fêter la fin du joug colonial et la naissance dune nation en promouvant la cohésion nationale

Polémiques, accusations et retournements de veste 

En Côte dIvoire, football et politique ne sont jamais bien éloignés. Un mélange des genres dont la dernière élection à la présidence de la Fédération ivoirienne de football (FIF) a été l’illustration parfaite. Le 23 avril, cest Yacine Idriss Diallo qui a été porté à sa tête, au terme dun psychodrame qui sest étiré sur plusieurs années. Proche de lancien Premier ministre Hamed Bakayoko, intime du communicant Fabrice Sawegnon, lhomme sest imposé face à Sory Diabaté, le viceprésident du comité exécutif sortant, et à lexcapitaine et buteur des Éléphants, Didier Drogba. Il succède ainsi à Augustin Sidy Diallo, décédé en novembre 2020

Durant des mois, le scrutin a tenu en haleine tout un pays à coups de polémiques, daccusations, de retournements de veste... Et avec dimportants moyens financiers. Tous les ingrédients d‘une élection politique avec, pour seul enjeu, la présidence dune fédération sportive

Dix choses à savoir sur Yacine Idriss Diallo, le nouveau patron du foot ivoirien 

Pendant leur campagne, les trois candidats ont tout fait pour obtenir un maximum de soutiens politiques. Si, en 2011, Alassane Ouattara avait soutenu Augustin Sidy Diallo, il a cette fois refusé de prendre parti. Le président fera simplement passer le message à la Confédération africaine de football (CAF) et à la Fédération internationale de football association (Fifa) quil tient à ce que le scrutin se déroule normalement, dans de bonnes conditions, à la date prévue, et que tout le monde puisse se présenter. Cette neutralité apparente du chef de lÉtat va considérablement ouvrir le jeu. « Didier Drogba a tenté dobtenir lappui du couple présidentiel, mais Alassane comme Dominique Ouattara se sont méfiés. Cela na pas empêché certains ministres, comme Claude Paulin Danho ou AlainRichard Donwahi, de militer en sa faveur », précise notre source

Une partie de lentourage présidentiel apportera cependant son soutien à Idriss Diallo. Bien que défait, Sory Diabaté bénéficiera lui aussi dun fort appui politique. « Dabord, parce quAbidjan a eu le sentiment que la CAF et la Fifa voulaient lexclure. Ensuite, parce quil était le candidat de Sidy Diallo et sentendait bien avec Amadou Gon Coulibaly », explique lun de ses proches

Depuis lindépendance, les présidents successifs de la FIF ont toujours été des familiers des sphères du pouvoir. Créée en 1960, la fédération sera dabord dirigée par des caciques du Parti démocratique de Côte dIvoire (PDCI, alors parti unique) : Germain Coffi Gadeau puis Mathieu Ekra, tous deux ministres. Victor, le fils du second, sera dailleurs président de lAsec Mimosas dans les années 1980

Opium du peuple 

En adepte de la géopolitique, Félix Houphouët Boigny voyait en cet opium du peuple un moyen de calmer les éventuels désirs de contestation. Le père de la nation donna aux dirigeants de club les moyens de former des équipes compétitives. Quatre formations émergèrent lAsec Mimosas, lAfrica Sports, le Stade dAbidjan et, un peu plus tard, le Stella Club dAdjamé , avec, à leur tête, des personnalités politiques fortes souvent issues de familles influentes. Les Ouégnin tiraient les ficelles à lAsec, dabord par lintermédiaire de François Adon Maurice Ouégnin puis à travers son fils Roger, président depuis 1989. Il y avait les Zinsou à lAfrica, lavocat Julien Mondou au Stade dAbidjan, lhomme daffaires Abdoulaye Diallo au Stella Club. Le weekend, les coups denvoi des matchs revêtaient une importance toute particulière. Audelà de lenjeu sportif, il en allait de lhonneur dune famille, dun ministre

Côte dIvoire : Didier Drogba, lantiSamuel Etoo

« LAfrica était considéré comme le club des Bétés, avec lesquels HouphouëtBoigny a eu des relations délicates et qui ont été violemment réprimés en 1970. Alors [HouphouëtBoigny] a choisi de donner des moyens considérables au club, lui permettant de rayonner, de recruter des stars africaines de lépoque comme Joseph Antoine Bell », raconte Alain Lobognon, ministre de la Promotion de la jeunesse, des Sports et des Loisirs de juin 2011 à mai 2015

Successeur dHouphouët, rapidement confronté à une forte opposition politique, Henri Konan Bédié ne montra pas un intérêt très prononcé pour le foot, même si, durant sa présidence, la FIF était dirigée par son beaufrère, Ousseynou Dieng

Footballeurs au gardeàvous 

Le 24 décembre 1999, le général Robert Gueï renverse le président. Le militaire place le colonel Mathias Doué, lun des piliers de son régime, au ministère des Sports et applique ses méthodes musclées au monde du ballon rond

En février 2000, les Éléphants sont piteusement sortis dès le premier tour de la Coupe dAfrique des nations (CAN), organisée au Ghana. À peine rentré dun voyage officiel à Dakar, Gueï décide de mettre les joueurs au gardeàvous. Une mise au pas habilement mise en scène

Lavion qui doit les ramener au pays natterrit pas à Abidjan mais à Yamoussoukro. Tout juste arrivée (dans un aéroport plongé dans lombre), léquipe entraînée par Gbonké Tia Martin est 

conduite par des hommes en armes au camp militaire de Zambakro, à 18 kilomètres de la 

capitale, les joueurs sont soumis pendant deux jours et deux nuits à un étonnant programme : levée des couleurs, marche au pas et cours dinstruction civique

Le général putschiste convoque ensuite les sportifs à Abidjan, dans les locaux de la primature, il leur délivre un sermon : « Jai demandé que vous soyez envoyés dans cette caserne pour réfléchir, amorce le militaire. Cest un premier avertissement, vous avez été indignes. Les pieds et le coeur devaient jouer [...]. Cest la dernière fois que vous serez aussi décevants. La prochaine fois, vous resterez pendant la durée de votre service militaire, cest àdire dixhuit mois, et nous vous mettrons en treillis. » 

Anouma, nouveau maître du football ivoirien 

Les Éléphants seront une nouvelle fois éliminés au premier tour deux ans plus tard. Par chance, ils nauront pas à affronter la colère de Robert Guer. Depuis octobre 2002, le pays a un nouveau président de la République qui se nomme Laurent Gbagbo. Quelques mois plus tôt, Jacques Anouma a succédé à Ousseynou Dieng à la tête de la FIF. Gbagbo décide de faire de cet ancien membre du PDCI son directeur administratif et financier. Présenté au patron du Front populaire ivoirien (FPI) par Benjamin Djédjé, cousin de Gbagbo et conseiller spécial à la Présidence, Anouma profite de ce rôle clé pour régner en maître sur le football ivoirien

La proximité dAnouma avec Gbagbo est jalousée par certains caciques du régime. Narcisse Kuyo Tea, directeur du protocole du chef de lÉtat et président de lAfrica Sports, tente de contrer cette influence. Il ambitionne même de briguer la présidence de la FIF, mais 

doit reculer à la demande de Gbagbo

« Kuyo militait pour quun membre du FPI, plus fidèle et loyal, prenne la fédération en main. Il navait pas confiance en Anouma. Lhistoire lui a, en quelque sorte, donné raison », raconte un bon connaisseur du football ivoirien

Le lobbying du pouvoir pour Augustin Sidy Diallo 

En avril 2011, juste après la crise postélectorale, Anouma fait immédiatement allégeance à Alassane Ouattara dans lespoir de conserver ses fonctions. Il bénéficie notamment de la protection de Hamed Bakayoko, alors ministre de lIntérieur, qui la logé lors de la crise post électorale. Jacques Anouma sera malgré cela contraint par le nouveau pouvoir de renoncer à se représenter. Audelà de la proximité dAnouma avec lancien régime, Abidjan a un autre candidat en tête : Augustin Sidy Diallo. Après un intense lobbying mené par des émissaires de la primature et de la présidence, ce dernier qui, à la base, ne briguait pas le poste est élu en septembre 2011

CAN en Côte dIvoire : les 60 millions de dollars de la discorde 

Membre influent de la FIF sous les présidences de Dieng et dAnouma déjà, Sidy Diallo nest alors pas un inconnu. Patron dlvosep, les pompes funèbres de Côte dIvoire, il est le fils dAbdoulaye Diallo, ancien conseiller spécial chargé des affaires privées dHouphouëtBoigny et créateur du Stella Club dAbidjan. Pendant la crise postélectorale, Sidy Diallo a séjourné dans lune des 306 chambres du Golf Hôtel, cet établissement de bon standing en bord de lagune Alassane Ouattara est demeuré reclus avec son gouvernement et ses soutiens pendant plusieurs mois ce que lon surnomma la « République du Golf », « Grâce à ses relations, il faisait venir de la nourriture à lhôtel à ses frais », raconte le journaliste Wakili Alafé

Durant les neuf années de sa présidence, Sidy Diallo bénéficia dun accès privilégié au chef de lÉtat, courtcircuitant régulièrement les différents ministres des Sports. Mais, sil était un homme du pouvoir, Sidy Diallo na jamais été un militant. Surtout, il cultivait des amitiés dans tous les camps : il cuvra au retour de Benjamin Djédjé, en 2013, et rendit plusieurs fois visite à lexprésident à la prison de Scheveningen, aux PaysBas

« Le foot ivoirien fonctionne comme une mafia » 

La tutelle de la sphère politique sur le football répond à une certaine logique. Comme partout, largent est le nerf de la guerre, et, en la matière, lÉtat est roi. En Côte dIvoire comme dans la majorité du continent, lessentiel des ressources provient de subventions publiques. La Fifa octroie chaque année 1,5 million deuros à la FIF. La CAF environ 300 000 euros. De quoi régler les frais de fonctionnement, mais pas plus. Résultat, léquipe nationale dépend entièrement du gouvernement, qui bénéficie dun droit de regard

Le lien entre les deux mondes est tel que lunivers du football a adopté avec un certain mimétisme quelques pratiques politiques. Les intrigues ny manquent pas. Comme les soupçons de mauvaise gouvernance et les scandales de corruption. Ce qui fait dire à un initié que « le foot ivoirien fonctionne comme une mafia »

Femme daffaires accomplie aujourdhui âgée de 62 ans, Mariam Dao Gabala l‘a appris à ses dépens. Diplômée de HEC ayant principalement fait carrière dans la microfinance, celle qui fut nommée sénatrice en 2019 par Alassane Ouattara ne connaît rien au foot. En janvier 2021, cest pourtant elle qui est désignée pour diriger le Comité de normalisation mis en place par la Fifa, linstance dirigée par Gianni Infantino, et la CAF pour mettre fin à la crise que traversait la Fédération ivoirienne et organiser lélection de son nouvel exécutif, reportée plusieurs fois depuis 2020. La mission du comité nest pas simple : gérer les affaires courantes de la FIF, remettre à plat le règlement, les statuts, le code électoral et organiser lélection du nouveau comité exécutif

Un jour, à 11 heures du matin, elle reçoit un appel du ministre des Sports, Paulin Claude Danho, avec qui, contrairement à ce qui a pu être raconté, elle na aucun lien direct de parenté. Le ministre lui passe Véron Mosengo Omba. Le secrétaire général de la CAF, proche de la Fifa, est à Abidjan pour mettre en place le Comité de normalisation et a jeté son dévolu sur cette militante des droits des femmes. La présidence du comité est proposée à Mariam Dao Gabala à lissue dun entretien réalisé le même jour à lhôtel Ivoire. « Mais je ne connais 

rien au foot », lance lintéressée. « Cest peut être votre chance et celle de la Côte dIvoire », lui répond Véron MosengoOmba

Un trou de trésorerie de 4,5 milliards de F CFA 

Si Dao Gabala confie aujourdhui avoir « pris ça comme une mission de redressement comme une autre », il n‘en sera rien. Très vite, elle sattaque à la gestion de la précédente équipe dirigeante, quavait présidée feu Sidy Diallo. Il se trouve que l‘un des principaux candidats déclarés à lélection, Sory Diabaté, fut l’un de ses viceprésidents

Lagardère, Ahmad, Infantino, Motsepe... Enquête sur la CAF, machine à cash et à scandales 

« Nous avons trouvé une situation financière totalement désastreuse », déclaret-elle lors de sa première sortie médiatique. Parallèlement à deux audits réalisés par lInspection générale dÉtat (IGE) et le commissaire aux comptes de la FIF, le Comité de normalisation mandate un nouveau cabinet, Ernst & Young, pour examiner les comptes de la fédération sur les exercices 2019 et 2020. Ses résultats font état dun trou de trésorerie de 4,5 milliards de F CFA (6,8 millions deuros)

Dao Gabala en détaille les conclusions lors dune conférence de presse en novembre 2021 et accable principalement la gestion de la sélection nationale, dont était chargé Sory Diabaté, dressant une liste impressionnante de frais de mission, dhébergement, deau... surévalués et non justifiés

Dans le cénacle du football ivoirien, on goûte peu cette volonté de grand déballage. Coincée entre une Fifa peu réactive et un microcosme footballistique hostile, Dao Gabala est soupçonnée de vouloir exclure Sory Diabaté de la compétition. Ellemême est accusée de mauvaise gouvernance et de népotisme

Parfois, la pression redouble. Les agents affectés à sa sécurité lui sont bizarrement retirés. Un jour, elle rend visite à lune des magistrates les plus importantes et influentes du pays. Après les formules dusage, la juge ny va pas par quatre chemins : « Notre candidat, cest Sory Diabaté. Cest lui quon veut pour la FIF. » 

Voyant sa candidature menacée, Sory Diabaté sactive, fait jouer ses contacts au sein du gouvernement. Très proche dAlassane Ouattara, l’homme daffaires Abdoulaye Diallo sémeut même directement auprès du chef de lÉtat du procès qui est fait à son fils pour sa gestion. « La dame doit arrêter. Elle a tué mon fils deux fois », lâchetil. Suffisant pour que sa candidature soit maintenue, mais pas pour lemporter

JA

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