18 avril 2024
Paris - France
POLITIQUE

Centrafrique : la fabrique d’un autoritarisme

  • Ce texte analyse les conditions dans lesquelles la Centrafrique, un Etat déliquescent au sortir d’une
  • La pandémie de Covid-19 en Oman a eu pour caractéristique d’être concomitante avec une transition
  • crise existentielle, sait jouer de ses propres faiblesses et d’une configuration régionale et internationale
  • politique. La simultanéité de l’arrivée au pouvoir du sultan Haytham en janvier 2020, après cinq
  • particulière pour aujourd’hui contraindre le champ politique et terroriser sa propre population en
  • décennies de règne de Qabous, et de la crise sanitaire ont entraîné une transformation des rôles et
  • construisant un ennemi forcément étranger et en instrumentalisant la Russie pour sa pérennisation. Les
  • fonctions des acteurs politiques et institutionnels. Ces deux dynamiques, a priori indépendantes l’une
  • moyens et techniques de coercition sont d’une grande modernité, même s’ils s’appuient sur un répertoire
  • de l’autre, ont modifié les politiques et les frontières de l’Etat. La mise en avant de la fonction de
  • de pratiques coercitives déjà bien rodées en Afrique centrale. La fabrique d’un tel autoritarisme s’appuie
  • protection et la valorisation d’un discours scientifique fondé sur l’efficacité se révèlent parfois en rupture
  • sur la construction d’une menace particulière (des groupes armés transnationaux), une communauté
  • avec l’image projetée auparavant, qui mettait l’accent sur une spécificité omanaise marquée par un
  • internationale atone qui s’épuise à mettre en œuvre des solutions éculées et une offre de sécurité qui
  • principe de modération. En outre, la recomposition liée à la place des travailleurs étrangers, érigés en
  • renvoie le maintien de la paix onusien ou la mission de formation européenne à la marge : l’implication
  • variable d’ajustement économique et sociale, signale un processus de relégation autorisé et accéléré
  • militaire russe mais aussi rwandaise traduit une volonté de mettre hors jeu une gestion régionale et
  • par le contexte spécifique de pandémie et la nécessité de déployer de nouvelles sources de légitimité.
  • internationale de la crise qui a échoué, tout en reconduisant une économie concessionnaire dans le
  • domaine minier et agricole, dont les premiers bénéficiaires restent les gouvernants à Bangui.
  • Central African Republic: authoritarianism in the making
  • Abstract
  • This text analyses the conditions in which the Central African Republic, a failed state emerging from
  • The Covid-19 pandemic in Oman was characterized by its coincidence with a political transition. The
  • an existential crisis, is able to play on its own weaknesses and a particular regional and international
  • coming to power of Sultan Haytham in January 2020 after five decades of Qaboos’rule and the health
  • configuration to coerce the political arena, terrorizing its own population by creating an enemy that is
  • crisis combined to transform the roles and functions of political and institutional actors. These two
  • inevitably foreign, and using Russia as an instrument to perpetuate itself. The means and techniques
  • dynamics, apparently unrelated have modified the policies and boundaries of the state. The emphasis
  • of coercion are extremely modern, even if they are based on a repertoire of coercive practices already
  • on the function of protection and the development of a scientific discourse based on efficiency breaks
  • well established in Central Africa. Such authoritarianism is based on the construction of a specific
  • sometimes with the previous image of an Omani specificity marked by a principle of moderation.
  • threat (transnational armed groups), a lacklustre international community that is exhausting itself in
  • Moreover, the recomposition that is linked to the place granted to foreign workers, set up as an economic
  • implementing outdated solutions, and a security offer that relegates UN peacekeeping or European
  • and social adjustment variable, indicates a process of relegation authorized and accelerated by the
  • training missions to the sidelines: Russian and Rwandan military involvement reflects a desire to
  • specific context of the pandemic and the necessity to find new sources of legitimacy.
  • substitute the regional and international management of the crisis, while at the same time maintaining
  • a concessionary economy in the mining and agricultural sectors, the primary beneficiaries of which
  • continue to be the rulers in Bangui.
  • Alors que la presse internationale glose sur les avancées russes en République centrafricaine
  • (RCA), il est urgent d’inverser les termes afin d’éclairer le projet centrafricain que la Russie
  • contribue à mettre en œuvre
  • Relus sous cet angle, les événements des cinq dernières années
  • témoignent des continuités dans la trajectoire d’élites centrafricaines, insatiables dans leur
  • quête des prébendes qu’offre une économie plus que jamais concessionnaire et obnubilées
  • par l’accaparement des pouvoirs de l’Etat, quitte à rompre avec la lettre et l’esprit de la loi
  • pour mieux réduire au silence toute opposition. Ce sont donc les conditions de construction
  • d’un nouvel autoritarisme qui sont au centre de mon propos
  • 3Ma thèse est la suivante
  • : la direction d’un Etat déliquescent comme la RCA joue aujourd’hui de ses propres faiblesses et
  • d’une configuration régionale et internationale particulière pour clôturer le champ politique,
  • brutaliser sa propre population en construisant un ennemi forcément étranger, en jouant
  • d’intérêts opportunistes russes pour sa pérennisation.
  • Depuis la fin de 2012, la République centrafricaine est confrontée
  • à une crise proprement existentielle, au-delà d’affrontements armés meurtriers qui n’en sont que le symptôme
  • .
  • Cette crise ne porte pas seulement sur l’identité des dirigeants du pays elle concerne le lien
  • social, l’acceptation qui pendant des décennies a permis aux uns et aux autres de coexister
  • et de reconnaître à chacun le même statut citoyen. En l’espace de quelques mois, cette
  • coexistence qui n’avait pas été idyllique
  • – a été remise en cause par le surgissement de groupes armés prétendument unifiés dans une coordination appelée la Séléka, qui se sont autoproclamés les défenseurs des marginalisés puis d’une communauté (musulmane) prétendue
  • soudainement unie et homogène.
  •  A partir du nord du pays, ils se sont lancés
  • à la conquête
  • de l’ensemble du territoire
  • , entendant rectifier une marginalisation historique en s’emparant du
  • pouvoir à Bangui une solution bien simple pour un problème aux ressorts aussi complexes.
  • Le déroulement de la crise a été rythmé par des événements politiques dans la capitale, qui
  • rendent mal compte de la détérioration massive de la sécurité en province, de l’extension des
  • pillages puis des massacres, démultipliés à partir de l’été 2013 par d’autres crimes de masse
  • perpétrés lors de l’émergence de groupes miliciens d’autodéfense, les anti-balaka, associés
  • à l’ethnie du président
  • Bozizé (les Gbaya), à la communauté chrétienne, ou encore à la population
  • autochtone, toutes catégories plus problématiques les unes que les autres. Il est difficile
  • d’identifier dans la furie et le manichéisme ambiants les combattants de la liberté. Phénomène
  • aussi social que politique, la confrontation entre ces deux constellations de groupes armés a
  • davantage exprimé l’anomie d’une société que le combat entre deux partis déterminés. Une
  • fraction de la communauté internationale, bien involontairement, a contribué
  • à construire ces deux camps, reflétant ses propres interrogations sur la coexistence avec l’islam.
  • Après avoir tenté d’impliquer Paris en orchestrant en sous-main une attaque de l’ambassade
  • de France pour provoquer une riposte qui aurait été présentée comme un soutien, le président
  • François Bozizé, sous la pression de ses homologues de la région, a accepté sous la contrainte
  • en janvier 2013 la création d’un gouvernement d’union nationale, mais il s’est obstiné à en
  • déjouer les conséquences.
  • Le 24 mars suivant, les bandes de la Séléka entraient dans Bangui
  • qui sombrait pour de longues semaines dans un chaos sanglant. Le départ de la capitale d’une
  • partie de ces combattants mal encadrés et peu disciplinés en mai n’a pas stabilisé
  • la situation et a aggravé les tensions en province. Le nouveau régime issu du coup d’Etat dirigé par le chef
  • de la Séléka, Michel Djotodia, a été incapable de s’imposer à ses propres partisans et plus Tatiana Carayannis et Louisa Lombard (dir.), encore à ses opposants. La tardive intervention militaire française Sangaris en décembre
  • 2013 est difficilement parvenue à contenir cette insécurité après de longs mois d’opérations, non
    sans pertes significatives et d’importants dégâts collatéraux, dus à l’impréparation politique de
    l’intervention et à l’impossibilité de sécuriser avec un peu plus de 2
    000 hommes un territoire
    plus grand que la France et la Belgique réunies : de fait, seules des enclaves géographiquement
    délimitées ont été protégées. Mais on le sait, l’interposition est la plus délicate des tâches assignées
    aux militaires, celle où les erreurs sont les plus aisées et les critiques les plus nombreuses.
    La déchirure du tissu social et la violence à l’aune de cette crise
    ont invité à une révision drastique des conditions d’existence de l’Etat et des règles de cooptation des élites politiques et
    économiques du pays.
    . Elles ont également imposé à la communauté internationale, à la France toujours influente, mais aussi à Bruxelles et aux instances de Bretton Woods, une réévaluation radicale de leurs liens avec l’un des pays les plus pauvres au monde, et une vision plus critique des financements décrits jusqu’alors comme performants. Le nouvel agenda diplomatique ne
    manquait pas d’ambitions. Il fallait mettre un terme à la violence, restaurer un sens commun d’appartenance citoyenne, panser les plaies d’une année effroyable, remettre à flot un appareild’Etat disloqué et « milicianisé», relancer une économie en déshérence bien avant l’arrivée de la Séléka dans Bangui. Et il fallait des élections enfin libres et transparentes dans un pays qui n’en avait pas eu depuis longtemps, pour redonner à cet Etat réformé et attentif à ses populations la direction légitime dont il avait besoin. Aucun de ces buts n’était peu ou prou atteignable dans le temps court d’une transition conduite de janvier2014 à mars 2016, alors qu’une réforme radicale du comportement des élites centrafricaines
    était primordiale, comme était nécessaire une réévaluation des modes d’interaction de la communauté internationale avec celles-ci.
    L’aggiornamento n’a jamais eu lieu. Au contraire devrait-on dire. Le Forum de Bangui qui tentait de susciter une expression nationale et pas seulement banguissoise sur la résolution de la crise, auprintemps 2016, fut sans doute le seul moment au cours duquel se déploya un véritable exercice de la démocratie, devenu impossible depuis de longues années dans ce pays, nous y reviendrons.
    La transition ne fut qu’une période de (relative) stabilisation sécuritaire, un moment thermidorien qui permit aux élites tétanisées par la crise qu’elles venaient de vivre de vérifierque leur habitus passé restait fonctionnel et qu’il n’y aurait pas de rupture sociétale, pas même de révolution passive par laquelle les contre-élites qui avaient un moment dicté le tempo des affrontements seraient intégrées pour mieux préserver un ordre hérité de la période coloniale. La France, pressée de clore
    un exercice militaire peu prisé par son opinion publique, renoua sans peine avec des attitudes anachroniques, imposant de façon prioritaire la tenue d’élections, reconduisant les aveuglements anciens dans ses relations avec les élites politiques et un statu quo pourtant intenable.
    Dès que ladite transition s’est conclue en 2016 par la tenue d’élections – « les meilleures
    possible dans les conditions du pays » suivant la formule consacrée –, les principaux acteurs
    de cette tragédie ont repris leur posture d’antan comme si rien ne s’était passé si crise il y
    avait eu, elle portait la marque d’autres, au sein de la Centrafrique ou de la communauté
    internationale, et il revenait à cette dernière de parachever la pacification du pays par les
    moyens qu’elle se donnerait. En dépit de multiples déclarations officielles, de séminaires
    interministériels, de colloques de la société civile, de voyages d’étude, la réconciliation n’a plus
    été qu’un prétexte pour obtenir des financements et les
    dépenser avec une grande libéralité.
    Heureusement, la société centrafricaine ne s’était pas totalement effondrée, mais il y avait loin
    entre la superficielle normalisation sociale que l’on observait surtout dans la capitale, et cette
    réconciliation que tous les acteurs, nationaux et internationaux, appelaient de leurs vœux en
    2014. Cette renonciation des acteurs internationaux en dit long sur leur aveuglement ou, plus
    justement, leur simple désir de retrouver des interlocuteurs étatiques avec qui négocier l’aide,
    les projets, les programmes sans jamais revenir à la raison première de leur présence en RCA.
    Pourtant, ce n’est pas de cet échec dont on parle aujourd’hui, quitte à le réduire à celui d’une
    transition mal dirigée.
     C’est la présence russe, survenue fin 2017 dans des circonstances sur
    lesquelles nous reviendrons, qui est l’objet de toutes les attentions alors même que s’est mis en
    place en Centrafrique un régime qui a soudain fait flèche de tout bois contre l’ancienne puissance
    coloniale, et s’est reconstruit comme un autoritarisme disruptif qui allie des technologies de
    répression modernes aux pratiques coercitives plus traditionnelles de la vie politique locale. Cet
    autoritarisme, en effet, n’est pas la simple reprise de ce que le régime de François Bozizé avait
    essayé de mettre en place en 2011 après des élections tronquées : il s’inspire certes comme
    son prédécesseur de technologies répressives mises au point sous Bokassa et Kolingba, mais il
    est plus ambitieux, plus insidieux, du fait sans doute des conseils et des moyens prodigués par
    les conseillers du Groupe Wagner, admirateurs des cultures répressives tchéchènes, russes et syriennes
    , sans même citer ici une expertise rwandaise reconnue sur la gestion des oppositions.
    Illustration paradoxale de cette réalité : la République centrafricaine, en dépit de tout réalisme
    économique, a opté en avril 2022 pour une cryptomonnaie alternative au franc CFA, le sango coin, mais en a délégué la création et la gestion à une société privée étrangère. Ce qui a été présenté à l’opinion publique centrafricaine comme le retour à une souveraineté monétaire n’en a été que la privatisation dilettante.   Dans cet épisode affairiste, il y aurait beaucoup à dire sur les conseillers du premier cercle, hommes et femmes d’affaires au bilan sulfureux, souvent en délicatesse avec la justice dans leur pays d’origine mais toujours disponibles pour des aventures qui se muent en escroqueries pures et simples.
    Mathilde Tarif et Thierry Vircoulon, « Transitions politiques. Les déboires du modèle de sortie de crise en Afrique »,
  • Comme souvent, la Centrafrique a joué sur des registres contradictoires. Pays parmi les plus sous-développés au monde, elle se veut le promoteur de la blockchain et de l’économie digitalesur le continent africain. Etat ne survivant que grâce à l’aide alimentaire apportée à la moitié
  • de sa population et aux financements internationaux plus de 50 %
  • de son budget en moyenne qui paient depuis quasiment dix ans les salaires de sa fonction publique, elle prône la seconde
  • indépendance et la rupture avec le pacte colonial en faisant mine d’oublier que Paris désire plus
  • encore que Bangui clore ce chapitre, et se met au service d’un Etat russe qui n’a à proposer que
  • ses armes ou ses mercenaires, en sus de son siège permanent au Conseil de sécurité.
  • Mon propos est double. Il s’agit d’abord de revenir sur l’histoire d’une crise et de son absence
  • de résolution malgré de belles déclarations prononcées à Bangui. Ensuite de comprendre
  • la construction d’un autoritarisme original, rendu possible par la présence d’acteurs armés
  • étrangers qui en radicalisent l’efficacité. La fin de la transition et la mise en place d’un nouveau
  • régime, pourtant adoubé par la communauté internationale, expriment paradoxalement le
  • peu de chemin parcouru vers une réconciliation nationale. L’Etat dont on parle aurait soudain
  • été transformé grâce à la simple tenue d’élections : les alliances concrètes, la compréhension
  • partagée des trois années de conflit ouvert, l’attribution des responsabilités, tout cela est évacué
  • par la soudaine invocation d’une légitimité et d’une légalité absolues de l’Etat qui met hors jeu
  • sa propre histoire récente.
  • Les multiples promesses faites par les ambassadeurs, les responsables onusiens et les
  • caciques du régime sur la lutte contre l’impunité, le retour à l’Etat de droit et la réconciliation
  • nationale sont restées lettre morte. Les comportements des instances judiciaires nationales,
  • de la Cour pénale internationale et de la Cour pénale spéciale sont des caricatures de ce que
  • la population attendait et aussi de ce qui a été dix fois promis et financé. Sans surprise, selon
  • ces instances qui doivent dire le droit, les plus grands criminels sont et ne sont que les chefs
  • des mouvements armés. Les élites civiles cravatées dotées de passeports diplomatiques, de
  • positions dans l’appareil d’Etat, voire de diplômes d’universités étrangères, sont quant à elles
  • intouchables et donc innocentes, sauf si elles ont eu le mauvais goût de rejoindre l’opposition.
  • Ces événements indiquent également pourquoi le soudain désintérêt français après 2016 n’a pu que conforter les comportements les plus anachroniques et prédateurs, et inciter à nouer d’autres alliances, à échapper à cet entre-deux déséquilibré que la RCA entretenait avec son voisinage immédiat. L’arrivée du Groupe Wagner dans le pays, mais aussi le remplacement du Congo-Brazzaville et du Tchad comme tuteurs régionaux par l’Angola et le Rwanda ont
  • manifesté une indubitable réussite du nouveau régime à se consolideren dépit d’un isolement politique croissant, quand bien même la France a aidé plus que freiné cette évolution.
  • Pourtant, comme nous le verrons, la communauté internationale entendons ici lesEtats
  • occidentaux, les institutions de Bretton Woods et le système onusien a fait preuve
  • d’une générosité aveugle après l’élection de Faustin-Archange Touadéra en 2016, surtout
  • si l’on compare son comportement à celui de François Bozizé lors des dernières années de
  • sa présidence (2003-2013) :les Nations unies, la Banque mondiale et l’Union européenne
  • ont multiplié les financements alors que les hiérarques du régime
  •  et donc leurs parents nombreuses maîtresses ont adopté un train de vie sans commune mesure avec l’économie
  • du pays, la misère de la population et les émoluments de l’Etat dont ils disaient fièrement se  contenter. Leurs villas étaient construites dans un nouveau quartier de Bangui appelé Bellevue, qui aurait pu s’appeler Belles vies. On le verra donc, les reconfigurations régionales sont à la
  • fois le produit et le vecteur d’une montée de l’autoritarisme financé par des institutions qui n’ont à la bouche
  • que les mots de démocratie et de bonne gouvernance.
  • .
  • De cela, ni Bruxelles, ni New York et Washington n’ont fait un quelconque bilan : au contraire, leurs représentants
  • locaux qui ont encouragé de telles politiques ont souvent été promus.
  • A voir la résilience des groupes armés ou du banditisme de grand chemin, à voir les inégalités
  • se creuser à nouveau sans que le tissu social ne puisse maintenir les liens nécessaires, à voir
  • une région qui reste marquée par une constellation de conflits locaux, une multiplication
  • d’entrepreneurs de violence et une forte disponibilité en armes, il n’est pas difficile de conclure
  • que cette crise irrésolue n’est que l’avant-signe d’un nouvel épisode de grande violence.
  • Une crise existentielle?
  • Il est tout aussi impossible de mesurer le traumatisme provoqué par les événements de
  • 2013 pour la population centrafricaine que d’imaginer que la manière d’y répondre puisse
  • être pensée et mise en œuvre par des institutions étrangères, aussi résolues fussent-elles.
  • L’Union africaine et ses déclinaisons régionales, l’Union européenne, les Nations unies, sans
  • même évoquer les Etats , ont pour la plupart voulu un règlement décent et durable de cette
  • crise sans cependant pouvoir ni vouloir en préciser la mise en œuvre. Il eût fallu pour cela des
  • interlocuteurs centrafricains à la fois lucides sur la crise que traversait leur société, désireux
  • d’en trouver une issue acceptable par le plus grand nombre et conscients des limites de chaque
  • acteur international en dépit de la bonne volonté affichée. D’ordinaire, le débat public des
  • organisations de la société civile et des élites politiques ou économiques du pays permet de
  • dessiner sinon la solution, du moins des lignes de force.
  • Dans le cas centrafricain, ce n’est pas ce qui s’est produit et il convient de réfléchir sur cette
  • impuissance avant de blâmer les uns ou les autres, les uns et les autres. Cette crise a en fait
  • condensé de multiples fractures, souvent produites par une histoire bien plus longue que la
  • durée du régime Bozizé, et qui se manifestaient par une violence moléculaire et une appétence
  • au pillage que seules une pauvreté abyssale et la lutte pour la survie peuvent
  • éclairer, par une décomposition de l’Etat manifeste d’abord dans la disparition des corps armés, véritable gangrène
  • dont les métastases ont pris la forme de milices, ainsi que par la désagrégation d’un système de
  • positions dans le champ social et économique que ces derniers garantissaient. A l’inverse de
  • la guerre civile somalienne qui a exprimé une contestation politique et l’effondrement d’une
  • économie planifiée sans affecter profondément le tissu social, ici la déchirure a été intégrale,
  • verticale et horizontale, et n’a épargné aucun secteur d’activité, aucune catégorie sociale,
  • aucune région, pas moins l’appareil d’Etat que l’organisation sociale d’un village perdu dans l’arrière-pays.
  • Cette commotion a pointé la responsabilité du régime Bozizé dont les dernières années ont
    témoigné d’un raidissement de la prédation, alors même que Bangui donnait l’apparence d’une
    capitale assoupie. Elle a pointé plus encore la responsabilité des groupes armés, d’abord de la
    Séléka – qui prétendait parler au nom des victimes, des marginalisés, mais les privait de tout au
    nom d’une violence qui se voulait cathartique pour peu qu’ils n’appartiennent pas à certaines
    communautés musulmanes – puis des anti-balaka , groupes d’autodéfense qui firent du massacre
    la seule arme populaire contre des opposants dix fois mieux armés mais aussi dix fois moins
    nombreux. Et dans ce chaos sanglant, dans ces haines communautaires, locales ou
    économique ont soudain émergéde véritables stratégies politiques jamais assez fortes pour prévaloir sur le
    cours des événements, mais suffisamment mises en œuvre pour
    éclairer l’analyse. J’en citerai trois.
    La première, avérée mais qui n’apparut que comme un argument polémique, fut la participation
    d’éléments étrangers dont l’existence était liée à d’autres crises dans la grande région : la
    Centrafrique n’était-elle pas depuis longtemps une périphérie de périphéries, elle dont le
    peuplement des deux derniers siècles provenait pour une grande part de rescapés d’autres
    guerres, d’autres raids, d’autres migrations forcées?
    Dire que les combattants de la Séléka étaient denationalité tchadienne ou soudanaise et en faire des allogènes,
    ce n’était pas simplement nier une évidence démographique quant à l’existence de communautés musulmanes installées
    de longue date, c’était aussi tenter de déplacer les défis sociétaux de la RCA à ses frontières.
    C’était aussi plus subtilement essayer de définir une autochtonie qui, de fait, n’a su perdurer au
    lendemain de l’intervention internationale, puisque la communauté chrétienne n’avait guère
    d’unité dans sa pluralité dogmatique, régionale, ethnique et son expérience diverse du rapport à l’Etat
    . Politiquement, cet argument relevait d’une singulière amnésie oublier que pratiquement
    tous les dirigeants centrafricains depuis l’indépendance ont dû leur accès ou leur maintien à
    la présidence à une intervention extérieure, qu’elle fût française (Bokassa, Dacko, Kolingba),
    libyenne (Patassé), congolaise avec Jean-Pierre Bemba (Patassé) ou tchadienne (Bozizé, Djodotia).
    La deuxième stratégie est la dimension proprement milicienne et mercenaire de l’accaparement
    du pouvoir. Comment en effet considérer autrement lesdits « libérateurs» qui avaient joué
    un rôle essentiel dans la prise de pouvoir de François Bozizé en 2003 ? Mais aussi comment expliquer
    la survie d’un Bokassa et d’un Kolingba sans cette mobilisation milicienne dont les historiens
    nous disent qu’elle a marqué pratiquement tous les pays d’Afrique centrale à un moment ou à un
    autre après les indépendances ?
    Les anti-balaka n’ont pas été une création ex nihilo destinée à   combattre la Séléka

    : ils illustraient d’abord l’incapacité de l’Etat à protéger ses citoyens, avaient
    œuvré des années auparavant contre les pasteurs qui ne respectaient plus les chemins de
    transhumance, et s’étaient mobilisés à nouveau lorsque certains groupes armés avaient affirmé
    leur détermination à en découdre avec l’enfant du pays, François Bozizé. Ils appartenaient donc
    à un répertoire de mobilisation violente que la crise de 2013 a utilisé et enrichi.
    La troisième voulait, contre la définition rousseauiste de l’Etat comme institutionnalisation d’un
    contrat social, qu’en Centrafrique l’Etat soit la cristallisation régressive d’un système d’inégalités,
    de hiérarchies et de fonctions sociales attribuées à des communautés ou des individus. La
    violence anomique qui a sévi en 2013 et 2014 a manifesté la remise en cause possible de
    catégories sociales, de droits acquis et de fonctionnements de l’appareil d’Etat. Comme je l’ai
    décrit ailleurs , le monopole de fait, acquis par les communautés musulmanes, sur certaines
    fonctions économiques (notamment dans le transport, la distribution ou encore l’élevage), a été
    radicalement contesté par de nouveaux acteurs. Dans la même logique, l’exclusion de l’appareil
    d’Etat et de la fonction publique des musulmans n’a plus été acceptée de manière consensuelle,
    et souvent subvertie par les convertis et les enfants des grandes familles musulmanes qui avaient
    suffisamment d’entregent pour ne pas rester devant la porte.
    . On peut dans ces deux cas voir un succès de l’individuation ou au contraire un affaiblissement de règles de fonctionnement
    garanties par une certaine représentation de l’Etat et du contrat social.
    Cette crise, on l’a un peu oublié malgré le rappel opportun des sanctions internationales,
    a aussi remis en cause les rapports entre l’économie politique informelle de la rente minière
    (tout particulièrement du diamant, mais aussi de l’or) et l’Etat, tant nombre d’opérateurs
    économiques ont financé la Séléka avant sa prise de pouvoir pour se venger d’une loi inique
    réorganisant ce secteur, mise en œuvre en octobre 2008, qui les avait souvent complètement
    dépossédés de leurs avoirs.
    Cette crise, enfin, a renforcé une milicianisation de l’appareil militaire étatique qui était un
    symptôme d’un dysfonctionnement plus profond encore : les débats actuels sur l’embargo des
    armes oublient trop souvent l’importance de la participation des militaires dans les milices
    anti-balaka et la circulation d’armes incontrôlée entre les casernements des Forces armées
    centrafricaines (FACA) et les camps des miliciens des années de transition. Exiger une traçabilité
    des armes dans un contexte pareil n’a rien de scandaleux, quand bien même le gouvernement
    centrafricain se dit outragé du manque de confiance à son égard ou se prétend désarmé par
    rapport aux rebelles qui se fournissent au Tchad, au Soudan et… en RCA.
    Sans aller plus avant dans l’analyse, il est clair que ladite reconstruction de l’Etat ne pouvait
    se réduire, comme cela a été fait faute de vision d’ensemble et de véritable stratégie de
    réconciliation, à la réhabilitation de bâtiments publics et à l’emploi de fonctionnaires civils
    régulièrement payés en province. Certes, il fallait effectivement que ces fonctionnaires puissent
    politiques et processus de transition démocratique »,
    Autrepart travailler, et à cet effet avoir des bureaux, des chaises, de l’électricité et aussi des salaires. Il ne
    s’agit pas de nier ici cet aspect de la réalité de l’Etat, mais cette reconstruction-là devait se faire
    avec en tête une exigence fondamentale : ne pas répéter des modes opératoires qui avaient
    déclenché l’effondrement de la société centrafricaine. Et pour cela, il fallait autre chose que de
    beaux discours, de multiples comités stratégiques, techniques, de suivi, etc., et une cour pénale
    spéciale, en invoquant le kit de solutions de l’interventionnisme libéral.
    Enfin, à repérer les points essentiels de ce moment tragique de l’histoire centrafricaine,
    on pouvait aussi d’emblée mesurer le danger que représenterait l’adjonction d’une milice
    supplémentaire, celle du Groupe Wagner, et s’inquiéter de ce que cette implication signifierait
    pour la (re)construction de l’Etat centrafricain. Les hommes de Prigojine ont redonné toute sa
    crédibilité à un scénario d’usage illimité de la force pour mater les oppositions et régner sans
    se soucier de sa propre population.
    L’Etat et l’institutionnalisation des milices.
    N’est pas Evariste Galois qui veut ! On se gardera bien ici de comparer l’importance des
    travaux scientifiques du jeune républicain radical, membre de la Société [secrète] des amis du
    peuple, et le mathématicien de Boy Rabe (nom du quartier de Bangui où réside le président
    Touadéra). Dans un pays où l’exercice du pouvoir est si personnifié, il est essentiel de comprendre
    dans quelles conditions ce dernier a été élu et sur la base de quelle expérience politique il a agi
    durant son long séjour à la primature. Ces informations éclairent sa manière de gouverner qui
    peut sembler confiner à de la procrastination, alors qu’il est capable d’agir très vite dans certaines
    situations. C’est plutôt le mode de prise de décision et la place qu’il s’y donne qui font débat,
    ce qui lui permet éventuellement de blâmer ses conseillers tout en se
    félicitant des mesures qu’il prend. De même, il faut examiner la manière dont les questions soulevées ci-dessus ont
    été abordées, pour certaines écartées, pour d’autres traitées.
    On attendait une véritable impulsion politique qui permettrait au président Touadéra de
    se saisir des grandes thématiques laissées par la transition, et de répondre aux attentes de la
    population dont il ne cessait de se dire proche et d’acteurs internationaux qui finançaient en
    espérant in fine une amélioration des conditions de vie en RCA. Mais les priorités et engagements
    du gouvernement centrafricain ont été autres, relevant souvent de calculs du premier cercle,
    sans prise en compte de la situation du pays réel
    . Le dernier exemple en date est le débat sur le
    changement constitutionnel (soit la fin d’une limitation des mandats présidentiels) qui a occupé
    une bonne partie de l’année 2022: un dialogue républicain en mars , puis une confrontation
    entre la mouvance présidentielle et la Cour constitutionnelle à l’automne. Pourtant, cette question.
    Le dialogue républicain, suggéré par la région, aurait dû fournir le cadre d’un débat national
    (i.e avec  une expression de la société civile et de l’ensemble des partis politiques, y compris d’opposition)
    sur la situation du pays avant de nouvelles négociations avec des groupes armés et après une période d’âpres combats durant
    l’hiver 2020-2021. Ce Forum a rapidement tourné court car il est apparu très vite qu’il n’y aurait pas de débats
    contradictoires sur quelque sujet que ce soit et que le but visé était une motion en faveur d’une altération de la
    Constitution pour lever la limitation du nombre de mandats présidentiels. Cette demande avait déjà circulé au
    moment de l’épidémie de Covid, sans cependant recueillir un assentiment significatif, notamment au Parlement
    n’avait jamais été soulevée durant la campagne électorale, et aucune critique n’avait été formulée
    à propos de possibles limitations constitutionnelles à l’action publique.
    . L’une des principales figures politiques centrafricaines, Martin Ziguélé– qui fut membre de la majorité présidentielle durant
    le premier mandat du président Touadéra avant de rejoindre l’opposition à cause des tentatives
    de division de son parti par les partisans du président après 2021 – ne disait pas autre chose,
    mais c’en était déjà trop pour la présidence qui n’avait aucun goût pour le débat contradictoire.
    Né en avril 1957 à Bangui, Faustin-Archange
    Touadéra a connu une scolarité brillante, obtenu son doctorat de troisième cycle en mathématique
    à Lille (où réside encore l’une de ses épouses) et soutenu sa thèse d’Etat en 2004 à l’université de Yaoundé I. Sa brillante carrière universitaire l’a naturellement poussé àoccuper différents postes de gestion, notamment la direction de l’
    Ecolenormale supérieure (ENS) où il se lia à deux de ses futurs Premiers ministres). C’est donc sans trop
    de surprise qu’il fut nommé en 2004 recteur de l’université de Bangui par le ministre de l’Education d’alors, Karim Meckassoua, un autre poids lourd de la vie politique centrafricaine. Sa gestion étonna: soucieux d’éviter tout conflit
    dans une période un peu mouvementée, il fuit la discussion avec
    les représentants des étudiants et des enseignants, et laissa à ses deux principaux collaborateurs à l’ENS, Simplice Mathieu Sarandji et Firmin Ngrébada, le soin de régler les problèmes. Le
    22 janvier 2008, le recteur devint Premier ministre et le resta jusqu’au 12 janvier 2013, lorsqu’un
    gouvernement d’union nationale dirigé par une personnalité de l’opposition, Nicolas Tiangaye,
    fut imposé à François Bozizé par les accords de Libreville de juin 2008.
    Faustin-Archange Touadéra détient un record de longévité
    à la primature. Sa nomination avait été proposée par Fidèle Gouandjika, lié à sa famille, qui a été l’un de ses plus proches et
    influents conseillers, d’abord dans une campagne électorale improbable, puis à la présidence
    de la République où il joue aujourd’hui encore un rôle important sur toutes les questions,
    exprimant souvent avec un bagou très populaire les opinions de son chef. Sans surprise, les deux
    collaborateurs de Touadéra l’ont suivi du rectorat à la primature, où de nombreuses décisions
    doivent être prises.
    La placidité de son caractère explique pour beaucoup sa survie à un poste rendu encore
    plus difficile par un climat social très crispé, et surtout des tensions de plus en plus fortes entre
    ses ministres, pas toujours soucieux de respecter l’autorité du chef du gouvernement. Ainsi le
    ministre d’Etat aux Mines, Sylvain Ndoutingaï, proche parent de Bozizé, prenait des initiatives
    sans coordination interministérielle : en octobre
    2008, il lançait une opération contre huit des compagnies agréées pour l’achat d’or et de diamants en arguant qu’elles ne respectaient pas la nouvelle loi susmentionnée, ce qui permit à ses affidés de confisquer des pierres, de l’or, des
    liquidités, des véhicules … Cet épisode, peu publicisé sur le moment, est crucial pour comprendre
    la montée en puissance quatre ans plus tard de la Séléka : en effet, les biens confisqués n’ont
    jamais été restitués et les actionnaires des bureaux d’achat ont entendu prendre une revanche  contre un régime qui les avait
    indûment exclus du secteur minier au profit de ses seuls partisans.
    La communauté internationale avait applaudi le vote de la loi qui fournissait le cadre légal de
    cette appropriation, sans entrevoir qu’une loi irréaliste pouvait créer plus d’illégalités qu’une
    régulation tolérante.
    Un autre épisode est celui des télécoms, qui a vu Fidèle Gouandjika, alors ministre des
    Postes et des Télécommunications, conclure un accord en 2006 avec une société privée pour
    la gestion des appels internationaux, mettant en déficit la société nationale, la Socatel, qui en
    était jusqu’alors bénéficiaire. Lorsque son successeur à ce ministère, Karim Meckassoua, fournit
    les preuves de l’escroquerie, le Premier ministre refusa de prendre parti… Dix autres scandales
    ont émaillé son mandat à la primature. Il n’est pas question de le rendre coresponsable de
    cette concussion, mais il faut noter son habitude d’esquiver toute prise de décision, laissant
    les ministres agir à leur convenance jusqu’à ce que le président intervienne personnellement.
    Deux dossiers concernant la période où il fut Premier ministre méritent une mention
    particulière. D’une part, celui des droits de l’homme et des libertés publiques, sur lequel il
    n’intervint jamais. Journalistes et opposants connurent une vie toujours plus dure pendant sa
    mandature sans qu’il en ait cure. Cela valut aussi pour les violations massives des droits de
    l’homme dans l’arrière-pays, le traitement des détenus à la terrible prison de Bossembélé ou
    encore la lutte contre les mouvements armés qui se dispensait des règles
    élémentaires du droit humanitaire.
    . D’autre part, la mise en œuvre du programme de démobilisation, désarmement
    et réintégration (DDR), recommandé par les accords de paix de Libreville, qui lui incombait.
    Une première tranche du financement (cinq milliards de francs CFA sur les neuf annoncés en
    janvier 2009) octroyé par la région, ici la CEMAC, fut pratiquement entièrement détournée,
    ce qui contribua au durcissement des mouvements armés, de plus en plus déterminés à en
    découdre avec un gouvernement qui avait volé « leur » argent.
    Mis à pied en janvier 2013, le mathématicien de Boy Rabé reprit le chemin de l’université où l’attendaient étudiants et heures supplémentaires en nombre. Trois mois plus tard, le président Bozizé était renversé par la Séléka. L’ancien Premier ministre se réfugia à la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (
    Minusca) et put prendre un vol vers la France où il résida à Villeneuve-d’Ascq avec sa seconde épouse
    et leurs trois enfants. Il retourna à Bangui durant l’été 2015 et se présenta comme candidat indépendant
    à l’élection présidentielle ,malgré son appartenance au parti du François Bozizé, le Kwa Na Kwa (KNK), dont il était le second vice-président. Sa campagne électorale, à l’instar de celle de la plupart des candidats, fut dépourvue
    d’originalité: «les promesses n’engagent que ceux qui les croient» affirmait un homme politique
    français. Alors qu’il n’avait pas vraiment impressionné lors de son long passage à la primature,
    il obtint un score surprenant au premier tour, puis gagna haut la main au second contre son opposant, Anicet-Georges Dologuélé, en février2016.
    . Les conditions de sa victoire restentà élucider. Dans les mois qui suivirent, alors que leur rancœur montait vis-à-vis du nouveau
    pouvoir, de nombreux dirigeants de milices ou de groupes armés prétendirent avoir corrigé le
    scrutin des urnes, et de fait, l’appui fourni par la base du KNK et les anti-balaka fut déterminant
    dans certaines régions. L’explication qui circulait alors dans les cercles diplomatiques et onusiens
    était que la population avait décidé de sortir ceux qui avaient coopéré avec la Séléka et ne
    l’avaient pas combattue dès le début . Cela expliquait les très faibles scores obtenus par des personnalités pourtant bien ancrées dans leur terroir: elles auraient servi de cheval de Troie à la Séléka.
    A voir. De nombreux opposants ont donné une autre explication : la présidente de la
    transition, Catherine Samba-Panza, et plusieurs membres de son gouvernement, auraient financé
    le second tour du candidat Touadéra pour se garantir une impunité après plusieurs scandales
    portant sur des détournements de fonds publics importants, en misant sur son manque de
    courage politique. Ce n’est pas impossible. Compte tenu de la bonhomie du personnage, de
    son ouverture d’esprit et de son expérience de la gestion publique, beaucoup d’observateurs ont considéré
    qu’il n’était pas forcément un mauvais choix , même s’il y avait eu fraude :
    Faustin-Archange Touadéra pouvait réunir (il y était parvenu entre les deux tours), calmer et
    finalement résoudre une partie des problèmes car on le savait travailleur, pondéré et tolérant.
    C’était oublier que la politique est une scène où les qualités individuelles s’estompent devant
    le jeu des alliances et la nécessité de vaincre.
    Il a rapidement fallu se rendre à l’évidence: la situation demeurait compliquée et l’élection
    n’y changeait pas grand-chose. Comme les donateurs le remarquèrent dans les mois qui suivirent
    sa victoire, le nouveau président manquait singulièrement d’idées au sujet de l’utilisation de
    l’aide internationale, et se cantonnait lors des entretiens officiels à demander qu’elle dure et
    augmente. Plusieurs points suscitèrent une inquiétude croissante chez les observateurs.
    D’abord, s’il tenait un discours généreux sur la réconciliation nationale et se prêtait à quelques
    actions symboliques, Touadéra était incapable d’en décliner concrètement les différentes
    étapes, les moyens et les objectifs.
    Sa conception de la réconciliation se limitait au mieux à un redéploiement de l’Etat en province, et
    à ce DDR que, Premier ministre, il n’avait pas pu mettre en œuvre, tout en étant témoin de la manière dont
    les financements de la région (puis de l’Union européenne après 2011) avaient fondu. Ce point est essentiel car selon le nouveau
    président, son élection concluait en quelque sorte la crise : son pays avait des problèmes mais
    une administration efficace de l’Etat (richement doté en aide internationale) pouvait les gérer. La seule vraie difficulté tenait à la mauvaise volonté des groupes armés, qui étaient évidemment composés de criminels puisqu’ils s’étaient mis hors la loi en ne respectant pas la légitimité du vote. Pour entamer une négociation avec eux, il fallait d’abord avoir achevé le désarmement
    et le cantonnement. Toute autre solution remettait en cause la légalité de l’Etat centrafricain et la légitimité de son président.
    Ensuite, une autre série d’inquiétudes, plus manifeste chez les analystes que chez les représentants de la communauté internationale heureux de retrouver un interlocuteur légitime, Patricia Huon, «Centrafrique : Faustin-Archange Touadéra, nouveau président surprise », désireux d’accroître les projets de financement et peu avare de promesses de redressement
    – était liée à la qualité de son entourage à la présidence, conseilleurs et visiteurs du soir. L’entre-soi,
    déjà manifeste au moment de la transition, s’était encore consolidé. Certaines personnalités très
    influentes, comme l’incontournable Fidèle Gouandjika ou le sulfureux Sani Yalo , ne pouvaient
    laisser indifférents. D’autres allaient rejoindre cette liste d’aventuriers de la politique, jamais
    avares d’escroqueries potentielles et de trafics criminels. Dans l’actualité la plus récente, on peut citer
    Emile Parfait Simb, un homme d’affaires camerounais doté aujourd’hui d’un passeport
    diplomatique centrafricain, poursuivi par la justice de plusieurs pays africains et des
    Etats-Unis , qui fut l’ardent promoteur des cryptomonnaies dans le cercle présidentiel, et l’initiateur de la
    loi passée par acclamations au Parlement centrafricain en avril 2022 les légalisant.
    Enfin s’est posée la question politiquement très sensible des rapports entre le président élu et
    les leaders anti-balaka qui l’avaient soutenu, par proximité avec le KNK mais aussi dans l’espoir
    d’obtenir une amnistie de fait ou de droit. Ces dirigeants avaient apprécié son refus de jouer
    un rôle quelconque dans la transition et ses déclarations particulièrement apaisantes envers
    François Bozizé. Les anti-balaka, même s’il y avait eu des nuances entre leurs différents groupes,
    étaient intervenus localement pour assurer à la fois une défaite cinglante aux hommes politiques
    accusés d’avoir ouvert la porte du pouvoir à la Séléka en 2013 (comme Martin Ziguélé et son
    parti) et une très nette victoire de Touadéra face aux autres candidats, il est vrai moins connus
    bien que plus argentés, comme Anicet-Georges Dologuélé. De façon générique, le nouveau
    président a joué une carte très réaliste ou cynique, s’appuyant sur tous pour
    être élu mais œuvrant ensuite à l’incarcération de ceux qui se faisaient les plus bruyants ou revendicatifs. Ce
    fut par exemple le cas de Patrice- Édouard Ngaïssona, élu sous Touadéra représentant de la RCA
    au comité exécutif de la Fédération africaine de football et arrêté à Paris en décembre 2018
    sur la base d’un mandat de la Cour pénale internationale (CPI). Le cas du député (élu en 2016)
    Alfred Yekatom«Rombhot»ou«Rambo» est encore plus singulier, car il perçut sa solde de
    militaire pratiquement jusqu’à son arrestation après une rixe dans l’enceinte du Parlement au
    moment de l’élection d’un nouveau président de l’Assemblée nationale.
    Les mouvements armés, sur lesquels on reviendra plus loin, étaient furieux. En effet,
    la communauté internationale leur avait vendu les élections en expliquant qu’il fallait un
    gouvernement élu pour décider des réformes et valider une initiative de paix qui inclurait des
    postes, un programme de DDR et tout ce dont leurs chefs pouvaient rêver, comme l’amnistie,
    mais que les internationaux s’étaient gardés de mentionner. De plus, et ce point est souvent omis
    par les observateurs onusiens, le candidat Touadéra avait rencontré de nombreux chefs rebelles
    et avait lui aussi multiplié les promesses. Le leader d’un des principaux groupes a raconté dans le
    détail la visite du candidat Touadéra à N’Djamena et l’entretien qu’ils avaient eu dans des locaux
    de l’Agence nationale de sécurité (ANS) tchadienne. Tout s’était bien passé, trop bien passé,
    puisque ce rebelle avait participé au financement de la campagne électorale du futur président
    et lui avait fourni une liste de contacts au PK5, l’enclave musulmane de Bangui, qui pouvaient
    relayer sa campagne ou sécuriser les réunions de ses partisans
    . Mais une fois élu, le président Touadéra avait semblé ne plus se souvenir de ses généreuses promesses. De nombreux chefs
    militaires relatent des faits similaires, y compris ceux qui étaient, comme Ali Darassa le chef
    du plus grand mouvement armé, l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) réputés prêts
    à reconduire l’alliance avec Bangui instaurée avec Catherine Samba-Panza. Si leurs propos ont
    pu être jugés excessifs tant les promesses mentionnées étaient généreuses, ils ont à mon sens
    une base réelle et contredisent le discours public du président centrafricain.
    Touadéra a dû rapidement résoudre des problèmes incontournables. Comment choisir son
    gouvernement, et d’abord le Premier ministre ? Comment contrôler le Parlement en constituant un
    groupe parlementaire puissant qui lui faisait défaut ? Comment utiliser le climat de convergence
    nationale pour éviter le débat et marginaliser les quelques personnalités qui posaient problème,
    hommes politiques ou chefs de mouvements armés acquis au nouveau régime, mais revendicatifs?
    La stratégie du président et de son premier cercle a été remarquablement mise en œuvre dans
    les mois qui ont suivi son élection. Elle s’appuyait sur plusieurs piliers, dont le premier fut de
    donner des gages aux donateurs en utilisant leur langage et les catégories dont ils usaient pour
    témoigner d’une volonté de compromis et de réconciliation. Elle a permis d’atteindre l’objectif,
    à savoir le succès d’une grande conférence des donateurs à Bruxelles en novembre
    2016, au cours de laquelle plus de trois milliards d’euros ont effectivement
    été promis à la RCA. Dans cette posture toute en sourire, le représentant des Nations unies, Parfait Onanga-Anyanga, a joué
    un rôle important. Ancien directeur de cabinet de Jean Ping, il a mobilisé son entregent et les
    compétences de la Minusca pour éviter à l’équipe présidentielle d’apparaître pour ce qu’elle était:
    pressée de relancer les vieilles méthodes de la politique au village. Un employé onusien a ainsi
    écrit les discours du président Touadéra, applaudis par la communauté internationale, et peu de
    diplomates ont trouvé à y redire ; les autres institutions, notamment l’Assemblée nationale,
    ont été tenues à distance car elles pouvaient faire de l’ombre au chef de l’Etat. Un homme politique
    commenta cette atmosphère en rappelant que Parfait Onanga-Anyanga se comportait comme
    l’essentiel des fonctionnaires en Afrique centrale : rien n’existait hormis le président.
    La première année fut donc celle de la mise en place d’une élite gouvernante qui (ré)apprenait
    rapidement son métier et surtout se gargarisait de sa légitimité nouvelle. Cependant, la résolution
    de certaines questions impliquait de faire des choix, d’adopter des orientations liant l’action du
    gouvernement. Trois problèmes devinrent de plus en plus prégnants.
    Le premier tenait au fait que les ministres et leur président hésitaient beaucoup à voyager
    en province, que les grands discours étaient prononcés de Bangui et que cette réalité agaçait
    jusqu’aux Nations unies, qui devaient parfois attendre plusieurs semaines avant d’obtenir qu’un
    haut cadre du gouvernement vienne inaugurer un projet achevé ou un bâtiment public reconstruit.
    Le deuxième avait trait à la situation sécuritaire de plus en plus délicate à Bangui et en
    province. Les promesses non tenues ou les attentes déçues ne pouvaient améliorer le climat
    dans l’ensemble du pays. Paradoxalement, l’opération Sangaris, pour obtenir un calme relatif,
    avait accepté une dualité de pouvoir permettant à des groupes armés de s’enraciner dans des
    zones rurales. Faute de calendrier de négociation, faute également de propositions tangibles,
    ces derniers tentaient, comme ils le feraient souvent les années suivantes, de se réorganiser et
    de se coordonner, ce qui allait déboucher sur de nouveaux combats fratricides.
    Le troisième problème
    était lié à la
    dynamique propre
    à
    la communauté internationale, notamment
    à
    une rivalité accrue, sans doute plus personnelle qu’institutionnelle, entre les représentants de
    l’Union africaine et ceux des Nations unies. Rien d’extraordinaire
    à cela mais lorsque
    la question
    des négociations avec les groupes armés rebondit, le gouvernement dut s’exprimer.
    L’hostilité vis-à-vis de la Séléka était perceptible au sommet de l’Etat, pour des raisons
    communautaristes autant que politiques. Le président Touadéra et son Premier ministre étaient
    diacres dans des
    Eglises
    du réveil à l’instar de François Bozizé, et leurs cercles étaient radicalisés
    sur la question de la place des musulmans au sein de l’appareil d’Etat
    35
    . Les propos tenus sur le
    président de l’Assemblée nationale, l’insubmersible Karim Meckassoua, deuxième personnage
    de l’Etat, ne laissaient guère d’illusions en ce qui concerne la pacification des esprits
    :
    entre
    compétition politique et acrimonie sociologique, le musulman restait plus que jamais un étranger.
    La création d’un parti présidentiel a été une préoccupation dès les premiers mois, mais la
    situation politique
    était
    délicate. Le président ne disposait pas d’une majorité parlementaire
    propre
    ; il jouissait d’un appui qui permettait à ses 35 députés d’accueillir les indépendants ainsi
    que les députés des partis alliés. Le contrôle du Parlement où il avait dû accepter la présidence
    de Karim Meckassoua, élu avec 65 voix sur 127,
    était une gageure
    car ce dernier faisait flèche
    de tout bois pour attester de son rôle dans la république, ce qui agaçait au plus haut point les
    gouvernants et la direction de la Minusca, qui considéraient l’Assemblée nationale comme une
    simple chambre d’enregistrement de la volonté du pouvoir exécutif. Comme nous le verrons, il
    fut finalement bouté de ce poste en octobre
    2018, quelques semaines avant la création officielle
    du parti présidentiel, devenu par la même occasion majoritaire au Parlement.
    S’est également posée la question du KNK
    : comment en recueillir les cadres et l’appui
    populaire tout en mettant hors jeu les caciques du régime Bozizé qui n’étaient pas tous disposés
    à passer sous les fourches caudines du nouveau régime
    ?
    Et que faire de la famille Bozizé
    dont un des fils, Francis,
    était
    rentré à Bangui et s’activait dans la communauté gbaya et chez
    les militaires qu’il avait dirigés pendant des années en tant que vice-ministre de la Défense ?
    Cet état des lieux serait incomplet si l’on n’évoquait la montée, très tôt, d’un climat d’intolérance
    à Bangui et de tensions militarisées dans le reste du pays. Le culte de la personnalité n’avait pas
  • été un fondement du régime Bozizé mais il l’est devenu sous Touadéra. L’absence d’imagination
    politique ne laisse aucun doute sur la probable consolidation autoritaire du régime, bien au
    contraire. Le patriotisme a promu le président plus que la nation, qu’on n’avait plus besoin de
    réconcilier puisque le problème était le fait des allogènes (musulmans) armés par l’étranger. Bien
    avant l’arrivée du Groupe Wagner, ce discours est devenu prépondérant dans le débat public
    et a justifié les coups de menton des uns et les arrestations des autres. Un projet autoritaire
    était clairement en train de prendre forme et la coopération militaire avec la Russie l’a doté de
    technologies plus modernes, plus efficaces et aussi, on en conviendrait ensuite, plus sanglantes.
    Certes, la situation sécuritaire restait précaire, même si grâce à la Minusca et aux diverses
    forces de sécurité, la pacification de l’Ouest centrafricain avait progress
    é
    . La situation dans l’Est
    et la partie nord du pays demeurait problématique. Le régime était aussi face à ses propres
    contradictions. L’un des principaux fauteurs de troubles à Bangui, un chef milicien nommé
    Nimery Matar (alias
    «
    le général Force
    »
    ), stipendié par le candidat Touadéra, recevait une aide
    financière mensuelle pour scruter les dynamiques politiques dans le quartier musulman et, on
    l’imagine sans preuve, minimiser l’action clandestine des opposants ou des mouvements armés.
    Restaurer l’ordre dans ce quartier ne fut donc pas une sinécure, surtout lorsque les Nations
    unies étaient à l’
    œuvre. Il
    a fallu toute l’incompétence d’un général sénégalais pour transformer
    son arrestation ou des opérations de simple police en batailles rangées, mais on ne pouvait
    changer les Nations unies : après le renvoi en ao
    û
    t 2015 du représentant spécial, le général
    Babacar Gaye, pour avoir minimisé les viols commis par des casques bleus, il était impossible
    à
    New York de sanctionner un second général sénégalais, même inapte
    36
    . Ce furent finalement
    les mercenaires de Wagner qui pacifièrent le PK5 en utilisant des méthodes plus ou moins
    orthodoxes quelques semaines plus tard
    ,
    avant l’été 2018
    : l’
    élimination des plus inflexibles et
    la transformation des autres en milices auxiliaires du nouvel ordre mis en place avec la Russie.
    Pour contrôler Bangui, faire taire les oppositions et magnifier le régime, la présidence
    mobilisa plusieurs techniques de contrôle social.
    D’abord, les manifestations patriotiques, notamment les fêtes nationales et autres défilés
    aux buts officiels, au cours desquels,
    rémunérés ou non
    , les fonctionnaires et leurs familles
    se pressaient pour rendre hommage au président, plus qu’à la république. Les Banguissois
    goutaient généralement ces rassemblements festifs où était
    étrenné
    un nouveau pagne ou
    un costume offert par leur administration, mais l’humeur changea quand il apparut que les
    cadeaux
    étaient moindres et
    qu’il fallait en être avant tout pour témoigner de son indifférence aux partis d’opposition.
    Ensuite une milice, les Requins de la Centrafrique, composée de jeunes du parti présidentiel
    et de membres choisis de la garde présidentielle, qui opérait en toute impunité grâce aux
    renseignements fournis par des membres du Groupe Wagner, arrivés en RCA début 2018
    en tant que formateurs russes  . Il faut souligner que la garde présidentielle n’apparaissait pas
    dans le plan de défense nationale
    défini en accord avec les bailleurs internationaux, que son
    recrutement s’était effectué de manière opaque, essentiellement dans le groupe ethnique du
    président, et que sa formation et l’attribution d’un imposant armement n’avaient respecté
    aucune des règles fixées en accord avec le régime de sanctions onusiennes acceptées sans
    grand problème pour les FACA. De plus, cette garde présidentielle dont le but aurait été de
    protéger les plus hautes autorités de l’Etat et les édifices régaliens
    étendit
    rapidement ses
    fonctions, surveillant les principaux axes routiers, des bâtiments officiels, l’aéroport de Bangui,
    et installant des barrières où des taxes indues
    étaient
    collectées, attestant de l’appétence de
    certains corps habillés pour le rançonnement de la population. Les Requins de la Centrafrique
    fut créée au printemps 2019 en réaction aux activités d’une coalition d’associations de la société
    civile et de partis politiques, E Zingo Biani (Front uni pour la défense de la nation), qui entendait
    protester contre les accords de paix signés à Khartoum en février
    2019 (qu’on analysera plus
    loin). Composé donc pour l’essentiel de jeunes du parti présidentiel, ce groupe a d’abord
    été
    très actif sur les réseaux sociaux, diffusant des messages de haine qui visaient l’opposition. Son
    autodissolution a été annoncée en juillet
    2019, mais de nombreux témoignages, centrafricains
    et étrangers, accréditent l’idée que depuis cette date, en coordination avec des éléments choisis
    de la garde présidentielle et des
    éléments
    de Wagner, ses membres ont multipli
    é
    les opérations
    extrajudiciaires (surtout à partir de décembre
    2020), enlevant et torturant des militaires de rang
    divers (en majorité des Gbaya) ou exer
    ç
    ant des menaces physiques contre des activistes de la
    société civile. Leur impunité est totale, comme le prouve le fait qu’ils circulent
    à toute heure du
    jour et de la nuit
    y compris pendant les couvre-feux, et que les autorités judiciaires n’interfèrent
    pas dans leurs activités. Ils sont le pendant centrafricain de Wagner, d
    é
    nient tout lien avec la
    présidence, m
    ême si le
    s noms de plusieurs conseillers ou proches de Touadéra et de cadres du
    parti présidentiel circulent dans les milieux informés de la société civile centrafricaine et chez
    (
    les diplomates internationaux. Il faut terrifier l’opposition.
    Enfin, une série de mouvements citoyens ont émergé dans la même période, dont la vocation
    initiale
    était
    de faire masse et d’appuyer le parti présidentiel, en particulier lorsque ce dernier ne
    pouvait officiellement s’exprimer sans provoquer une réaction des alliés dans la région. Parmi eux,
    citons notamment le Front républicain d’Héritier Doneng, et surtout l’emblématique Plateforme
    de la galaxie nationale centrafricaine. Cette dernière a moins agi que menac
    é
    , davantage invectivé
    que débattu avec les opposants centrafricains et, évidemment, la France, les Nations unies, etc.
    .
    Le parti présidentiel s’était rapidement révélé incapable de s’en charger puisqu’il servait plutôt
    d’antichambre aux nominations dans l’appareil d’Etat et de machine électorale. Mais l’extrémisme
    des positions défendues par ces mouvements citoyens, l’agitation de multiples complots aussi
    secrets que fantaisistes, l’impunité absolue de ses cadres ont radicalis
    é
    la rhétorique et le
    comportement de leurs membres, quitte à élargir le bassin de recrutement des Requins. La France
    Document portant en-tête de la Plateforme de
    tenté de réagir aux multiples provocations,
    la galaxie nationale centrafricaine, détaillant les
    appels à la haine contre les citoyens français,
    objectifs de « l’opération Barbarossa contre les
    ennemis de la paix » en Centrafrique
    menaces contre les entreprises hexagonales
    (peu nombreuses) et les locaux de l’ambassade.
    Il
    était
    pour le moins curieux après les élections
    de 2021 d’entendre sur les radios locales des
    responsables gouvernementaux, souvent des
    conseillers à la présidence ou des individus
    notoirement proches du président, tenir des
    propos incendiaires contre la France,
    à l’opposé
    des
    propos officiels lénifiants. Sans doute,
    compte tenu de l’histoire, était-il difficile
    d’assimiler simplement le discours centrafricain
    anti-français dont la genèse et les arguments
    étaient
    bien connus (et pas forcément infondés)
    et une politique russe qui visait plutôt à durcir
    et systématiser ces arguments en jouant des
    mécanismes de la rhétorique panafricaniste,
    dont certains membres de l’entourage
    présidentiel
    étaient
    spécialistes
    .
    La bonhomie du personnage élu en 2016
    perdure. Le président Touadéra peut toujours
    être cordial, ouvert
    et sympathique, à l’image
    d’autres dirigeants de la région. La réalité de
    son pouvoir est tout autre. Il est frappant de
    constater
    à quel point
    la peur s’est installée
    depuis 2018. Une conversation qui pouvait
    avoir lieu dans un bar nécessite aujourd’hui
    de prendre un rendez-vous dans un endroit
    discret; la plaisanterie politique qui était un
    art de vivre l’Etat s’est tarie à Bangui. Rien de tout cela n’aurait été possible sans le soutien du
    Groupe Wagner qui a gagné ses batailles dans la capitale, a su y mettre au pas une dissidence
    bruyante et a rendu au président une crédibilité avec le contrôle de la plus grande partie du
    territoire national. Finie la peur d’une fin de régime humiliante où il aurait fallu se calfeutrer
    chez soi à Boy-Rabe, comme cela s’
    étai
    t produit avant 2018 lors d’affrontements dans Bangui.
    Mais ces victoires, ces ressources ont été mises au service d’un projet dessiné par Touadéra
    et ses plus proches conseillers
    :
    leur maintien au pouvoir, quoi qu’il en coûte à la population.
    Les FACA et l’involution des groupes armés : prédation et impossible institutionnalisation
    Les représentants de la communauté internationale à Bangui n’étaient pas très rassurés fin
    décembre
    2015. Certes, la validation d’une nouvelle Constitution demandée par le Forum de
    Bangui s’était tenue mais dans des conditions de grande violence. Les forces internationales
    devaient s’activer pour faire passer de nouveaux messages incitant les groupes armés
    à la
    patience
    afin que les élections présidentielle et parlementaire se déroulent le mieux possible.
    Las, les élections parlementaires furent annulées à cause de leur mauvaise tenue, et entre les
    deux tours du scrutin présidentiel, les internationaux demandèrent aux deux candidats en lice
    de poursuivre le programme de la transition, qui restait inachevé. Le gouvernement de transition
    de Catherine Samba-Panza avait certes accédé au désir français d’organiser des
    élections
    le plus
    vite possible, mais au prix d’un relâchement très net de la mise en
    œuvre
    dudit programme.
    Le candidat Touadéra avait répondu positivement à cette requête, au soulagement de tous.
    Le problème fut qu’après le second tour, il s’y refusa en arguant de la légitimité acquise par
    l’élection : un argument imparable et pourtant tellement prévisible…
    La question de la négociation avec les groupes armés s’est retrouvée encastrée dans un
    ensemble de problématiques plus vaste, la trop fameuse réforme du secteur de la sécurité,
    incluant notamment la refondation de l’armée et les nouveaux mandats des forces de sécurité.
    De très nombreux experts avaient mis en garde dès le début de la transition sur le risque de
    répéter une démarche pariant sur un programme de DDR dépolitisé déjà tentée de nombreuses
    fois en RCA avec à terme des échecs retentissants
    . Une telle unanimité aurait dû alerter les
    acteurs diplomatiques. Il n’en fut rien sans doute parce que, comme la justice transitionnelle,
    le DDR et la refondation de l’armée constituaient des piliers dans la construction intellectuelle
    de l’interventionnisme libéral. Si abstraitement tout le monde pouvait être d’accord sur un tel
    agenda, la manière dont il était mis en
    œuvre
    dans un contexte politique donné constituait le
    plus souvent une indication très forte de la réussite ou de l’échec prévisible d’un tel processus.
    En Centrafrique (comme au Tchad depuis 1984), ce type de programme avait été mis en
    œuvre
    de nombreuses fois, notamment après les premières émeutes de Bangui en 1996, pour
    des résultats jugés calamiteux au regard des événements qui avaient suivi. Il fallait donc avant
    tout comprendre la raison de cet échec, et non se demander, comme je l’ai entendu de la
    bouche de certains experts onusiens, s’il était possible de faire un copier-coller de certaines
    parties de rapports écrits pour la Côte d’Ivoire. Une telle évaluation rétrospective n’a jamais
    été faite,
    à moins que
    les Nations unies aient décidé de ne jamais la publier comme cette
    institution en a l’habitude dès qu’un texte est critique
    . On attend
    également
    avec impatience
    que l’armée française publie la sienne puisque son rôle a été cardinal dans ce programme.
    Il ne s’agissait pas de nier l’urgence d’un DDR ni d’une refondation de la sécurité en RCA,
    mais de ne pas sombrer dans la naïveté du technicien qui oublie la politique et le fait que les
    recrues appartiennent à des institutions qui ont leur propre histoire, et à un champ politique dans
    lequel la division des tâches coercitives ne se décline pas seulement en fonction de la loi. Tous
    les travaux réalisés sur les armées et les milices (djihadistes ou non) rappellent que les appareils
    étatiques de coercition sont des objets socialement complexes qui interagissent avec d’autres dans
    leur société et ont des rôles, ou même des fonctions, qui vont bien au-delà du maintien de l’ordre.
    Le livre de Peer Schouten
    , après bien d’autres écrits, ne dit rien d’autre
    : la reconstruction de
    l’Etat emprunte des voies qui ne sont pas celles normées par la loi. En République centrafricaine
    d’ailleurs, certaines organisations non gouvernementales (ONG) se sont intéressées hors de Bangui
    à des structures plus complexes de médiation de conflits, mais il aurait fallu qu’une autorité valide
    et systématise ces approches, ce qui ne fut pas fait, par conformisme ou par volonté de rendre
    aux forces de l’appareil d’Etat un monopole qu’elles n’ont pourtant jamais eu.
    En 2014 par exemple des inquiétudes ont été formulées tant au niveau centrafricain
    qu’international au sujet des
    «
    corps habillés
    »
    . Trois problèmes, entre autres, ont été repérés.
    D’abord, une culture de harcèlement de la population ordinaire : les contrôles de papiers
    n’étaient souvent que le prétexte
    à
    obtenir des prébendes, ils étaient courants et la bonhomie
    ne régnait pas pendant l’exercice. Ensuite, la réintégration sans vérification de leur passé
    récent de ceux qui avaient rejoint les anti-balaka (plus rarement les Séléka) allait de pair avec
    la disparition d’armes, les vengeances, etc. Enfin, des recrutements avaient eu lieu dans la
    courte période où la Séléka avait « gouverné » le pays, et la question était de savoir ce qu’il
    était possible de faire avec les nouvelles recrues, et même si elles seraient acceptées par leurs
    collègues en poste avant 2013.
    L’armée posait plusieurs problèmes. Les conditions dans lesquelles le régime Bozizé s’était
    effondré indiquaient que, par défiance, peu d’armes avaient été distribuées
    : la déroute des
    militaires face à la Séléka
    était d’abord celle du régime.
    Après 2011, les recrutements s’étaient
    multipliés surtout en milieu gbaya, ce qui avait donné lieu à des polémiques publiques car
    nombre de candidats recalés expliquaient avoir payé pour intégrer les FACA. Des contingents
    (notamment les parachutistes) avaient basculé du côté des anti-balaka à plus de 70% pour
    des raisons moins liées à une supposée allégeance au régime de Bozizé qu’à leur identité
    ethnique –gbaya
    qui dans l’esprit des Séléka les associait définitivement à un Bozizé avide
    de revanche et les condamnait à de possibles enlèvements et assassinats. Enfin, pour répondre
    à certaines attentes de la population
    prévenir le retour d’une armée ethnicisée par un régime
    politique et éviter de faire de Bangui la seule vraie ville de garnison du pays
    le projet était
    de transformer l’armée centrafricaine en armée de garnisons plutôt qu’en force de projection.
    Tout cela était fort convaincant intellectuellement mais rappelait un peu trop la grande
    théorie qui avait prévalu juste avant la guerre civile dans les bureaux de l’Union européenne
    à Bangui, avant
    d’être abandonnée
    : les p
    ôles de développement
    . Le principe était d’obtenir
    une meilleure intégration nationale, des recrutements à terme diversifiés et une sécurisation
    plus effective de territoires souvent laissés à l’abandon en répartissant les forces armées dans
    les régions, toutes propositions qui furent
    énoncées
    dans le Plan national de défense de 2016.
    Une telle réorganisation avait aussi des avantages sur lesquels les autorités ne communiquaient
    pas, même si elles en étaient absolument conscientes
    : la probable intégration dans l’armée
    de combattants musulmans provoquerait sans doute des tensions qu’on pouvait limiter en
    positionnant les unités dans les régions ou les villes du pays où ils étaient les mieux représentés.
    Une telle ambition, qui ne répondait pas forcément aux problèmes posés, imposait de préciser
    les mandats des différentes forces de sécurité et de clarifier la division des tâches entre elles.
    Elle supposait aussi un saut qualitatif des conditions offertes aux policiers et aux gendarmes, qui
    ne se produisit pas si l’on prend pour aune le nombre de barrières qui furent
    élevées ici et là
    pour obtenir des compléments de salaire.
    Mon expérience témoigne de ce que même pendant
    la période où l’influence internationale a été la plus forte, le rançonnement des chauffeurs de
    taxi et de mototaxis n’a pas cess
    é,
    et que certains policiers nouvellement formés n’étaient même
    pas capables de citer les décrets ou les lois qui justifiaient l’arrêt d’une voiture et la vérification
    de l’identité de tous ses passagers en plein jour, en centre-ville. Ils n’existaient souvent pas.
    Cette ambition aurait nécessité la mise en place non seulement de contingents aptes au
    combat et soumis
    à la discipline militaire
    , mais aussi d’une logistique digne de ce nom sur le
    territoire qui était déjà sous contrôle gouvernemental. Rien de cela n’a été mis en œuvre, ou
    du moins pas sans sérieux à-coups. Car si les formateurs internationaux ont eu une capacité
    de contrôle sur les effectifs (en tout cas, sur les nouvelles recrues) et ont obtenu,
    à force
    d’obstination
    , la liste des unités qu’ils étaient censés former, les services généraux relevaient
    de la responsabilité de l’
    é
    tat-major des armées ou de la direction du minist
    ère
    :
    les parents
    des cadres dirigeants mettaient souvent la main sur les dotations budgétaires, sans forcément
    fournir aux militaires les services qu’ils avaient payés.
    Il est parfaitement compréhensible que le gouvernement Touadéra ait mis l’accent à partir de
    2016 sur la reconstruction des FACA, même s’il a laissé de côté plusieurs problèmes importants
    comme l’allocation des papiers d’identité ou la situation de la justice (nous y reviendrons). La
    RCA était un pays occupé (légalement) par des forces étrangères (Sangaris, Minusca) et les
    mouvements armés y étaient fortement enracinés. La force armée représentait pour une grande
    majorité de la population l’expression d’une souveraineté nationale jusqu’alors malmenée et
    l’espoir d’une normalité à reconquérir. La mission européenne de formation militaire (EUTM),
    comme les militaires français d’ailleurs le reconnaissaient volontiers, ne répondait pas à l’entièreté
    du problème tant son mandat
    était limitatif : l’entraînement se passait d’armes ; l’apprentissage
    du tir était symbolique et surtout l’accompagnement en opération totalement inexistant
    .
    C’est dans cet entre-deux que les formateurs envoyés par la Russie se sont install
    és
    et
    ont gagn
    é
    la sympathie d’une opinion publique de plus en plus remontée par la rhétorique
    populiste nationaliste du régime.
    Il faut noter que pendant l’essentiel du premier mandat de Faustin-Archange Touadéra, en
    dépit d’une présence russe
    à partir de
    2018, le travail de formation européen a pu se faire sans
    trop d’anicroches. C’est au moment des élections de 2020 que le régime a radicalisé sa politique
    de recrutement (en sus de celui de la garde présidentielle) qui a alors complètement
    échappé à
    quelque supervision européenne que ce soit. Depuis, il faut du nombre, incorporer des jeunes
    envoy
    és
    après trois semaines de formation militaire en province pour tenir des villages ou des
    routes reprises aux mouvements armés
    48
    . Ces jeunes recrues ne savent pas très bien où elles
    finiront, mais escomptent surtout être intégrées définitivement dans les FACA, une institution
    dans laquelle un soldat est rarement pauvre, même si son salaire n’est pas toujours versé
    régulièrement. Cette situation pose deux problèmes.
    Le premier est d’ordre budgétaire
    : on estimait début 2023 qu’il y avait plus de 16000 militaires
    en RCA, soit deux fois plus qu’annoncé dans le budget de 2016. Comment payer ces troupes, leur
    fournir les camions, l’essence, la fameuse prime générale d’alimentation (qui permet au soldat
    loin de sa base de se nourrir), les munitions pour qu’ils puissent partir en opération?
    Wagner ou la Russie ne pait rien aux Centrafricains. Anicet-Georges Dologuélé, devenu l’un des dirigeants
    de l’opposition, a fait scandale au Parlement en soulignant que le budget de la Défense se
    réduisait pratiquement aux salaires et primes, sans fonds alloués au fonctionnement de l’armée.
    Le second problème renvoie à l’irrésolution de la crise. Ces jeunes enrôlés aujourd’hui servent
    souvent d’appoint à des milices recrutées localement par les éléments de Wagner
    : nous assistons dans des conditions nouvelles
    àune résurgence des anti-balaka qui pourraient produire les
    mêmes maux qu’en 2013, 2014 et 2017. Le régime, pour l’heure, peut se réjouir des résultats sur
    le terrain. Ces recrues finiront tôt ou tard par revenir
    à
    Bangui, et pas seulement pour y embrasser
    leurs familles. Ils trouveront à leurs côtés de nombreux officiers centrafricains qui, dans le cours
    des campagnes militaires contre les groupes armés, ont été humiliés par les éléments de Wagner.
    Il faut également parler des mouvements armés puisqu’ils permettent de tout justifier, et
    constituent un défi pour l’établissement d’un régime plus démocratique et stable en République
    centrafricaine. Lorsque la transition s’est achevée, la communauté internationale les connaissait,
    elle avait les moyens d’en identifier les chefs ets disposait grâce à la présence des ONG de
    descriptions élaborées des pratiques quotidiennes de leurs combattants. La Minusca aussi
    était à la tâche. Si elle n’était
    pas présente partout, elle avait des bases dans des zones contestées comme
    Bambari, Kaga-Bandoro, Bria, etc. Ses employés en charge des relations avec ces groupes
    étaient
    souvent curieux et esp
    é
    raient attirer l’attention du microcosme banguissois dans lequel vivait
    la direction de l’opération onusienne sur la situation qu’ils suivaient, et obtenir une promotion
    grâce à la conclusion d’un accord de paix
    . Tout cela
    était
    positif : le problème
    était
    que la
    validation devait venir d’un endroit qui avait tendance à penser que la situation à Bangui valait
    celle du pays, d’autant que les journalistes disposés à rendre compte de la situation à l’intérieur
    du pays, c’est-à-dire au-delà de PK12
    , étaient rares.
    De ces mouvements, on savait plusieurs choses importantes qu’on a peu utilisées ensuite, sans
    doute parce que la médiation internationale n’a pas eu le poids politique suffisant pour interpeller
    efficacement les représentants du gouvernement. Celui-ci n’a pas voulu négocier et lorsqu’il lui
    a été rappel
    é
    qu’il n’avait pas de choix, il a lancé des initiatives concurrentes qu’il s’est efforcé
    de ne jamais mener à leur terme. L’accord signé à Khartoum en février
    2019
    a été l’exception
    .
    Or comme nous le verrons, cet accord devait plus à l’implication des Russes qui cherchaient à
    permettre au Groupe Wagner d’
    élargir ses zones de prospection
    , qu’à la volonté du président
    Touadéra qui se fit prier pour le signer. Sa réticence tenait d’abord au nom de l’accord (
    « a
    ccord
    politique pour la paix et la réconciliation en RCA
    »
    ), mais elle se nourrissait aussi du fait que le
    président y perdait l’entière liberté de nommer qui il voulait dans son gouvernement. En ce sens,
    contrairement à ce qui a été écrit à propos du Sud-Soudan, il n’y a jamais eu constitution en
    RCA d’une véritable culture de la négociation, ni du côté des rebelles (on peut le comprendre,
    étant donné
    les changements rapides de direction), ni du côté du gouvernement, ce qui est
    plus surprenant. On peut expliquer cela par le fait qu’aucune des parties n’a jamais eu intérêt à
    trouver une solution négociée
    :
    le gouvernement a toujours considéré les groupes armés comme
    des corps guerriers étrangers sans revendications politiques légitimes, et les groupes armés,
    conscients de leur marginalité sociale ne pouvaient imaginer une gestion pacifique du pays
    .
    Arrêtons-nous sur certaines caractéristiques importantes de ces mouvements armés, dont on
    peut tirer des enseignements pour comprendre le présent. D’abord, ils
    étaient
    peu structurés,
    leurs cha
    î
    nes de commandement étaient aléatoires (notamment parce que les communications
    étaient
    mauvaises) et les combattants n’entretenaient de véritable fidélité qu’à l’égard de leur
    chef immédiat. Cette réalité variait certes selon les groupes, et leur nature souvent ethnique
    ne doit pas prêter à une surinterprétation
    : ils n
    étaient pas réellement homogènes et, surtout,
    ne représentaient pas des communautés
    . Il n’y avait pas de chef charismatique, pas plus
    qu’il n’y avait de grades basés sur la seule compétence. Les éléments constitutifs de l’autorité
    résidaient dans la capacité de nourrir, de fournir des munitions ou des médicaments, autant
    que dans l’octroi d’un pécule, rarement dans l’expertise militaire. Tous les groupes n’étaient pas
    identiques, et l’engagement dans un secteur spécifique (contrôle d’une barrière particulièrement
    rentable, taxation des creuseurs dans une zone riche en pierres…) renforçait
    la tendance à la
    division plutôt qu’il n’incitait
    à une organisation
    centralisée. Enfin, ils recrutaient régionalement,
    essentiellement des membres du ou des groupes ethniquement dominants dans le mouvement
    armé, ce qui évidemment doit interroger et sur l’état de la région et sur les conséquences d’un
    débandement sans contrôle des combattants. L’appartenance
    à
    des communautés religieuses
    différentes ne jouait plus systématiquement le rôle clivant qu’elle avait eu en
    2013
    et
    2014.
    Des accords locaux pouvaient exister entre factions
    séléka et groupe
    s anti-balaka. D’un autre
    côté, comme on le vit à Bangassou en mai
    2017, des groupes anti-balaka de la périphérie de
    la capitale pouvaient aller appuyer ailleurs le massacre d’une communauté musulmane. Des
    deux côtés, de nouvelles alliances opportunistes étaient possibles.
    Une autre caractéristique éclairante tient au fait que les capacités de ces groupes
    à administrer
    des populations étaient
    très réduites, ce qui traduisait à la fois une présence proportionnellement
    faible de cadres civils par rapport aux combattants et le sous-développement plus marqué des
    zones dont ils
    étaient
    issus
    . La communauté internationale a toujours eu une vision morale et
    légaliste de ces mouvements, les considérant fondamentalement comme des acteurs criminels
    au lieu d’essayer de les transformer en partis politiques. Les groupes armés qui ont précédé
    la Séléka appelaient souvent à un retour de l’Etat dans les zones qu’ils contrôlaient plus qu’ils
    ne les administraient. Cette différence doit questionner, alors que l’on voit aujourd’hui les
    groupes djihadistes affiner des instruments de gouvernance et prétendre être un gouvernement
    islamique. En RCA, très peu d’instances ont été créées pour interagir avec la population sur un
    mode civil. Une composante historique de la Séléka, le Front populaire pour la renaissance de
    la Centrafrique (FPRC) de Noureddine Adam, s’y est essayée sans grand résultat
    53
    . Si l’on avait
    à identifier l’échec absolu de ces mouvements armés, c’est sans doute l’
    élément qu’il faudrait
    pointer. Ils
    ont toujours dénoncé un partage inégal des ressources mais ont été incapables
    d’instaurer une autorité non armée et de produire des biens publics.
    Une troisième leçon rétrospective est que ces groupes
    étaient
    attachés à des territoires souvent
    bien plus grands que celui des communautés dans lesquelles ils recrutaient majoritairement,
    mais ils n’avaient pas d’app
    é
    tence particuli
    ère
    à
    étendre
    les frontières de leur zone, sauf s’il y
    avait un butin probable. On l’a vu avant l’arrivée de Wagner, et même plus récemment, dans la
    constitution de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), créée le 7
    décembre
    2020
    à l’aube d’élections
    très contestées
    . Ces groupes ont pu s’allier mais aussi se combattre. Une
    véritable coordination militaire se révélait pratiquement impossible. Au mieux, chacun combattait
    chez soi. Cette incapacité a constitu
    é
    jusqu’à aujourd’hui l’un des paramètres essentiels de la
    supériorité des mercenaires de Wagner.
    Quatrième leçon, ces mouvements avaient des économies politiques fondamentalement
    identiques mais ils savaient s’adapter à de nouveaux environnements et imiter les méthodes
    d’autres groupes
    : les pratiques de prédation en RCA ont toujours constitué un répertoire
    d’actions enrichi par l’observation de ce qui se faisait dans le pays, mais aussi au Darfour et au
    Tchad. Le succès de l’orpaillage a été
    régional, pas centrafricain.
    Cette guerre civile a mis en
    exergue l’importance du bétail comme ressource nationale en RCA. Initialement, seul l’UPC
    constituée majoritairement de Peulhs
    qui eux-mêmes avaient souvent perdu leurs troupeaux
    lors de sécheresses et épizooties dans la région
    taxait les grands troupeaux, mais cette pratique
    s’est diffusée au moment même où l’UPC s’intéressait davantage au minier,
    ses combattants
    étant contraint de quitter Bambari, déclarée ville sans armes
    . Le groupe rebelle 3
    R (pour
    « retour, réclamation et réhabilitation
    ») et l’UPC, qui s’étaient initialement présentés comme
    les grands défenseurs des Peulhs, ont montré, à l’instar de nombreux escadrons anti-balaka,
    qu’il était parfaitement possible de se retourner contre sa propre communauté.
    Enfin, la cinquième leçon concerne les réseaux d’internationalisation de ces groupes
    :
    ils
    n’étaient pas essentiellement différents de ceux du gouvernement et de ses futurs alliés
    de Wagner, même s’ils étaient plus fortement inscrits au Tchad et au Soudan. Les rapports
    publiés sur Wagner ou sur les mouvements armés montrent bien le rôle joué par Duba
    ï
    dans la contrebande de l’or et du diamant, l’inadaptation du processus de Kimberley pour
    sanctionner lesdits « diamants de sang »
    56
    . En fait,
    à comparer les circuits gouvernementaux
    et des groupes armés, il
    reste une différence toujours mentionnée par l’opposition sans que
    des preuves solides aient été fournies
    : c’est le rôle de l’ambassade et du consulat de RCA en
    Belgique dans la vente de diamants…
    La compréhension de ces cinq points aurait permis de voir d’emblée qu’un accord par le haut
    avait très peu de chances d’aboutir et qu’il fallait renoncer aux
    déclarations de bonne volonté
    signées
    par les protagonistes de ces trafics. La dépolitisation de ces groupes était réelle et une
    alternative
    était de considérer les responsabilités sociales que ces mouvements remplissaient
    consciemment ou moins consciemment.
    Il n’était pas faux de les décrire comme des bandes de
    pilleurs et de meurtriers, comme l’a fait le gouvernement et certains dirigeants de l’opposition
    civile, mais cela laissait de côté les arguments
    à partir
    desquels il était possible d’agir pour
    construire un nouvel ordre qui ne soit pas une simple démission de l’Etat ni la guerre à outrance.
    Il aurait aussi fallu se poser une question triviale : quel pouvait être l’intérêt des combattants
    à déposer les armes et à
    se soumettre à nouveau à un ordre républicain ? Rien de rhétorique
    dans une telle interrogation, qui aurait soulign
    é
    l’absence de tout investissement de l’
    Etat
    dans
    ces zones depuis des années, bien avant le début de la guerre civile.
    Alors que les médiations menées par la communauté de Sant’Egidio d’un côté et l’Union
    africaine de l’autre avançaient chacune à son rythme, certains dans le système onusien ont
    estimé à raison qu’il fallait revenir au local et donner une chance à des pacifications de
  • voisinage. Au moins, les acteurs concernés étaient-ils présents et l’effet des discussions avait-il
    un impact sur la sécurité de la population. De nombreux accords dits de réconciliation furent
    ainsi conclus, souvent pour quelques semaines ou quelques mois. Ils rencontrèrent sans
    surprise des difficultés. D’une part, il était facile à des acteurs qui n’en étaient pas signataires
    d’interférer et de provoquer de nouveaux incidents violents. D’autre part, ces accords de paix
    locaux devenant un enjeu de crédibilité, les Nations unies (ou leurs représentants locaux, il
    n’est pas aisé de savoir) incitèrent à raccourcir
    la durée des négociations et à conclure le plus
    rapidement possible, sans donner du temps au temps pour faire murir la discussion, car la
    direction de la Minusca s’impatientait.
    L’accord de Khartoum en février
    2019 a représenté un véritable tournant dans le conflit,
    un peu comme l’accord de Nairobi qui au printemps 2016 avait sonné la fin d’une opposition
    systémique entre anti-balaka et Séléka et annoncé le retour possible des deux anciens présidents
    François Bozizé et Michel Djotodia sur la scène banguissoise. Il faut cependant prendre la
    mesure de ce qui s’est passé à Khartoum. D’abord, les Nations unies et l’Union africaine se sont
    réveillées sur le tard pour empêcher qu’un accord soit conclu sans elles par la seule Russie.
    L’ambassade russe à Bangui n’avait pas démérité
    : elle avait fait savoir dès 2018 que Moscou
    entendait rejoindre le processus de négociation organisé par l’Union africaine (et la CEEAC), à
    quoi il avait été opposé un refus poli. La médiation africaine n’allant nulle part, la diplomatie
    russe appuyée par Omar el-Béchir jeta tout son poids dans l’organisation de la réunion de
    Khartoum.
    C’est à l’issue de l’accord signé dans la capitale soudanaise que Firmin Ngrébada fut
    nommé Premier ministre, grâce au
    rôle essentiel
    qu’il y avait joué et au soutien des Russes de
    Wagner qui avaient obtenu des principaux chefs des groupes armés de proposer son nom pour
    le poste. Ngrébada avait conduit la délégation gouvernementale en qualité de chef de cabinet du
    président Touadéra contre le Premier ministre de l’époque, Simplice Mathieu Sarandji, qui était
    hostile aux négociations de Khartoum et privilégiait la confrontation militaire avec les groupes
    armés.
    Khartoum fut pour une partie des invités un vrai marché de dupes. Tenus à l’écart dans
    leurs
    hôtel
    s, les représentants des partis politiques, du Parlement et de la société civile purent
    savourer leurs jus de fruit en attendant le débriefing quasi quotidien de Firmin
    Ngrébada. De
    l’argent avait changé de mains pour obtenir la présence d’une représentation importante des
    directions des mouvements armés. Le renfort d’un vice-ministre des Affaires étrangères russe
    clarifia les enjeux pour le dirigeant soudanais, personnellement très impliqué, et pour certains
    signataires. Mais ces aspects importants ne disaient rien sur le fond et sur la capacité de changer
    un texte d’accord en un véritable processus politique de pacification :certes, l’argent est un
    ingrédient indispensable de la paix le plus souvent, mais il faut davantage.
    Cependant, cet accord posait problème au président Touadéra et,
    même si certains n’agissaient
    pas de bonne foi,
    aux représentants d’une partie de la société civile banguissoise, car il
    était en complète contradiction avec la rhétorique dominante à Bangui et au
    sein du gouvernement(cela n’en faisait pas pour autant un bon accord) : pour eux, les groupes armés n’avaient aucune
    égitimité et ne devaient en aucun cas intégrer le gouvernement ou l’appareil d’Etat
    . Cette hostilité radicale permit à la présidence de changer l’esprit sinon la lettre de l’accord, et les signataires
    appartenant aux groupes armés, tout à la perspective de conclure de juteux contrats avec des
    firmes liées à Wagner, ne s’intéressèrent qu’aux aspects les plus pécuniaires de l’accord
    : les
    nominations dans l’appareil d’Etat, dans différents comités supposés gérer la mise en œuvre
    de l’accord et la commission de DDR, en un mot tout ce que le président Touadéra aurait pu
    faire en 2016 et avait alors refusé. Par exemple, Maxime Mokom qui commandait le principal
    groupe d’anti-balaka entérina le nombre farfelu de combattants des 3 R à démobiliser pour
    accro
    î
    tre encore les siens…
    Ces petits arrangements se succédèrent jusqu’au moment où il fallut convenir que le président
    Touadéra reprenait le contrôle de l’accord, qu’il en limiterait l’application au maximum et
    que les Wagner bien installés maintenant dans certaines zones rebelles n’en auraient cure. La
    création de la CPC en décembre
    2020 témoigna ainsi autant de l’insatisfaction suscitée par
    l’application d’un accord mal ficelé que de la peur de voir cet accord passer aux oubliettes une
    fois le nouveau mandat présidentiel acquis. La rébellion devait reprendre pour contrecarrer
    ce scénario. La présidence de la République joua également d’autres cartes, poussant les
    représentants de certains groupes armés dû
    ment stipendiés à recommencer les combats
    pour affaiblir les mouvements les plus critiques
    à l’égard
    du président Touadéra. Certains,
    notamment actifs dans la région frontalière avec le Soudan et le Tchad, s’impliquèrent dans
    ce jeu dangereux
    . Comme quoi, la ligne rouge une fois de plus ne passait pas entre le
    gouvernement et les groupes armés.
    Un Etat contre le droit
    Lorsqu’on évoque la force du droit en République centrafricaine, il est important de se
    remémorer dans quel contexte s’est faite l’affirmation du droit. Rien n’illustre mieux la fragilité
    juridique qui perdure dans ce pays que la longue et infructueuse lutte de son père fondateur,
    Barthélémy Boganda (1910-1959), pour obtenir que les lois votées à Paris soient mises en œuvre
    par l’administration coloniale à Bangui en dépit des réticences des élites locales. Boganda n’était
    pas un révolutionnaire à proprement parler car il était député de la R
    épublique française
    , mais
    cette revendication lui a valu la haine tenace du colonat français. Sa mort
    dans un accident
    d’avion
    reste l’objet de multiples supputations (au moins pour les élites centrafricaines) et sa
    succession n’a pas suivi la règle constitutionnelle
    .
    Les décennies qui ont suivi l’indépendance ont été riches en combats de prétoire et en
    convocations de cours constitutionnelles, certains avocats y ont gagné
    leur prestige politique et  aussi des années d’exil ou de pressions physiques. La défense de la légalité républicaine n’a jamais
    été une caractéristique des régimes centrafricains, comme le rappellent de manière récurrente les
    rapports des organisations des droits de l’homme sur ce pays. Arrestations arbitraires, spoliations,
    violences et rackets des populations par des représentants de l’autorité publique, la liste est longue,
    même si ce non-droit n’a jamais été absolu ni permanent jusque dans la période la plus récente.
    Que l’influence française ait été déterminante ou moins pesante, le fonctionnement du
    système judiciaire a donc toujours été au mieux médiocre, au pire calamiteux. La France, sauf
    à réécrire l’histoire des régimes qu’elle a soutenus à bout de bras, ne pourra jamais prétendre
    avoir été de façon constante du bon côté, y compris dans la dernière décennie. L’intervention
    Sangaris et la période qu’elle a ouverte pour la Centrafrique reproduisent les mêmes incohérences
    pour des gains politiques microscopiques et peu durables. Mais pointer les responsabilités
    françaises ne doit faire oublier ni l’indifférence d’élites gouvernantes centrafricaines, ni le silence
    des autres partenaires internationaux et notamment de l’Union européenne et des Etats-Unis,
    fondamentalement suivistes par rapport à Paris.
    Il existe de multiples traces de cette radicale faiblesse, bien au-delà de la sphère politique, dont
    témoignent par exemple les analyses de la Banque mondiale
    qui fournissent des indications sur
    le climat des affaires et la gestion de possibles contentieux, ou les rapports annuels, dénués de
    toute diplomatie inutile, du Département d’Etat américain sur les droits de l’homme dans ce pays
    .
    Dans la période qui nous occupe ici, les dévoiements se sont manifestés à plusieurs niveaux :
    celui de la justice ordinaire dont les activités pourtant ont bénéficié d’un appui financier européen
    conséquent ; celui de la Cour constitutionnelle qui s’est saisie à ses risques et périls de contentieux
    électoraux et finalement du débat sur le changement constitutionnel ; et enfin, celui de la Cour
    pénale spéciale (CPS), une structure hybride composée de magistrats centrafricains et étrangers
    censée pallier les déficiences des uns et des autres et lutter contre l’impunité, en sus de la CPI.
    Comme à leur habitude, la communauté internationale et les gouvernants à Bangui n’ont eu
    de cesse depuis janvier 2014 d’en appeler à la justice et au déferrement des criminels devant les
    tribunaux, et de célébrer la fin de l’impunité. Il eût été plus utile de réfléchir de façon réaliste
    aux besoins du pays et à une division du travail plus rigoureuse entre CPS et CPI, ces deux
    structures étant très coûteuses et avides de publicité
    . Puis, les beaux discours achevés, le
    champagne bu et les lumières éteintes, la réalité quotidienne a repris ses droits, sans surprise.
    Ces beaux discours sur la réforme du secteur de la sécurité, la réfection de palais de justice et les
    multiples séminaires pour l’appropriation de nouvelles lois ne disent rien en effet de l’effondrement
    du système judiciaire, du retour de la prédation par ses agents et de la requalification de l’arbitraire
    en loi souveraine. Dans une situation telle que celle de la RCA après 2013, le fonctionnement de
    aussi des années d’exil ou de pressions physiques. La défense de la légalité républicaine n’a jamais
    été une caractéristique des régimes centrafricains, comme le rappellent de manière récurrente les
    rapports des organisations des droits de l’homme sur ce pays. Arrestations arbitraires, spoliations,
    violences et rackets des populations par des représentants de l’autorité publique, la liste est longue,
    même si ce non-droit n’a jamais été absolu ni permanent jusque dans la période la plus récente.
    Que l’influence française ait été déterminante ou moins pesante, le fonctionnement du
    système judiciaire a donc toujours été au mieux médiocre, au pire calamiteux. La France, sauf
    à réécrire l’histoire des régimes qu’elle a soutenus à bout de bras, ne pourra jamais prétendre
    avoir été de façon constante du bon côté, y compris dans la dernière décennie. L’intervention
    Sangaris et la période qu’elle a ouverte pour la Centrafrique reproduisent les mêmes incohérences
    pour des gains politiques microscopiques et peu durables. Mais pointer les responsabilités
    françaises ne doit faire oublier ni l’indifférence d’élites gouvernantes centrafricaines, ni le silence
    des autres partenaires internationaux et notamment de l’Union européenne et des Etats-Unis,
    fondamentalement suivistes par rapport à Paris.
    Il existe de multiples traces de cette radicale faiblesse, bien au-delà de la sphère politique, dont
    témoignent par exemple les analyses de la Banque mondiale
    qui fournissent des indications sur
    le climat des affaires et la gestion de possibles contentieux, ou les rapports annuels, dénués de
    toute diplomatie inutile, du Département d’Etat américain sur les droits de l’homme dans ce pays
    .
    Dans la période qui nous occupe ici, les dévoiements se sont manifestés à plusieurs niveaux :
    celui de la justice ordinaire dont les activités pourtant ont bénéficié d’un appui financier européen
    conséquent ; celui de la Cour constitutionnelle qui s’est saisie à ses risques et périls de contentieux
    électoraux et finalement du débat sur le changement constitutionnel ; et enfin, celui de la Cour
    pénale spéciale (CPS), une structure hybride composée de magistrats centrafricains et étrangers
    censée pallier les
    déficiences des uns et des autres et lutter contre l’impunité
    , en sus de la CPI.
    Comme à leur habitude, la communauté internationale et les gouvernants à Bangui n’ont eu
    de cesse depuis janvier
    2014 d’en appeler à la justice et au déferrement des criminels devant les
    tribunaux, et de célébrer la fin de l’impunité. Il eût été plus utile de réfléchir de façon réaliste
    aux besoins du pays et à une division du travail plus rigoureuse entre CPS et CPI, ces deux
    structures étant très coûteuses et avides de publicité
    . Puis, les beaux discours achevés, le
    champagne bu et les lumières éteintes, la réalité quotidienne a repris ses droits, sans surprise.
    Ces beaux discours sur la réforme du secteur de la sécurité, la réfection de palais de justice et les
    multiples séminaires pour l’appropriation de nouvelles lois ne disent rien en effet de l’effondrement
    du système judiciaire, du retour de la prédation par ses agents et de la requalification de l’arbitraire
    en loi souveraine. Dans une situation telle que celle de la RCA après 2013, le fonctionnement de
    Le comportement de la Cour constitutionnelle en RCA fournit une autre indication de l’arbitraire
    qui règne et de la faible indépendance des juges. Pourtant, la Constitution adoptée à la fin
    de la transition en décembre
    2015 lors d’un référendum qui s’est tenu dans des circonstances
    difficiles laissait augurer une évolution plus heureuse. Ce fut une nouvelle déconvenue, comme
    l’ont prouvé la gestion des différends électoraux et les pressions exercées sur les juges – soit
    dans un cadre privé, soit à partir de 2021 sur la place publique lorsque certains d’entre eux,
    considérés comme trop réticents aux requêtes du pouvoir, furent menacés physiquement.
    Le coup porté à la fin du mois d’octobre 2022 à la Cour constitutionnelle – coupable d’avoir
    rappelé la primauté des accords internationaux et disqualifié l’anglais comme langue nationale
    ,puis d’avoir refusé une réforme constitutionnelle qui aurait autorisé le président Touadéra à
    briguer un troisième mandat – n’a été que le dernier avatar,
    à ce jour
    , de la réduction de la loi
    à la volonté du prince. La présidente de la Cour, coupable d’avoir conduit l’adoption de deux
    décisions contraires à la politique du chef de l’Etat (l’une sur l’adoption d’une cryptomonnaie
    et l’autre sur un changement constitutionnel) a été mise à pied après la décision du pouvoir
    exécutif de la mettre à la retraite à l’université, alors qu’elle avait été choisie en
    2017 par ses
    collègues de la faculté de droit pour y siéger. Que ces mêmes collègues aient acté ce diktat
    présidentiel en dit long sur l’enseignement du droit à l’université de Bangui. Qu’elle-même,
    après avoir redit le droit dans une lettre adressée au chef de l’Etat, ait cédé
    à son injonction
    en dit également beaucoup sur le fonctionnement des élites administratives centrafricaines
    .
    Certains observateurs locaux, peut-être peu charitables, ont alors rappelé que le comportement
    de la présidente n’avait pas été forcément exemplaire au moment des contentieux électoraux
    en 2021, car elle avait abondé dans le sens de la majorité présidentielle qui s’employait à
    fragiliser juridiquement les principaux chefs de l’opposition civile, notamment Martin Ziguélé,
    Karim Meckassoua et Anicet-Georges Dologuélé, en dépit de l’immunité qu’aurait dû leur
    procurer leur statut de parlementaire. Selon eux, cette résolution de la controverse aurait aussi
    pu se solder à terme par une nomination au gouvernement, si le président Touadéra avait eu
    besoin d’élargir ce dernier pour satisfaire les donateurs
    . Pour ces observateurs à Bangui, l’ex-
    présidente de la Cour constitutionnelle a surtout réagi aux insultes dont l’avaient couverte des
    associations affiliées à la majorité présidentielle en montrant qu’elle pouvait être indépendante.
    Reste que ce face-à-face s’est une fois de plus terminé par la victoire du pouvoir exécutif sur
    le pouvoir judicaire et que la Cour constitutionnelle privée d’un brillant esprit est désormais,
    comme elle l’a été sous François Bozizé, à la disposition de la présidence de la République.
    Quant à la CPS, objet de toutes les attentions de la communauté internationale et d’organisations
    de défense des droits de l’homme, dont l’irénisme laisse coi, elle a posé des questions importantes et
    offert peu de réponses malgré ses quatre années d’existence, ce qu’on ne peut justifier simplement
    par la vacance liée à l’absence de recrutement de personnel. Organe hybride, elle a été créée

    à Bangui le 22 octobre 2018 pour une durée de cinq ans renouvelable une seule fois, et est
    soutenue par la Minusca et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud)
    .
    Son mandat est de juger les criminels les plus importants, au motif que les tribunaux ordinaires ne
    peuvent le faire et que la CPI s’attache aux principaux responsables du drame sanglant qui s’est
    joué en RCA. Des responsables qui étrangement ont d’emblée
    été identifiés aux seuls dirigeants
    de groupes armés, sans
    que, à quelques très rares exceptions près, une attention soit prêtée à
    ceux qui ont retrouvé une place dans l’appareil d’Etat ou
    à
    la direction du pays après le drame.
    Des arguments de trois ordres au moins témoignent de la faiblesse systémique d’une telle
    institution, pourtant acclamée par les Nations unies et les donateurs, qui célèbrent un principe
    (fort honorable) mais ne se préoccupent pas d’une réalité plus compliquée.
    D’abord, la création d’un tel tribunal et son fonctionnement représentent un coût sans
    commune mesure avec le système judiciaire normal : pour pouvoir juger une vingtaine de cas
    qualifiés évidemment d’emblématiques (sans que ne soit jamais démontré qu’ils le soient pour
    la population), on sacrifie budgétairement un meilleur fonctionnement de la justice au quotidien
    dans un pays où l’institution judiciaire a toujours été dépourvue de moyens. En 2017, en sus du
    financement intégral de cet organisme, la communauté internationale a
    également dû
    batailler
    bec et ongles pour conserver les personnels centrafricains qu’elle avait choisis au terme d’une
    sélection organisée en toute transparence. En effet, le ministre de la Justice, peu satisfait du
    concours qui avait été organisé, avait substitué
    à la liste des candidats retenus une autre
    liste
    essentiellement composée de Mbaka-Mandja (le groupe ethnique du président), ce qui avait le
    double avantage de nourrir les soutiens du président et d’être informé par le menu des activités
    des forces de police censées appliquer les mandats d’arrêt et surveiller la détention des personnes
    inculpées. De plus, comme le notent les rapports d’ONG
    , le gouvernement avait fait preuve
    d’une hâte toute sénatoriale dans la mise en place de cette institution : la loi avait été votée en
    juin
    2015, la Cour avait été installée en octobre
    2018 et le premier procès a débuté en 2022.
    Le deuxième argument est que les victimes, censées être au centre de tout ce système,
    veulent certes la justice mais exigent
    également
    des réparations qui sont d’ordre symbolique et
    matériel. Les thuriféraires du cas sud-africain, élevé au rang de paradigme par des fonctionnaires
    internationaux peu rigoureux, oublient trop souvent de rappeler que l’enthousiasme vis-à-vis
    de la commission vérité et réconciliation sud-africaine a été sérieusement entamé par l’amnistie
    octroyée à tous ceux qui reconnaissaient leurs crimes et par l’absence de véritables réparations
    pour les pertes subies. En Centrafrique, derrière les déclarations d’usage, il n’y a aucun budget ni
    aucune politique pour répondre aux interrogations des victimes, simplement quelques rapports
    d’experts et des vœux pieux que l’on mentionne comme s’ils pouvaient miraculeusement se
    transformer en politique publique.
    Le troisième argument est que la focalisation du discours international sur cette CPS a permis
    d’euphémiser les dérèglements au quotidien. Ainsi, les communiqués célébrant la condamnation
    de trois chefs de guerre en octobre
    2022 comme une affirmation de la lutte contre l’impunité
    ont été publiés au moment même où une organisation en cour
    à la présidence de la République
    menaçait
    physiquement des opposants politiques et leurs progénitures.
    Cette célébration de fonds bien dépensés ferait presque oublier l’incident qui est intervenu
    lorsque la CPS a osé faire arrêter et incarcérer un ministre, Hassan Bouba, le 19
    novembre
    2021.
    Issu de la rébellion mais très proche du président Touadéra, celui-ci est un rouage important de
    la présence russe dans certaines zones du pays et a foment
    é
    très activement des divisions dans
    le mouvement armé dont il est issu. Il a été libéré de sa détention préventive par des soldats de
    la garde présidentielle accompagnés d’éléments du Groupe Wagner. Il a non seulement
    réintégré
    ses fonctions ministérielles, mais le président Touadéra l’a décoré de l’ordre national du Mérite, la
    plus haute distinction centrafricaine, trois jours après cette libération spécieuse. Le ministre de la
    Justice a quant à lui tancé les juges de la CPS, coupables d’avoir agi sans en informer le ministère
    (une disposition évidemment indue
    !
    ), tout en rappelant que les forces de l’ordre devaient obéir
    aux réquisitions de ce tribunal. Toujours ministre, Hassan Bouba circule aujourd’hui librement à
    Bangui et dans l’arrière-pays, sans que ni la Minusca (dont c’est pourtant le mandat) ni les Forces
    de sécurité intérieure n’essaient de l’arrêter pour le remettre aux juges de la CPS.
    Il est certes rassurant de voir des chefs miliciens se faire condamner alors que des proches
    du président bénéficient d’une impunité totale et ne sont même pas poursuivis par le procureur
    de la R
    épublique
    … Cette sélectivité crédibilise l’appréciation de certains : le soutien à la justice
    transitionnelle signifie un abandon de la justice nationale. De plus, l’absence de transparence
    de la CPS reste problématique, notamment en ce qui concerne les détentions provisoires et
    la sélection des cas à traiter, puisque c’est fondamentalement le gouvernement ou la Minusca
    qui proc
    è
    de (ou pas) aux arrestations.
    Quant à la CPI, elle doit poursuivre les plus hauts responsables des crimes de guerre et crimes
    contre l’humanité. Sa précédente intervention en RCA avait suscité une grande amertume.
    Le procès qu’elle a instruit contre le Congolais Jean-Pierre Bemba au terme d’une longue
    procédure
    il a été arrêté en 2008 pour des faits qui s’étaient
    déroulés en 2002 et 2003 s’estachevé
    avec son acquittement en juin
    2018, décision qualifiée d’affront aux milliers de victimes.
    Elle a été saisie par le gouvernement centrafricain en mai
    2014, et quatre prévenus ont été arrêtés
    depuis décembre
    2018, mais on peine à comprendre les choix et la procédure suivis car l’un
    d’entre eux n’est qu’un petit chef sans envergure de la Séléka et les dossiers d’accusation sont
    mal préparés, laissant augurer la libération d’au moins un des accusés en détention provisoire.
    On peut donc légitimement avoir le sentiment que la CPI s’agite pour montrer qu’elle existe
    afin de couper court à un scepticisme grandissant au niveau international
    .
    Cette ambivalence éthique se retrouve, à un autre niveau, dans les comportements d’organisations
    de médiation dans les conflits, si l’on compare certains de leurs discours sur la Centrafrique
    avec leurs manières de procéder. Pendant les années de crise ouverte, le Conseil de sécurité
    des Nations unies n’a pas hésité
    à célébrer dans ses résolutions un accord de paix signé entre
    différents mouvements armés grâce à Sant’Egidio. Des responsables internationaux ont salué
    à d’autres occasions le travail réalisé par le Centre pour le dialogue humanitaire de Genève,
    comme si ces activités représentaient des acquis significatifs dans une paix qui se construisait.
    Les deux organisations citées sont tout à fait honorables, et la critique ne porte que sur leur
    manière de combler le vide. Que sont les résultats obtenus par ces médiations et facilitations
    richement financées par l’Union européenne ou les Nations unies selon les cas ? Ce sont des
    déclarations aussi généreuses qu’irréalistes
    , signées par des individus lors de réunions souvent
    tenues hors sol, par exemple à Rome pour l’organisation italienne ou dans les locaux luxueux
    du seul grand hôtel de la capitale centrafricaine pour l’organisation suisse. Comme ont fini
    par le leur faire remarquer des dirigeants politiques centrafricains, une signature individuelle
    au bas d’un document transpirant de bonnes valeurs sans engagement ferme et sans sanctions
    pour les contrevenants, c’est peu cher payé pour une longue semaine de séjour en Italie et de
    substantiels
    perdiem
    . Comment se contenter de belles déclarations d’intention que personne
    n’entend mettre en œuvre ? Celles-ci peuvent avoir un sens dans une dynamique de négociation,
    mais il n’y a jamais rien eu de tel dans les années récentes en RCA. On pourrait reprendre
    tous les accords qui ont mené
    à une pacification depuis 2013 pour
    souligner la vanité des
    processus qu’ils étaient censés inaugurer.
    Que ces organisations célèbrent de tels accords comme des pas décisifs fait réfléchir sur la
    constitution d’un nouveau secteur du monde non gouvernemental, celui de la privatisation de la
    négociation
    une pratique que Sant’Egidio avait pourtant refusée au début des années 1990
    et
    de constitution de véritables carrières dans ce secteur. Que ces accords se réduisent à des
    morceaux de papier reflète d’abord le vide politique d’élites centrafricaines qui comprennent
    les avantages qu’il est possible de retirer d’un moment de ni guerre ni paix, mais cela illustre
    aussi le cynisme de la communauté internationale qui se justifie par le financement de ces
    activités sans vouloir s’impliquer réellement. On est à la fois dans une démarche purement
    technique (on finance des billets d’avion, des
    perdiem
    et des consultants) et apolitique (du
    moment qu’il y a un accord, il est bon à prendre et s’il n’est pas respecté, c’est parce que les
    signataires sont des menteurs).
    On doit s’inquiéter de ce que ces organisations acceptent une vision aussi
    déresponsabilisante
    de la pacification.
    Quelle est leur motivation
    ?
    Les généreux financements, la publicité que
    fournit la signature collective d’un accord dénué de conséquences, la simple nécessité de
    marquer sa place sur un véritable marché ? Il faut y voir plus encore l’incapacité croissante des
    diplomates
    à faire le
    travail qui devrait leur incomber
    : la privatisation de ce travail politique
    témoigne de l’obsolescence d’une certaine conception du métier de diplomate, un débat qu’on
    aurait voulu voir mener avec une plus grande profondeur en France au moment d’une énième
    réforme au Quai d’Orsay.
    Une nouvelle configuration régionale et internationale
    Les dernières années Bozizé (2003-2013), pour ne pas parler de la période précédente, ont
    été marquées par une cogestion régionale du régime centrafricain assumée sans fard par le
    Congo-Brazzaville (ou plutôt par Denis Sassou-Nguesso, tant le régime y est personnel) et le
    Tchad d’Idriss Déby Itno (même remarque bien sûr). Le président Touadéra, autant par chance
    que par choix, a finalement réussi
    à se défaire de ces deux alliés encombrants en cooptant
    l’Angola et le Rwanda
    à leur place. Ce changement est important à plusieurs égards
    , on le
    verra plus loin, et ouvre une nouvelle compétition qui peut être aiguisée ou contenue, selon
    l’attitude de la France. En dépit de la détestation réciproque de Bangui et Paris, la France
    ou
    le président Macron
    semble réellement miser sur une réconciliation avec Kigali et, comme
    nombre de ses prédécesseurs, voudrait développer une relation diplomatique cordiale avec
    Luanda par une présence économique nettement plus soutenue. Mais il y a la présence russe
    (voir figure 1 en annexe) dont les enjeux ont été radicalisés par les évolutions prétoriennes au
    Sahel et la guerre en Ukraine.
    Ce nouveau système d’alliances régionales a pourtant peu de chances de perdurer sauf
    si certaines conditions
    a priori
    marginales restent remplies, notamment une relative passivité
    de voisins comme la République démocratique du Congo (RDC) et le Cameroun, et une
    attitude responsable de Bangui vis-à-vis de ses puissants soutiens. Les maladresses du pouvoir
    centrafricain sont telles qu’on ne peut parier sur une stabilisation grandissante de ces liens.
    En effet, Kinshasa, tout à sa confrontation avec le Mouvement du 23 mars (M-23) soutenu par
    Kigali
    76
    , perçoit avec beaucoup d’inquiétude la présence rwandaise en RCA, un contingent sous
    drapeau national fort d’environ 400 hommes, en sus d’une présence déjà importante au sein
    de la Minusca avec plus de 1600 éléments. Quant au régime angolais, il se soucie peu de la
    médiation en RCA, mais la désinvolture de Faustin-Archange Touadéra suscite son agacement,
    qui pourrait finir en lassitude vis-à-vis de l’immaturité diplomatique du premier cercle à Bangui.
    Un deuxième point important est évidemment la présence russe, ou plus exactement celle de
    Wagner, société très privée de mercenaires qui ne sont pas toujours des citoyens russes, même si
    elle bénéficie d’un soutien officiel de Moscou. Sa présence en RCA a donné lieu après quelques
    mois de relative indifférence à une série de reportages écrits ou télévisuels de qualités diverses
    .
    Il y a souvent confusion entre différents problèmes et, surtout, un grand silence sur le contexte
    qui a permis un tel déploiement, sans que les principaux acteurs internationaux présents à Bangui
    n’expriment publiquement de réserves pendant
    longtemps. Il convient donc d’y regarder de
    plus près et de nuancer un discours moraliste qui sied si bien aux acteurs occidentaux.
    Le dernier point est central, c’est la perte de cohérence de la politique française vis-à-vis de la
    République centrafricaine. Dans l’absolu, Paris peut vouloir couper les ponts avec Bangui pour
    des raisons qui vont bien au-delà de la personnalité de son président actuel ou de la nature de
    son régime. La question est plutôt de savoir quel chemin diplomatique emprunter pour ne pas
    ternir une image déjà bien écornée sur le continent africain, ne pas affaiblir ses alliés dans la
    région et ne pas conforter des politiques aventuristes menées par des puissances rivales. Depuis au
    moins trois ans, il semble que le président Macron peine à la tâche et ne trouve pas de réponses
    satisfaisantes à ces trois questions, et que ce soient les diplomates français présents à Bangui qui
    en fassent d’abord les frais. En effet, ce constat d’échec ne peut viser des diplomates censés mettre
    en œuvre des choix faits ailleurs et dont les doutes personnels ne trouvent probablement guère
    de réponse dans les propos abrupts tenus par Paris
    . Espérons qu’un jour certains prendront la
    plume pour nous conter par le menu cette chronique de fa
    ç
    on plus réaliste que leur prédécesseur,
    Charles Malinas, qui a guidé la transition comme représentant de la France.
    La fin de la CEMAC et l’arrivée du Rwanda et de l’Angola
    Fruit de l’histoire coloniale mais aussi des investissements faits après les indépendances par
    des dirigeants d’Afrique centrale, la RCA s’est retrouvée dans la décennie 2000 quelque peu
    prisonnière d’une relation très étroite avec le Congo-Brazzaville et le Tchad, sans oublier le
    Gabon d’Omar Bongo qui n’avait pas son pareil pour s’impliquer dans des crises politiques
    .
    La mort de ce dernier en juin
    2009 a signifié la fin d’une ère où la cogestion de la RCA avait
    su maintenir une unité de propos régionale et éviter de trop grands dérèglements intérieurs.
    L’accord de paix signé en juin
    2008 à Libreville entre le régime centrafricain et les rebellions
    du Nord n’était sans doute pas un modèle du genre mais s’il avait été mis en
    œuvre, il aurait
    probablement changé les termes militaires de ce qui s’est produit en 2012.
    Les deux autres parrains régionaux, Brazzaville et N’Djamena, n’avaient ni le même talent pour
    la négociation, ni la même patience vis-à-vis d’un interlocuteur retors et dépourvu d’ambition
    pour son pays. Denis Sassou-Nguesso avait considérablement investi dans la franc-maçonnerie
    régionale et disposait d’une réelle influence au sein des élites administratives et politiques
    centrafricaines qui se bousculaient pour lui rendre visite en escomptant un généreux cadeau
    ou un coup de pouce pour une promotion en interne. Le point faible d’une telle influence
    était
    qu’elle ne visait à inspirer aucune politique en particulier et que Sassou-Nguesso, au moment où
    il aurait fallu en édicter une, n’avait plus l’intérêt ni la poigne pour ce faire. On le nota
    à plusieurs
    moments
    de la crise centrafricaine, notamment en janvier
    2013 lorsque les chefs d’
    Etat
    de la
    région
    , réunis à Libreville, voulurent sauver Bozizé malgré lui en imposant un gouvernement
    d’union nationale, sans prendre le temps de détailler ses prérogatives
    ;
    ou encore en juillet
    2014,
    lorsque le président congolais,
    à la
    requête de la région, convoqua chez lui le gouvernement
    centrafricain, des représentants des groupes armés, des partis politiques et
    même de la société
    civile, sans être capable d’aboutir à un véritable accord entre ces protagonistes pour avancer
    dans une solution à la crise
    . L’expertise congolaise existait même si le représentant spécial de
    Sassou-Nguesso
    à Bangui passait sans doute plus de temps à
    surveiller le représentant politique
    et militaire de l’Union africaine, le général Jean-Marie Michel Mokoko, candidat présidentiel
    malheureux et rival politique emprisonné depuis 2018 à Brazzaville
    . Mais il fallait compter
    avec d’autres, notamment le gouvernement de transition qui cultivait des relations privilégiées
    avec certains porte-parole, légitimes ou moins légitimes, des groupes armés et également le
    Bureau intégré des Nations unies pour la consolidation de la paix en République centrafricaine
    (Binuca) dirigé par le général Babacar Gaye, impatient de prendre la direction de la Minusca
    et du processus politique.
    Faute d’imaginer une issue à la crise, incapacité qui reflétait le caractère partial et contradictoire
    des conseils prodigués par ses affidés centrafricains, Denis Sassou-Nguesso se retrouva finalement
    impuissant, déconsidéré à Bangui pour des engagements sans lendemain, et dans la région
    pour son inaptitude à peser sur la scène politique centrafricaine. Certes, les interventions
    de l’Angola puis du Rwanda, sous l’égide de la Conférence internationale de la région des
    Grands Lacs (CIRGL) et de la CEEAC, l’incitèrent
    à prendre quelques
    nouvelles initiatives, mais
    celles-ci furent diversement appréciées, notamment parce qu’elles offraient un espace politique
    à l’ancien président Bozizé dont le retour à Bangui fin 2019 laissait plutôt entrevoir le risque
    d’une restauration vengeresse qu’une évolution vertueuse du régime déjà impopulaire de son
    ancien Premier ministre Faustin-Archange Touadéra.
    Il semblait en tout cas très improbable que le Congo-Brazzaville puisse prendre des initiatives
    en contradiction avec le nouveau cours impulsé par l’Angola, pourtant présent seulement
    par à-coups sur le dossier centrafricain. D’autres priorités ont semblé
    prévaloir sur la quête d’une solution en RCA en 2022
    : la question de la succession au sein de la famille dirigeante
    congolaise;le refroidissement des relations avec Libreville et la réconciliation avec N’Djamena
    après la disparition d’Idriss Déby Itno tué en avril 2021 grâce à la construction d’une relation
    plus chaleureuse avec son fils, président plus qu’intérimaire, Mahamat Idriss Déby Itno
    «Kaka»
    .
    Le Tchad, quant à lui, a une relation encore plus compliquée avec la RCA qui s’explique
    d’abord par une histoire de migrations, flux de populations que la puissance coloniale n’a pas
    régulés, puis conséquences des affrontements durant la longue guerre civile tchadienne. Jusqu’à
    la fin des années 1980, la RCA a également été utilisée pour la sanctuarisation des avions de
    chasse français qui auraient pu être menacés par une offensive libyenne sur N’Djamena. Plus
    récemment, Idriss Déby a aussi donné son feu vert au recrutement de combattants tchadiens
    (souvent d’anciens rebelles démobilisés ou des soldats mis à la retraite) qui ont form
    é
    les
    troupes de choc de François Bozizé lors du renversement d’Ange-Félix Patassé en 2003. Ces
    « libérateurs » furent suffisamment turbulents pour nécessiter une intervention musclée de
    l’armée tchadienne en 2004 à Bangui. Leur mise au pas et le retour de certains
    à la mère patrie
    ont
    permis l’établissement d’un calme relatif en RCA jusqu’à ce que les choses se gâtent à
    nouveau en 2 011 et 2012, lorsque de nombreux
    «libérateurs»
    ont quitté la garde présidentielle
    et, dans les semaines suivantes, rejoint les groupes armés nordistes, preuve qu’ils prêtaient
    toujours l’oreille aux conseils dispensés par N’Djamena.
    Quitte à manier le paradoxe, le dirigeant tchadien a mis son homologue centrafricain en garde
    à plusieurs reprises, notamment en mai
    2012, quant à l’étroitesse de sa base de gouvernement
    :
    contrairement à sa propre pratique au Tchad, Idriss Déby lui a conseill
    é
    d’ouvrir le champ
    politique, de donner un espace à l’opposition civile et de mettre en œuvre avec énergie et
    sincérité le plan de paix de Libreville et le DDR qui allait avec. François Bozizé, comme trop
    souvent, n’a rien voulu entendre
    : il
    a promis de suivre les conseils du
    «
    grand frère
    »
    (comme
    il l’appelait), mais n’a pas obtempér
    é
    . Pourquoi appliquer à Bangui ce qu’Idriss Déby refusait
    à N’Djamena
    ?
    Les conséquences de ce refus sont connues. La constitution de la Séléka s’est faite avec
    une implication politique (et peut-être financière et humaine) de N’Djamena. Son entrée dans
    Bangui en mars
    2013 n’a été possible que grâce à la participation aux combats de soldats
    tchadiens capables de battre les forces spéciales sud-africaines dont la première erreur était
    d’avoir cru à la propagande du régime Bozizé sur ces « va-nu-pieds » et d’être intervenues sans
    le dispositif nécessaire pour faire front.
    L’ascendant du président Déby sur la Séléka a pourtant
    été
    de courte durée car il n’a pu
    maintenir l’unité de cette constellation de groupes armés, pas plus qu’il n’a été capable de
    réellement policer le comportement de cette étrange coalition guerrière. Sans doute n’a-t-il
    pas imaginé une décomposition aussi rapide et radicale des FACA, ni une telle brutalité des
    combattants de la Séléka. De toute façon, son avenir politique personnel se jouait désormais
    davantage au Sahel qu’en Afrique centrale.
    Idriss Déby a finalement décidé de retirer ses troupes en avril
    2014 après un incident
    particulièrement sanglant à PK12,
    où elles tirèrent sur la population après avoir été la cible
    d’une grenade. Le respect des civils n’a jamais été une valeur structurante du comportement
    des troupes tchadiennes, n’en déplaise à leurs thuriféraires français, même si elles ont permis de
    sauver la vie de centaines ou de milliers de musulmans en organisant leur départ en bon ordre
    de la capitale centrafricaine et en les accueillant au Tchad. Au cours des années suivantes, la
    politique de N’Djamena vis-à-vis de la RCA n’a guère évolué. Les intérêts de généraux tchadiens
    dans la transhumance de leurs troupeaux n’a pas disparu et les conflits dans l’extrême nord de la
    Centrafrique doivent jusqu’à aujourd’hui se comprendre dans un cadre régional dans lequel les
    acteurs tchadiens, souvent des officiers de l’armée, défendent leurs intérêts privés par la violence.
    A la détestation de la présidente Samba-Panza, coupable d’avoir publiquement évoqué le
    comportement des soldats tchadiens, a répondu un réchauffement
    a minima
    avec le président
    Touadéra en 2016, qui n’a cependant pas permis une
    véritable
    normalisation des relations malgré
    des déclarations officielles empesées. Le calcul stratégique de Déby était de maintenir la RCA
    à distance, réticence sans doute bâtie sur une forte opposition à voir François Bozizé revenir
    aux affaires, et visant la constitution d’une zone tampon à la frontière grâce à certaines factions
    de la Séléka. Ce n’était pas très ambitieux mais cette posture permettait des gains marginaux
    grâce à divers trafics et a plutôt bien fonctionné jusqu’à la mort d’Idriss Déby en avril
    2021.
    Cette indifférence a cependant été remise en cause lors de l’arrivée de Mahamat Kaka au
    pouvoir après la mort de son père. Ses liens indirects avec des personnalités de la Séléka en
    délicatesse avec le nouveau président centrafricain (comme Abakar Sabone, depuis rallié au
    pouvoir à Bangui) y ont contribué, ainsi que le fait qu’il connaisse des commandants de groupes
    armés musulmans  grâce à ses fonctions antérieures à la tête de la
    Direction générale des
    services de sécurité des institutions de l’Etat tchadien (DGSSIE)
    . Par ailleurs, le comportement
    des mercenaires de Wagner qui, à la poursuite d’opposants armés, ont franchi la frontière avec
    le Tchad en mai
    2021 et y ont tué
    plusieurs soldats, a manifesté la détérioration de la sécurité
    avec la déliquescence des groupes armés, la croissance du banditisme rural et la multiplication
    d’expéditions transfrontalières des uns ou des autres.
    Ces incidents armés ont aussi acquis une coloration plus politique lorsqu’à l’initiative des
    durs du régime centrafricain et de leurs amis de Wagner, une rencontre avec des représentants
    de l’opposition armée tchadienne a eu lieu à Damara, ville d’origine du président Touadéra,
    en février
    2022. L’opposition centrafricaine, prête à faire feu de tout bois, y a vu une tentative
    pour élaborer une coordination des opposants au régime tchadien et ouvrir un second front
    au sud du Tchad. Cette thèse n’est pas totalement improbable, mais aucun autre élément de
    preuve ne l’a consolid
    ée
    pendant de longs mois. Pour contrer cet argument, le gouvernement
    centrafricain souligne fort justement que les principaux mouvements armés et François Bozizé
    avaient des représentants et souvent des facilités au Tchad depuis 2020, mais omet de signaler
    que cela procède d’un accord négocié avec l’Angola.
    La répression sanglante des manifestations du 20
    octobre 2022 au Tchad a considérablement
    rebattu les cartes. Depuis cette date, la constitution de groupes rebelles tchadiens au nord de
    la RCA n’est plus impossible. De nombreux partisans du dirigeant du parti des Transformateurs.
    Succès Masra, opposés à l’actuel transition, se sont radicalisés et ont semblé
    se regrouper dans le
    nord de la RCA, à l’initiative d’anciens rebelles tchadiens ou de militaires retraités. Des analystes
    centrafricains ont même évoqué la présence de membres du Front armé pour le changement au
    Tchad (FACT), responsable dans la version officielle de la mort d’Idriss Déby Itno
    . La parution
    d’articles de presse a accrédité ces événements en arguant d’une coopération entre Wagner et
    ces nouveaux dissidents armés, voire de plans d’assassinat de la direction de l’Etat tchadien
    .
    Tout cela exige des vérifications indépendantes à un moment où se reconstruit un discours de
    guerre froide sur le continent africain. En particulier, on doit noter que pour l’heure, Wagner
    traite avec les directions d’Etat (même si le maréchal libyen Khalifa Haftar n’était qu’un insurgé,
    ses chances de réussite ont
    été
    réelles). De plus, Wagner ne dépense pas d’argent pour soutenir
    des groupes rebelles, et s’il le faisait cela serait une considérable inflexion de son attitude en
    Afrique et aurait des répercussions sur la manière dont Wagner et la Russie sont perçues par
    les populations et les élites dirigeantes sur le sol africain. Ce qui est au moins probable à ce
    stade est que Wagner ne débande pas les camps des opposants tchadiens situés pour l’heure
    aux environs de Bouar. Ce qui ne veut rien dire sur le soutien possible, probable ou avéré.
    Pour que l’émergence d’une opposition armée tchadienne ait plus de sens, il faudrait aussi
    que les relations entre Tchad et Soudan s’enveniment au point de rendre possible l’existence
    de nouveaux sanctuaires pour une opposition armée tchadienne recomposée.
    On le constate donc, le Tchad et le Congo-Brazzaville, et avec eux la CEEAC, sont plutôt
    hors champ mais il ne faudrait pas grand-chose pour que ces deux pays reprennent leurs
    marques dans le jeu régional en jouant de cartes que ne possèdent ni l’Angola ni le Rwanda.
    Les deux
    Etats
    doivent également considérer dans leurs choix leurs relations avec la France et
    la Russie. Ainsi le Tchad a-t-il sans doute intérêt à éviter une confrontation avec la Russie, sauf
    si cette dernière franchit une ligne rouge, ce qu’elle n’a pas fait jusqu’à présent. L’entourage de
    Sassou-Nguesso compte plusieurs russophiles convaincus et il faudra à la diplomatie française
    de solides arguments (et compensations) pour entraîner Brazzaville dans une hostilité marquée
    à la présence russe en Afrique centrale.
    On peut écrire l’histoire de deux façons différentes. La première consiste à tenir la chronique
    des initiatives déployées par les organisations régionales. Dans ce cadre, la gestion régionale de
    la crise centrafricaine manifeste l’épuisement de la CEMAC, l’alternative toute temporaire de la
    CEEAC et la nouvelle ascendance de la CIRGL. La seconde met l’accent sur le travail diplomatique
    des
    Etats
    et rappelle combien ceux-ci sont déterminants dans l’ordre ou le désordre régional, les
    structures supra
    étatiques restant faibles et servant surtout d’habillage à des décisions qui n’ont
    associé que très peu d’Etats
    membres. L’une des justifications de cette lecture est le très faible
    rôle joué par le Cameroun, qui apparaît sur le papier comme un régime stable et une économie
    forte, ainsi que par d’autres
    Etats
    très attentistes au niveau régional comme la Guinée équatoriale.
    Par l’indigence de sa politique régionale, Yaoundé transforme ces associations régionales en
    chambre d’enregistrement de décisions prises ailleurs.
    out, Declan Walsh,
    «
    A new « Cold War » looms in Africa as U.S. pushes against
    Russian gains
    »
    ,
    La CIRGL, au terme d’élections calamiteuses en RCA en
    2020
    et
    2021, s’est à nouveau
    saisie du dossier centrafricain pour proposer, après trois réunions tenues à un rythme soutenu
    en janvier, avril et septembre
    2021, la relance d’un processus de paix dont personne ne voulait
    plus, ni le gouvernement Touadéra ni son opposition armée. Mais la fiction diplomatique a
    nourri le quotidien des institutions internationales et, faute de sauver la RCA, ces résolutions
    ont permis de maintenir la Minusca à flot.
    Les actions de l’Angola et du Rwanda en Afrique centrale témoignent de leurs aspirations
    à être reconnus comme des puissances à part entière. L’Angola s’est impliqué sur le dossier
    centrafricain à l’invitation de Paris, sans doute avec l’espoir initial de quelques investissements
    profitables rapidement, et a ouvert une représentation diplomatique à Bangui en 2014. Le
    détournement d’un prêt angolais de quatre millions de dollars, plus tard dans l’année, a mis en
    lumière la corruption de la transition centrafricaine (et de la famille présidentielle) et a surtout
    signifié pour Luanda que les élites centrafricaines n’avaient guère d’ambition et se contenteraient
    de peu
    . Pour les Angolais, la guerre civile ne pouvait avoir une résolution rapide et la possibilité
    d’investissements finissait par s’estomper.
    Le président Touadéra, désireux de sortir d’un face-à-face régional sans illusions (n’oublions
    pas qu’il fut Premier ministre de 2008 à janvier
    2013), n’a donc pas hésité à reprendre langue
    avec l’Angola pour entreprendre une médiation, puis
    à
    proposer à Kigali une coopération qui
    répondait aux desseins géostratégiques de Paul Kagamé. En multipliant les interlocuteurs, Bangui
    gagnait à bon compte une autonomie dans ses relations avec la communauté internationale, une
    leçon déjà mise en œuvre dans la gestion de médiations concurrentes avec les groupes armés.
    La médiation de l’Angola commencée en 2016
    a été un succès et c’est sans doute pour cela
    qu’elle a tourné court car, comme nous l’avons vu précédemment, le président centrafricain
    n’entendait pas négocier et raisonnait comme s’il avait gagné une guerre dans laquelle il n’avait
    jamais combattu. Lorsque les officiels angolais ont voulu rendre compte de leur réussite et
    discuter de la suite, ils ont été éconduits. Ce fut le cas lors d’une réunion à Addis-Abeba en 2017
    au cours de laquelle Touadéra ne cessa de les questionner sur de possibles investissements,
    alors qu’ils s’interrogeaient sur le prochain moment de la négociation. La RCA n’
    était pas la RDC pour l’Angola, qui réduisit rapidement ses ambitions et laissa le processus de paix aller
    son cours sans trop s’en faire. C’est par le biais de la CIRGL (et en relation avec le Tchad) que
    Luanda reprit place en 2021, dans un contexte bien plus dégradé.
    Le Rwanda a joué un rôle autrement plus important. Le président Touadéra, lorsqu’il noua
    ses contacts en Angola après son élection, espérait que Luanda répéterait la proposition faite
    en 2014 à Catherine Samba-Panza, soit l’envoi d’une force indépendante des Nations unies et
    de la France qui mènerait la guerre contre les groupes armés. Mais l’Angola était plus lucide
    en2016 sur les défis qu’une telle proposition recelait et déclina. C’est sans nul doute pour
    cela que Bangui se tourna résolument vers Kigali
    . D’une part, le Rwanda avait fourni uncontingent important aux forces de la Minusca
    dès 2014 , des troupes efficaces (comme on l’a constaté à plusieurs moments lors de combats dans Bangui au PK5 au printemps 2018), mais peu regardantes sur les dommages collatéraux. Cette présence militaire sur le sol centrafricain

    dans un cadre multilatéral s’est prolongée après l’élection de Touadéra par une coopération
    militaire qui a permis de former la garde présidentielle, un projet qui échappait complètement
    à la supervision occidentale d’autant qu’il n’était même pas mentionné dans les documents
    officiels sur la réforme du secteur de la sécurité. Comment la formation de plusieurs centaines
    d’hommes a-t-elle été payée, cela reste un mystère
    . Ces liens se sont approfondis notamment à partir de décembre
    2020, lorsque des troubles ont menacé
    la présidence Touadéra
    .
    La présence rwandaise en RCA est rapidement devenue civile et militaire. D’une part, de
    nombreux chefs de service de la branche civile de la Minusca et d’agences onusiennes (y compris
    de la Banque mondiale) sont des citoyens rwandais
    : tous
    ne sont sans doute pas en service
    commandé, mais une telle concentration de compétences ne tient assurément pas qu’à une série
    de coïncidences. Parallèlement, on a assisté
    à une présence accrue d’autres civils qui relèvent
    a priori
    du secteur privé, mais pas uniquement. Certains dans le monde urbain gèrent souvent des
    supérettes, sans doute achalandées par les vols aujourd’hui fréquents de RwandAir (rappelant les
    opérateurs économiques camerounais dont les marchandises
    sont souvent transportées dans les
    camions de la force internationale de paix). D’autres, souvent d’anciens soldats de la Minusca,
    ont acheté
    des terres (notamment dans la Lobaye) et investi dans l’agriculture. Ce dernier aspect
    donnait lieu à des interprétations alarmistes à cause de la RDC voisine.
    La prédominance militaire rwandaise est indéniable à l’intérieur de la Minusca, et un
    effectif de 400 (certaines sources disent 900) soldats en sus sert d’appoint dès lors qu’un défi
    sécuritaire se profile. Ces forces ont en général
    évité
    de travailler aux côtés des membres de
    Wagner. Même si les troupes rwandaises ne sont pas toujours vues sous un jour favorable,
    leur professionnalisme les distingue du comportement des opérateurs russes, auxquels elles
    ne tiennent absolument pas à être assimilées
    .
    Le point culminant de cette politique a été la nomination en février 2022 d’une brillante
    diplomate rwandaise, Valentine Rugwabiza, à la tête de la Minusca. Cette désignation, qui
    n’aurait pu se faire sans un appui français, illustrait
    à la fois
    la confiance entre Paris et Kigali, qui
    laissait certains acteurs politiques dubitatifs en RCA et dans les pays voisins, et sans doute une
    ultime tentative de sauver une opération de maintien de la paix que les Russes entendaient clore
    et dont certains Centrafricains, pour de bonnes et de mauvaises raisons, ne voulaient plus
    La question géopolitique qui se pose est bien sûr le but des Rwandais dans cette démonstration
    de force qui faisait écho à d’autres situations sur le continent. Les diplomates de RDC y ont vu un
    encerclement de leur pays. Cette explication peine à convaincre la plupart des observateurs
    : une aventure militaire à partir de la RCA
    aurait créé
    un vrai problème avec l’ONU et, surtout, aurait exigé
    une logistique extrêmement coûteuse sans qu’on puisse immédiatement déterminer un but
    stratégique dans la région de l’Equateur congolais
    . D’autres ont vu dans cette coopération avec
    la RCA une politique de
    « nouvelle frontière » qui viserait à garantir la croissance économique du
    Rwanda quel que soit l’avenir de sa présence en RDC. Ainsi, la
    colonisation agraire ressemblerait à
    celle pratiquée dès la fin des années 1950 dans le Kivu congolais. Ces achats de terre ont inqui
    é
    t
    é
    mais il est difficile d’y voir aujourd’hui une politique de peuplement et, surtout, comme pour
    la plupart des entreprises étrangères installées en RCA, il ne faut pas mésestimer les difficultés
    tôt ou tard posées
    par des officiels centrafricains soucieux d’obtenir de nouvelles prébendes.
    D’autres encore ont noté que le problème du Rwanda était le Cameroun. Or d’un point
    de vue économique, la compétition entre opérateurs des deux pays est particulièrement vive
    à Bangui. Par ailleurs, le Cameroun reste un pays hôte de nombreux Rwandais opposants au
    régime de Kagamé, impliqués ou pas dans le génocide de 1994, mais Kigali poursuit sans
    rémission ses opposants, quitte à les affubler du label de génocidaires
    . Serait-ce là le motif
    ou un motif de la forte présence du Rwanda en RCA
    ?
    Sans répondre à la question des raisons d’une telle présence, un homme politique centrafricain
    notait que le Rwanda plus encore que l’Angola est problématique pour une solution par le
    haut en RCA car Paul Kagamé n’est pas un homme de compromis, n’a jamais accepté aucune
    négociation avec des mouvements armés et a peu de considération pour une gouvernance
    démocratique
    . L’Angola n’est certainement pas une démocratie, mais il n’est pas non plus un
    type d’Etat policier comparable
    .
    Ce qui a beaucoup interrogé les élites politiques centrafricaines, ce sont les motivations de
    Paris. Pour les Nations unies, accaparées par la survie de leur opération, la logique était claire. Elles
    choisissaient une proche de Kagamé en espérant faire taire les campagnes de critiques orchestrées
    par les Wagner (et les proches de la présidence, aigris par la retenue onusienne dans le combat
    contre les groupes armés)
    : c’était
    un choix rationnel, puisqu’en effet les critiques se taisaient,
    d’autant que la Minusca ne disait pas un mot sur le comportement des officiels, leurs alliances
    avec certains mouvements armés, et maintenait l’ordre contre les groupes d’opposition civils ou
    guerriers. Son avenir n’
    était plus immédiatement menacé .
    La France d’Emmanuel Macron avait fait de grands pas dans la réconciliation avec le Rwanda et le président français avait su prendre
    des risques par rapport à l’opinion de ses militaires et de certains secteurs (pas tous de droite) des
    élites politiques françaises
    . Cependant, participer à la transformation de l’armée rwandaise en
    force de maintien de l’ordre continental s’est avéré un choix problématique à maints égards
    .
    Même si certains pays occidentaux jouent l’aveuglement, il est difficile de ne pas voir la
    nature de ce régime et ses ambitions. On peut s’interroger, à l’instar des dirigeants de RDC, sur
    un financement européen de vingt
    millions de dollars octroyé
    à un pays qui
    , grâce au M-23,
    mène une guerre par procuration chez son voisin (l’Ukraine et le respect de l’intégrité territoriale
    sont loin, en effet).
    Il y a aussi une réelle inconséquence politique, après la gifle reçue au Sahel, d’imaginer qu’une
    force militaire
    fût-elle africaine
    – pu
    isse régler des problèmes dont on doit admettre qu’ils sont
    politiques et sociaux. Peu importe qu’il s’agisse du Mozambique (et de Total) plutôt que du Sahel,
    les effets politiques d’une présence de longue durée seront
    possiblement comparables.
    L’alliance
    avec le Rwanda désirée par le président français actuel passe sous silence d’autres interrogations
    sur les réactions des pays d’Afrique centrale qui ont une certaine vision du Rwanda, pas toujours
    celle de la RDC, mais qui surjouent une inquiétude face au militarisme du pays des Grands Lacs.
    En tout cas, paradoxalement, le gouvernement Touadéra a su ou pu (car nombre d’évolutions
    ont eu peu à voir avec sa diplomatie) se débarrasser provisoirement d’un compagnonnage régional
    pesant. Ses nouveaux amis risquent de ne pas être moins envahissants. Mais à considérer la
    grande région, on doit s’étonner que Bangui n’ait pas profité de sa relation avec l’Afrique du Sud
    pour gagner une marge de manœuvre supplémentaire. Une lettre récente de son ambassadeur
    à Pretoria illustre toutes les offres faites par l’Afrique du Sud et les erreurs multipliées pendant
    près de huit ans par le gouvernement centrafricain, trop heureux de voir le fonctionnement de
    son ambassade à Pretoria pris en charge sans aucune contrepartie
    . Une conception singulière
    de la souveraineté nationale…
    La Russie : entre règlements de compte et construction d’un modèle
    Il faut rendre à César ce qui appartient à César et reconnaître le rôle primordial joué par
    Emmanuel Macron dans l’arrivée des Russes en RCA. L’histoire est aujourd’hui connue : pour
    armer les soldats centrafricains formés par l’EUTM, la France a voulu faire don à la RCA de
    1 300 fusils confisqués aux pirates somaliens, contrevenant ainsi au droit international
    . La Russie, pays d’origine de ces armes, s’y est opposé au Conseil de sécurité des Nations unies,
    et le président Macron a alors conseillé
    à son homologue d’aller plaider sa cause à Moscou
    (ce fut finalement à Sotchi).
    La suite ne fut pas exactement celle envisagée par l’
    Elysée qui
    n’imaginait pas que les relations entre Moscou et Bangui prennent une telle forme et pèsent
    autant sur la perception de la France sur le continent africain
    .
    Rétrospectivement, on peut s’interroger sur ce qui
    était
    plus qu’une gaffe présidentielle, une
    véritable naïveté qui semble avoir perduré jusqu’aux premiers mois de la guerre en Ukraine,
    et contrevenait à l’avis de conseillers et de diplomates français qui n’
    évaluaient
    pas le régime
    russe à la même aune. Cette ingénuité peut aussi expliquer, ou au moins éclairer, l’indifférence
    vis-à-vis de ce qui s’est passé en 2018 et 2019
    à Bangui
    , où les élites francophiles et l’ambassade
    de France ne cachaient pas une inquiétude croissante sur l’osmose en cours d’élaboration
    entre la présidence et le Groupe Wagner, dont la primauté était de plus en plus affirmée.
    La gestion parisienne de cette longue période, sur laquelle je reviendrai, en dit long sur les
    dysfonctionnements de la politique française sur le continent et sur l’incapacité à entendre ce
    qui s’y dit dès lors que le président a fixé un cap.
    On a su assez rapidement comment le voyage
    à Sotchi
    s’
    était déroulé
    , le rôle appuyé de
    certains parents et/ou conseillers du président devenus ministres comme Firmin Ngrébada,
    Rameaux-Claude Bireau ou Pascal Bida Koyagbélé dans le choix d’un rapprochement à tout
    prix de Moscou. Du point de vue du régime centrafricain, plusieurs aspects justifiaient cette
    radicalisation de leur politique étrangère.
    D’une part, la France de François Hollande avait trahi la confiance que Touadéra avait en
    elle. En effet, le président français avait réaffirmé publiquement que l’opération Sangaris ne
    plierait pas bagage sans une amélioration substantielle de la sécurité. Pourtant, son ministre
    de la Défense, Jean-Yves Le Drian était allé à Bangui quelques mois après en annoncer la fin,
    alors que l’ambassadeur de France, le président du Parlement centrafricain et le président
    Touadéra, pour une fois unanimes, déclaraient que c’était une grave erreur. Il n’est pas exclu
    que le fond de cette question ait davantage relevé de la politique française que de la situation
    centrafricaine : on connaissait la détestation de la cellule africaine de l’époque – notamment
    Hélène le Gal – et du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, envers le ministre de la
    Défense, Jean-Yves Le Drian et son directeur de cabinet, Cédric Landowski, sans doute les plus
    au fait des problèmes qu’un départ de Sangaris allait poser à Bangui. Mais François Hollande
    était, comme il le montrait trop souvent, incapable de trancher
    .
    D’autre part, la Russie offrait tout ce que la France et les Européens ne pouvaient accorder.
    D’abord, un regard nouveau sur la situation centrafricaine, qui donnait une priorité absolue
    à
    la sauvegarde des privilèges des
    élites gouvernantes. Les sanctions onusiennes, que la Russie
    avait pourtant votées, apparaissaient soudain comme une conditionnalité supplémentaire indue
    imposée à la reconquête du territoire national, quitte à oublier la décomposition de l’armée
    nationale, les FACA, et sa forte implication dans les anti-balaka. Selon les partenaires traditionnels
    de la Centrafrique (dont la France), pour lever les sanctions, il fallait une nouvelle armée, une
    traçabilité des armes, une capacité de contrôler leur stockage qui n’existaient pas en RCA.
    La Russie pouvait être généreuse, fournir armes, munitions et formateurs sans multiplier au
    préalable les contrôles (effectifs ou non) sur les recrues. Elle pouvait aussi entra
    î
    ner des hommes
    avec de vraies armes, pas des morceaux de bois comme le faisait l’EUTM
    . Tout cela s’est passé
    en contradiction avec l’esprit et souvent la lettre des résolutions onusiennes, mais la Minusca,
    toute à son autoadministration, a fait profil bas et les experts du comité de sanctions n’ont pas
    eu accès aux installations russes, dans un premier temps parce qu’ils ne le demandaient pas,
    ensuite parce que l’autorisation leur a été refusée.
    Le siège permanent au Conseil de sécurité constituait, comme la suite le démontrait, une
    ultime précaution qui permit un accès de Bangui au cercle des décideurs internationaux, même
    si l’on peut estimer que Moscou défendait toujours ses intérêts plus que ceux de Bangui lors
    des réunions consacrées à la Centrafrique, la ministre des Affaires étrangères centrafricaine
    multipliant les gaffes et niant la responsabilité de son pays dans des actions contre le personnel
    onusien
    . Mais la France a perdu
    là un avantage réel, celui qui fait qu’en Afrique on peut
    encore la considérer comme une grande puissance.
    Ce que la Russie n’a pu octroyer, ce sont les financements gracieux, l’aide budgétaire ou sur
    projets, mais ce manque a été rapidement comblé par la publicité apposée sur quelques camions
    transportant l’aide humanitaire arrivés par le Soudan, et par la prise en charge de la sécurité du
    régime. Le régime centrafricain misait avec raison sur l’engouement de certains organismes comme
    la Banque mondiale ou l’Union européenne, prêts à engager des fonds comme si débourser
    de l’argent permettait de prouver leur existence et leur utilité et, au terme de paris risqués,
    à
    ne jamais évaluer rigoureusement la manière dont cet argent avait été dépensé. Il est vrai que
    près de 50
    % de cette aide étaient alloués à l’action humanitaire, donc sans conditionnalité, et
    que le reste représentait des volumes peu importants comparés à celle destinée
    à d’autres
    pays
    de la région, même si leur impact sur l’économie politique du régime
    était
    décisif. Le président
    Touadéra, bien moins naïf que ne l’ont décrit ses opposants, avait d’ailleurs à cœur de très bien
    traiter les représentants de ces institutions multilatérales, comme nous le verrons.
    Reste à répondre à deux questions essentielles. Que voulait Vladimir Poutine pour la
    RCA
    ?
    Il avait considéré l’intervention française (et occidentale) en Libye en 2011 comme une
    trahison de l’esprit et de la lettre de la résolution 1973 de mars
    2011 du Conseil de sécurité,
    d’autant que la Russie, comme les Italiens, avait des intérêts
    économiques et financiers
    dans
    ce pays. La politique syrienne puis l’occupation de la Crimée ont sans doute joué leur rôle,
    de même que la volonté de tester le président français qui, comme son prédécesseur, voulait
    croire en un accord de paix de 2014 plein d’ambiguïtés
    . Pour Moscou, cette intervention
    victorieuse en RCA infligeait une véritable humiliation
    à
    la France qui regardait de haut son
    ancien territoire colonial.
    Était-ce là l’enjeu,
    ou s’agissait-il du désir d’aller au-delà du Soudan,
    vers des pays de la côte atlantique qui avaient eu de bonnes relations avec l’Union soviétique,
    de l’Angola au Congo-Brazzaville, ou qui déjà entretenaient une certaine animosité
    à l’égard
    de
    la France comme le Cameroun ? Ce qui est sûr, c’est que les parlementaires centrafricains,
    invités plusieurs fois à des conférences à Moscou, en sont tous revenus avec l’idée que les
    Russes ignoraient pratiquement tout de leur pays et de la crise qu’il traversait
    .
    L’autre question, élémentaire mais jamais résolue, tient à la raison pour laquelle c’est à un
    homme d’affaires, Evgueni Prigojine, fût-il proche de Vladimir Poutine, qu’on a délégué la tâche de
    mettre en œuvre à l’échelon d’un pays, et non d’une ligne de front, la politique de l’Etat russe
    .
    L’explication simple serait que la RCA ait été assimilée à une région perdue du continent africain,
    riche en diamants et confrontée à du banditisme rural : on occupait les recrues de Wagner et
    on gagnait de l’argent, sans forcément manifester un dessein géopolitique. Pourtant, Wagner a
    rapidement acquis une prédominance sur l’appareil diplomatique russe présent à Bangui, au point
    d’irriter et de motiver d’abord un changement d’ambassadeur, puis un rappel. La déconnexion
    entre l’action de Wagner et la responsabilité de l’Etat russe qui était souvent niée par Prigojine
    lui-même est apparue comme une pure affabulation de plus à l’automne 2022 lorsque ce dernier
    a à la fois révélé son rôle à la tête de Wagner et les liens étroits, même si conflictuels, avec
    l’appareil militaire russe. On le soupçonne même de vouloir entamer une carrière politique
    .
    L’engagement russe en RCA dès le début de 2018 a témoigné d’une interaction des
    missionnaires russes avec les officiels centrafricains, qui étaient mus par une double dynamique
    :
    d
    ’une part accro
    î
    tre la sécurité du régime, c’est-à-dire obtenir une intervention de plus en
    plus diversifiée des forces russes, non plus simplement pour la formation mais aussi pour la
    participation à l’élimination des groupes armés et à la sécurisation physique du régime et de
    ses dirigeants
    ; d
    ’autre part recourir plus que jamais à l’économie concessionnaire, peut-être
    parce que les élites gouvernantes centrafricaines ne savaient plus faire que cela, incapables ou
    peu mobilisées par autre chose que le développement minier (et fiscal) de leur pays.
    En effet, initialement les formateurs russes entra
    î
    naient des soldats et s’en tenaient à des tâches
    qui correspondaient pour l’essentiel au mandat traditionnel tel que les observateurs l’imaginaient.
    Ils n’intervenaient pas dans les combats qui déchiraient le PK5 et son environnement immédiat :
    FACA, police, gendarmerie, même anti-balaka à un moment y ont participé
    , mais les conseillers
    russes observaient. Durant cette période qui mena aux accords de Khartoum en février
    2019,
    ils jouèrent donc effectivement le rôle de
    mentoring, accompagnant les FACA sur le terrain en province, constatant les déficiences, servant déjà d’intermédiaires entre le président Touadéra
    et certains groupes armés, et sans nul doute en tirant des leçons pour la suite.
    L’accord de Khartoum a constitu
    é, on l’a dit,
    un tournant dans la présence russe, parce qu’il a
    validé
    un rapport de force vis-à-vis de la présidence de la R
    épublique et
    autorisé le déploiement
    d’activités minières dans de nombreuses zones
    : grâce à lui, les
    warlords
    sont devenus des
    peace lords
    , des partenaires dans la construction d’une paix à venir, c’est-à-dire surtout des
    associés dans les activités minières. On ne pouvait plus accuser les Russes de collusion avec
    les groupes armés criminels puisque leurs activités participaient à la construction de la paix.
    Cette coexistence mue par des intérêts communs n’a pu durer à cause de l’incapacité du
    gouvernement et des mouvements armés
    à mettre en œuvre
    un accord qui avait été signé malgré
    toutes les
    réticences du président
    Touadéra, et qui était
    également
    miné par la scissiparité des
    groupes armés, la faiblesse de leur cha
    î
    ne de commandement et la compétition meurtrière qu’ils
    entretenaient. La création de la Coalition des patriotes pour le changement ainsi que les combats
    qui ont accompagn
    é
    les élections de 2020 ont entra
    î
    n
    é
    une clarification rendue nécessaire par
    la volonté de Wagner d’étendre son champ d’activité et d’accro
    î
    tre ses bénéfices pour payer
    son rôle croissant dans les combats et la sécurisation de Bangui. L’affaiblissement des groupes
    armés, leur éviction des zones minières ont donc
    été
    autant la conséquence de leur marginalité
    politique que de la nécessité pour Wagner d’une accumulation toujours plus importante.
    Cette extension de l’action de Wagner en province s’est appuyée
    à partir de ce moment-là
    sur une réorganisation de ses fonctions au centre. En effet, il fa
    llait à la fois financer l’effort de
    guerre et tenir les zones libérées, car les troupes de Prigojine
    étai
    ent dans l’offensive, pas dans
    le contrôle d’un territoire, et personne ne voulait parier sur la Minusca pour remplir ce rôle. Face
    aux réticences des caciques des FACA qui go
    û
    taient peu l’arrogance des opérateurs de Wagner,
    la faiblesse des moyens et des rétributions qui leur
    étaien
    t alloués, la réponse fut alors double.
    A Bangui, en dépit de tous les accords signés et des séminaires organisés avec les spécialistes
    militaires des partenaires financiers, le régime a entrepris le recrutement massif de jeunes qui,
    rapidement formés, ont été envoyés en province avec pour seule fonction de tenir un village, ou
    une route. Lorsque cela ne suffisait pas, Wagner recrutait sur place des supplétifs qui jouaient le
    rôle de milices locales, ce qui a souvent autorisé un recyclage social des anti-balaka nostalgiques.
    Pour Wagner, il s’agissait d’une répétition de l’expérience syrienne, pour les Centrafricains,
    un retour aux heures sombres de 2013 lorsque la violence se disséminait dans le monde rural
    sans que la protection de quiconque puisse être invoquée, sauf ici et là celle de la Minusca ou
    de courageux et vertueux représentants de l’
    Etat
    (il y en avait). Ces supplétifs ont été baptisés
    « Russes noirs » par la population.
    Mais une telle politique exigeait des moyens accrus, car il fallait maintenir
    a minima
    la
    cohésion de ces forces, et leur dispersion signifiait une déperdition importante des fonds puisque
    les responsables civils ou militaires impliqués dans la distribution des soldes ou de la prime
    générale d’alimentation avaient tendance à se servir en premier. Il était impossible cependant de
    dissiper un sentiment croissant d’insécurité qui métastasait partout dans les zones contestées et
    dont les responsables étaient de moins en moins facilement identifiables car ils pouvaient être
    des coupeurs de route issus des mouvements armés souvent en déshérence, des membres de
    ces milices locales, ou des jeunes recrues FACA abandonnées à elles-mêmes, sans oublier les
    éléments de Wagner qui ne semblaient pas être toujours bien traités par leur commandement.
    Il faut souligner, sans remettre en cause la validité de rapports incontestables dénon
    ça
    nt les
    violations massives des droits de l’homme, que le comportement des employés de Wagner n’a
    pas
    été
    homogène. En théorie, ils étaient encadrés par des officiers des forces spéciales russes
    (Spetsnaz) et, selon certains témoignages d’ONG recueillis à Bangui
    111
    , lorsque cet encadrement
    était
    suffisant et de bonne volonté, le comportement vis-à-vis des civils est demeuré décent.
    Les dérèglements sont le plus souvent intervenus
    à la suite d’attaques surprises ou
    faute
    d’encadrement. Dans ces cas-là, les mercenaires de Wagner ont réagi comme ils l’avaient fait
    en Syrie ou en Tchétch
    é
    nie
    : extrêmement brutalement.
    Si cette annotation a quelque validité, la présence de Wagner n’a pu que devenir plus
    problématique encore, car les meilleurs officiers ont été renvoyés vers la Russie afin d’encadrer
    les civils récemment rappelés pour aller se battre en Ukraine. Peut-être est-ce un symptôme de
    cette évolution, mais les opérateurs russes qui s’expriment dans les médias centrafricains, quelle
    que soit par ailleurs leur identité réelle, se revendiquent de plus en plus d’une
    «
    Communauté
    des officiers de sécurité internationale
    », qui est apparue comme une alternative plus formelle
    et militaire
    à Wagner,
    du moins médiatiquement. Il n’est d’ailleurs pas improbable que si la
    popularité de Wagner décline trop fortement, un substitut plus conforme aux us internationaux
    reprenne le flambeau.
    Wagner s’est enfermée dans une contradiction
    :
    pour accro
    î
    tre ses profits, elle a acquis
    une influence sur le cercle présidentiel au point de reproduire la pratique en cours dans les
    années
    1980, lorsque les militaires et experts civils français contrôlaient jusqu’aux lectures
    du président Kolingba et décidaient de ceux qui pouvaient avoir accès à lui
    ;
    un contrôle aux
    nombreux points aveugles, puisqu’il n’a pas empêché la constitution d’une des armées les
    plus homogènes ethniquement d’Afrique centrale. On peut imaginer l’irritation croissante du
    deuxième cercle obligé de passer sous les fourches caudines russes et, sans doute également,
    de certains éléments du premier cercle, jugés moins importants par un président enfermé dans
    un cocon protecteur complètement contrôlé par Wagner.
    Cette situation a d’ailleurs posé la question des relations en RCA des Russes avec le Rwanda,
    qui apparaissait comme un rival puisqu’il fournissait également une assurance sur la continuité
    du régime et multipliait ses investissements sur le territoire
    . Si l’on en croit certains diplomates
    occidentaux et africains à Bangui, les représentants de la Russie à New
    York auraient tenté
    de saboter la nomination en février 2022 de la nouvelle cheffe de la Minusca, d’abord en
    incitant sans succès le président Touadéra à convaincre son homologue rwandais de retirer
    la candidature de Valentine Rugwabiza, puis en poussant le Mali qui présidait alors le groupe
    africain à l’Assemblée générale des Nations unies à solliciter d’autres candidats, une demande
    rejetée par Bamako qui avait assez de problèmes avec ses voisins en Afrique de l’Ouest
    On mesure aussi mal combien l’opinion publique (pas celle qui se donne à voir sur les réseaux
    sociaux) a évolué au fil de ces quelques années. Au début, sans surprise, l’arrivée de Wagner a
    manifesté à ses yeux l’échec de l’ancienne puissance coloniale et la fin des demi-mesures dont
    la France et la Minusca s’étaient rendues coupables
    : la guerre contre les rebelles
    souvent
    pensée en termes d’éradication pure et simple
    allait être gagnée, la vie reprendre tous ses
    droits dans la détestation partagée de Paris. Et cela s’est produit car la situation au PK5 a été
    normalisée
    à la faveur de
    combats contre certaines milices et l’élimination de responsables
    grâce aux écoutes russes, et finalement le recrutement de nombreux potentiels fauteurs de
    troubles dans les FACA,
    à partir de
    janvier
    2021. De plus, après les élections de 2020, l’offensive
    russe dans l’arrière-pays a donné l’impression (justifiée) d’une reprise en main de l’intérieur et
    d’un affaiblissement définitif des mouvements armés. Vue de Bangui, cette séquence était la
    meilleure, et la projection en mai
    2021 du film
    Touriste
    , financé par Wagner, qui fait l’apologie
    de l’intervention russe en RCA et de ses « formateurs », a bien saisi ce triomphalisme ambiant
    ,
    surtout à Bangui car ailleurs la situation apparaissait bien plus précaire.
    Mais Wagner ne pouvait faire de miracles
    . Pour une compagnie de mercenaires, la
    question économique est centrale, comme elle le fut au Sierra Léone en 1997 lorsqu’une
    autre compagnie de sécurité privée intervint au côté du gouvernement. La seule interrogation
    à laquelle il lui fallait une réponse positive était
    :
    les concessions minières suffisaient-elles à
    payer ses services que les affrontements rendaient encore plus onéreux ?
    En voulant s’assurer qu’ils seraient payés, les opérateurs de Wagner ont commis une erreur
    stratégique dans leur conquête de l’opinion publique
    : ils
    ont pris le contrôle des douanes et
    appliqué le code douanier dans toute sa rigueur pour obtenir leurs émoluments
    . Comment
    admettre qu’il soit possible que des étrangers apparaissent comme les défenseurs d’une
    souveraineté nationale tout en accaparant dans le même temps le contrôle des douanes
    ?
    Cela
    renvoyait
    à une certaine histoire de l’ère coloniale et de la dépossession orchestrée par les plans
    d’ajustement structurel des années
    1980, dont le coût social fut énorme en RCA. Ignorant tout
    des accords informels passés entre douaniers et grands importateurs ou transporteurs, Wagner
    a de surcroît involontairement provoqué des pénuries et l’inflation des prix de produits de
    première nécessité. Il n’en a pas fallu davantage pour que d’autres épisodes (plus ou moins
    avérés) peu glorieux de leur présence fussent soudain mis sur la place publique : le harcèlement
    des jeunes filles, le non-respect des mototaxis, les heurts alcoolisés dans les bars
    . Tout n’était pas forcément documenté mais soudain, à l’inverse de 2019, cette vision très négative
    de Wagner résonnait dans la population ordinaire, bien au-delà des élites dissidentes.
    La rupture du lien de sympathie avec Wagner est donc liée à une description (plus ou
    moins exacte) de la vie banguissoise plutôt qu’au récit
    des multiples allégations de violences
    qui, à partir de la fin 2019, ont nourri des rapports d’ONG de défense des droits de l’homme,
    d’experts onusiens et finalement de la Minusca. Elle ne s’explique pas seulement par la
    politique de contrôle des mercenaires de Wagner en province, qui confisquaient les appareils
    téléphoniques pour effacer les photos
    ; elle traduit aussi un facteur de la crise encore plus
    tangible aujourd’hui
    : la rétraction des univers de vie sur
    le quotidien le plus immédiat tant
    la crainte de la violence ou de la répression a grandi dans la population ordinaire. Elle illustre
    aussi le décalage très important entre perceptions locales et perceptions internationales des
    événements à Bangui et dans l’arrière-pays.
    Une politique française toute en discontinuité
    S’il fallait illustrer en un seul paragraphe le malaise – pour rester très diplomatique – produit
    par la politique française en RCA, il suffirait de citer le nombre d’ambassadeurs français en
    exercice
    à Bangui depuis 2012.
    Cinq diplomates s’y sont succédé entre 2012 et 2019, quand la
    durée habituelle à un poste à l’étranger est de trois ans. A Serge Mucetti, qui prit ses fonctions
    le 14
    juin 2012, a succédé Charles Malinas le 10
    décembre 2013. Christian Bader reprit le
    flambeau le 12
    août 2016 mais fut rappelé à Paris en avril
    2018, accusé de n’avoir pas informé
    son département des ambitions russes.
    Eric Gérard,
    jusqu’alors consul à Alger, arriva à Bangui
    le 10
    ao
    û
    t 2018 mais fut rappelé
    à Paris
    pour prendre la tête de la direction de la Sécurité
    diplomatique en septembre
    2019, ce qui permit à Jean-Marc Grosgurin, alors témoin des
    élections en Guinée, d’assurer cette fonction à compter du 11
    septembre 2019. Ce dernier a
    réussi à tenir trois ans en poste. On doit donc lui reconnaître un grand instinct de survie face
    aux multiples cabales montées par certains cercles à Bangui, et peut-être également
    à la délicate
    mise
    en œuvre de la politique définie par Paris.
    Sans connaître tous les arcanes de la décision politique, on peut s’interroger sur la rationalité
    de ces choix. Serge Mucetti n’avait pas démérité durant les longs mois de présidence Djotodia.
    Certes, il n’avait pas entrevu la prise de pouvoir de la Séléka en mars
    2013, mais les différents
    services de son ambassade avaient eu le même biais. Il entretenait des rapports très difficiles
    avec ses collaborateurs mais ce réel problème n’avait suscité aucune réaction de Paris. Le
    rappeler en décembre
    2013, au moment où il fallait multiplier les contacts avec la classe politique
    banguissoise, était donc pour le moins surprenant. Et ce d’autant plus que son remplaçant,
    Charles Malinas, n’avait aucune connaissance de ce dossier et qu’il semble avoir obtenu ce poste
    pour avoir été le directeur de cabinet de la ministre de la Francophonie, Yamina Benguigui, qui
    jouait un rôle important pour obtenir le soutien de Paris à la candidature de Catherine
    Samba-
    Panza pour la présidence de la transition, et un ami personnel d’un hiérarque du Parti socialiste,
    Jean-Christophe Cambadélis. C’était bien peu de compétences pour affronter une crise aussi
    compliquée,
    même s’il s’appuyait sur une équipe plus expérimentée. D
    e plus, son caractère
    abrasif laissait peu de place à la réflexion et au débat, comme les militaires de Sangaris et les
    politiques centrafricains ne cessaient de s’en plaindre à leurs interlocuteurs français. Son départ
    pour un poste d’ambassadeur à Prague où il avait déjà été en fonction aurait pu être retardé
    : il
    était arrivé au tout début de Sangaris, en toute logique il aurait dû partir à la fin de l’opération,
    ce qui aurait évité à son successeur de payer le retournement de décision français dans ses
    relations avec le gouvernement. Christian Bader arriva en RCA après avoir déjà occupé deux
    postes dans des pays jugés difficiles (le Sud-Soudan et la Guinée
    équatoriale
    ) et on peut douter
    de sa disponibilité intellectuelle pour se mouvoir dans un univers empoisonné par le changement
    radical de posture française. On lui fit payer l’aveuglement de Paris sur la présence russe en RCA.
    Son successeur ne resta qu’un an et n’eut qu’à s’occuper des visas et de la gestion administrative
    de l’ambassade. Jean-Marc Grosgurin, quant à lui, dut gérer les milles et une mésaventures
    françaises dans une accumulation d’incidents provoqués et de complots imaginaires.
    La période de la transition a été marquée par l’implication très forte des diplomates français
    dans la gestion de ce qui restait de l’
    Etat
    centrafricain. Cette influence a été particulièrement
    ressentie lors du renvoi du Premier ministre de la transition, André Nzapayéké, et de la nomination
    de son successeur, Mahamat Kamoun. La logique d’action de la France n’
    était
    pas la prise de
    contrôle des ressources naturelles (après tant d’années d’indifférence…) comme l’ont dit certains
    publicistes panafricanistes, mais la nécessité d’avoir l’assurance que le gouvernement centrafricain
    travaillait fondamentalement
    à la préparation des élections.
    Comme au Mali en 2013, jamais les
    décideurs français n’ont voulu s’interroger sur le sens du vote dans un pays qui restait miné par
    l’insécurité, et dans un état de choc qui empêchait l’émergence de nouvelles forces politiques :
    la crise armée avait manifest
    é
    l’échec d’une élite, qu’on allait simplement remettre au pouvoir.
    On peine à comprendre l’attitude française dont les représentants à Bangui n’ont cessé d’affirmer
    que Sangaris coûtait 800
    000
    euros par jour et qu’il fallait conclure l’exercice au plus vite. Le
    chiffre
    était
    incorrect (le coût était moindre, même s’il était substantiel), comme l’a révélé plus
    tard la Cour des comptes, mais on imagine mal qu’une urgence politique puisse se fonder sur une
    telle base. La comptabilité ne peut se substituer à la politique dans le r
    è
    glement d’un conflit
    .
    Certes, cette attitude n’était pas totalement injustifiable. Le petit monde banguissois ne se portait
    finalement pas si mal dans une transition au cours de laquelle les financements internationaux
    offraient un train de vie à l’Etat (et à ses élites) qu’il n’avait jamais connu durant la période Bozizé,
    et les donateurs assuraient l’essentiel des charges, notamment le paiement des salaires de la
    fonction publique, ainsi que l’octroi d’une aide humanitaire à plus de la moitié de la population.
    Dans un tel contexte, la question de la réconciliation nationale, des accords à trouver avec des
    groupes armés repoussés à la marge, du nouveau contrat social, bref de tout ce qui, à un moment
    ou à un autre, avait été mentionné comme une composante importante de la sortie de crise n’a
    guère suscité d’intérêt, sauf à récupérer des postes, des financements, des projets qui touchaient
    à tout sauf à l’essentiel. Un tropisme qui a perduré bien au-delà de la transition.
    Diplomates et militaires français s’étaient
    déjà désintéressés de cette dimension de la crise,
    peut-être parce qu
    ’ils l’imaginaient insoluble ou parce qu’ils n’entendaient plus être partie
    Invité à échanger avec un député proche du président Macron, j’ai remarqué
    prenante de la mise en œuvre d’un processus politique dans lequel les acteurs centrafricains,
    tour à tour ou même ensemble, fustigeraient leur possible ou prétendue partialité tout en
    demandant plus de crédits et plus d’engagement dans leurs luttes picrocholines. La Minusca était
    là, assurée de durer et plus à même de faire preuve de cette patience qui manquait soudain aux
    Français. Les conditions dans lesquelles l’opération Sangaris s’est achevée
    n’a pas fait honneur à la parole de la France, mais cette hâte a manifesté plus qu’une fatigue de l’ancienne puissance
    coloniale:
    la volonté de tourner la page et de limiter aux acquêts à partir de ce moment-là une
    histoire commune. Si des considérations personnelles pouvaient expliquer cette attitude de la
    part de Jean-Yves Le Drian, sans aucun espoir sur l’action du nouveau président élu, l’élection
    d’Emmanuel Macron a donné une dimension plus systémique à cette évolution.
    La nomination de Christian Bader comme ambassadeur à Bangui (2016-2018) a témoigné
    d’une volonté de Paris de se mettre en retrait et de ne plus jouer les chefs d’orchestre de la
    communauté internationale et patronner les élites gouvernementales:
    ainsi disait sa lettre d’instruction. On a pu sans mal juger cette évolution positive après deux ans et demi de
    micro management du gouvernement centrafricain. Le problème tient à ce qu’un tel revirement
    aurait nécessité des explications que l’Elysée
    n’a pas données, attitude déstabilisante d’autant
    que de nombreux officiels centrafricains étaient
    souvent à la recherche d’une bénédiction française. Cette normalisation, si l’on en croit certains hommes politiques centrafricains, a été
    aiguisée par la franchise de l’ambassadeur qui avait tendance à appeler un chat un chat, dans
    un univers où la concussion était devenue routinière au sommet de l’Etat.
    Le désintérêt du président et du ministre des Affaires étrangères a concrètement signifié
    que le directeur des Affaires africaines, Rémi Maréchaux, pesait d’un très grand poids dans la
    politique vis-à-vis de Bangui. Ayant lui-même été en poste en RCA
    , il a affiché une assurance
    très française sur ce qui s’y passait et, fondamentalement, s’en est remis
    à Touadéra, expliquant
    à ses nombreux visiteurs centrafricains, souvent acteurs politiques remisés à un rôle de second
    plan ou à l’exil, qu’ils étaient simplement jaloux et qu’ils ne feraient pas différemment, un point
    de vue inspiré d’une lecture de l’ouvrage de Jean-Paul Ngoupandé,
    Le syndrome de Barracuda
    .
    C’est ainsi qu’il expliqua avec le même aplomb qu’il n’y avait pas d’inquiétude à avoir sur la
    présence russe, jusqu’au moment où il devint clair que son évaluation était incorrecte. Il est
    aujourd’hui facile de tirer à boulets rouges sur ce diplomate qui illustre si bien les critiques
    faites par les Africains à la politique française, mais il faut noter que ses supérieurs l’ont laissé
    bien seul pendant de longs mois et que les discussions interministérielles sur l’Afrique sous
    Emmanuel Macron ont eu tendance à se réduire à l’écriture de notes déposées à l’
    Elysée,qui réagissait ou pas
    .
    Cette gestion explique aussi pourquoi les dirigeants français ont été des mois durant
    incapables de prendre la mesure des évolutions à Bangui. L’éviction du président du Parlement,
    Karim
    Meckassoua, deuxième personnage de l’Etat, à l’automne 2018, n’a pas seulement
    traduit la détestation du président de la République, aiguisée par son premier cercle
    . Elle a été obtenue par une mobilisation des partisans de Touadéra à l’Assemblée nationale
    , et par la distribution de la main à la main d’argent à des députés par les membres du Groupe Wagner dans
    les couloirs du Parlement. Au-delà de l’élimination d’une personnalité francophile de premier
    plan, c’est le contrôle de la machine parlementaire qui était en jeu, dans le but de permettre
    à Wagner et aux affidés du président de passer sans encombre les contrôles parlementaires
    sur l’octroi de concessions minières institués par la Constitution
    De la même manière, on comprend mal l’attitude française lors des
    élections de 2020
    (il est vrai que l’ambassadeur et le premier conseiller avaient rejoint leur poste à Bangui
    quelques mois avant les scrutins). En effet, en 2016, le processus électoral avait été calamiteux
    et de nombreuses voix s’étaient interrogées sur la performance du candidat Touadéra, avant
    de se rassurer en se remémorant son attitude candide lorsqu’il était à la primature.
    Mais la reconnaissance du résultat du vote aurait pu être plus nuancée et se faire l’écho des
    interrogations légitimes sur le processus électoral. Paris fit le choix de se féliciter des résultats,
    ce qui entraîna les autres acteurs internationaux, car ils donnaient l’assurance d’un départ plus
    rapide de Sangaris. Cette attitude univoque n’a pu que conforter le président Touadéra dans
    une vision étriquée de la négociation avec les groupes armés puisque, de façon constante, il
    n’a cessé d’opposer sa légitimité populaire à l’illégalisme de ces mouvements armés. Encore
    une fois, là où une posture nuancée aurait été nécessaire, la France a opté pour un appui sans
    nuance, comme si le gouvernement centrafricain, en l’état, pouvait exprimer un véritable
    enracinement populaire et constitutionnel.
    En 2020, il était clair dans les travaux préparatoires au processus électoral que la compétition
    allait être plus rude, surtout si François Bozizé était candidat, et qu’à tout le moins l’appui massif
    du KNK et des anti-balaka n’était plus assuré à Faustin-Archange Touadéra, sauf à acheter leurs notables au niveau local.
    La situation sécuritaire était également très problématique. Les groupes
    armés signataires de l’accord de Khartoum manifestaient soudain une grande impatience en
    affirmant que les promesses écrites (et non écrites) faites par Touadéra et son gouvernement
    étaient restées lettre morte.
    Les assurances données par la Minusca sur la sécurisation des
    élections n’étaient tout simplement pas crédibles. Quant aux doutes énoncés par les partis
    d’opposition sur la neutralité du processus électoral, l’insécurité et les pressions sur leur électorat,
    ils étaient balayés du revers de la main comme si soudain la paix qui régnait dans Bangui valait
    aussi dans l’arrière-pays
    La France, pourtant au fait des manipulations de l’Autorité nationale des élections ainsi que
    des renforts de Wagner et du Rwanda arrivés début décembre
    2020, resta  à nouveau muette, en dépit du régime de sanctions onusiennes en cours qui aurait permis d’obtenir d’indispensables clarifications sur la nature de ces renforts. Le résultat de l’élection présidentielle, sauf à choisir
    l’aveuglement, ne pouvait être accepté en l’état. Mais c’est pourtant ce que fit Paris.
    Pourquoi une telle décision a-t-elle été prise?
    Les arguments ne manquent pas mais ils ont rarement été ramenés aux conditions concrètes du vote et de la situation politique nationale.
    Le premier est la peur du vide. La RCA est un Etat fragile, et un gouvernement, par sa simple
    existence, reste un acquis. Or la même raison avait été invoquée en 2016, et le résultat n’était
    pas encourageant. Sans surprise, le même phénomène se reproduisit car la situation se dégrada
    à la suite desélections en décembre2020.
    La stabilisation que représentait la tenue d’élections  n’a pas«ruisselé»
    et les raisons de cet échec sont justement à chercher dans les conditions du
    vote. On aurait pu se rappeler que les élections de 2011 avaient précipité la crise en RCA, au
    lieu de l’éviter.
    Le deuxième argument est que les élections coûtent cher et qu’il valait mieux les avaliser en
    sachant qu’il faudrait redoubler de pressions pour obtenir la restauration d’un climat propice
    à des négociations et aux compromis. Cet argument confine
    à l’angélisme ou à la duplicité(«je m’évite les problèmes que je transmets à mon successeur»).
    En effet, les donateurs n’ont eu de cesse de financer le gouvernement Touadéra pendant des années, sans jamais
    répondre à ceux qui s’inquiétaient de la corruption au sommet de l’Etat et de sa réticence à
    négocier. La représentante de l’Union européenne, Samuela Isopi, n’a cessé de défendre le
    régime centrafricain (au point de susciter de nombreuses allégations sur ses liens personnels
    avec le président), de lui servir de porte-voix et de chercher des financements pour tous ses
    projets.
    Son successeur a fait exactement l’inverse. Comment Bruxelles a-t-il pu justifier une
    telle contradiction dans une politique supposée continue
    ? La Banque mondiale a poursuivi jusque fin 2021 une politique mise en place à l’arrivée au pouvoir de Touadéra
    ;mais que reste-t-il des grands projets sur l’amélioration de la gouvernance locale et la réforme du secteur
    de la sécurité? Et quid de ces magnifiques routes de Bangui qu’il est plus facile de pratiquer
    à pied qu’en voiture tant elles sont défoncées?
    L’enjeu stratégique, pour le dire clairement, a été l’accroissement du portefeuille de projets, pas l’aide à la population centrafricaine, ni le respect minimal des conditions pourtant prônées par les institutions de Bretton Wood. Si ces
    dernières ont été plus attentives en Centrafrique en 2022 aux effets de leurs financements,
    c’est fondamentalement parce que leurs représentants craignaient de financer Wagner et de
    tomber sous le coup de sanctions décidées ailleurs.
    Le troisième argument est une vérité première, du moins moralement: les mouvements
    armés sont pires que tout. C’est sans doute vrai, mais que faire lorsque le gouvernement lui-
    même leur fournit leurs moyens d’existence?
    Certains rapports publiés par l’ONG The Sentry
    ont offert une information très riche sur certaines facettes des mouvements armés, mais ont fait
    preuve d’une incroyable naïveté en laissant penser que le gouvernement et les mouvements
    armés appartenaient à deux mondes différents. Ce n’est pas vrai. Les relations liées avec certains
    groupes anti-balaka ont été profondes, avec certains groupes de la Séléka ambiguës, et des
    ministres ou des cadres de l’Etat ont aussi aidé à la résurgence de mouvements armés ou de
    scissions dans des groupes existants, sans grande considération pour la légalité républicaine.
    On en trouve une trace supplémentaire dans la liste des signataires de l’accord de Khartoum, où
    l’on reconnaît nombre de groupes pro gouvernementaux, une manière habile de faire financer
    ses alliés par la communauté internationale
    : n’oublions jamais que la RCA est voisine du Tchad
    qui possède une grande expertise sur ce sujet.
    La prise de conscience du danger que pourrait représenter à terme l’implication russe date du
    sommet de la francophonie à Erevan, en octobre2018,
    lorsque le président français a évoqué cette question avec plusieurs chefs d’
    Etats africains (dont Touadéra) et Moussa Faki Mahamat,
    le dirigeant de l’Union africaine. Le président centrafricain a alors accepté
    l’idée de renvoyer les éléments de Wagner mais, une fois rentré
    à Bangui, il a annoncé au contraire le maintien
    de cette coopération. La confiance s’est alors
    évanouie, et la posture française a évolué au
    printemps 2021. Elle s’est même durcie pour plusieurs raisons.
    D’une part, la mainmise du Groupe Wagner sur l’appareil d’Etat s’
    état consolidée lors de l’offensive russe contre les rebelles. Peut-être Paris espérait-il encore une mise à distance des
    mercenaires, mais il a fallu se rendre à l’évidence : la préparation des élections avait entraîné
    une présence accrue de Wagner et, les combats coûtant cher, le groupe était deven de plus  en plus gourmand. L’espoir improbable de voir le président Touadéra, fort de l’appui rwandais,
    de la Minusca et de l’aide conjoncturelle française, prendre ses distances avec les hommes de
    Prigojine semblait exister au début de janvier, quand des avions de chasse français ont survolé
    des zones contrôlées par la CPC, mais il a tourné court après quelques mois d’offensive. Il est
    devenu clair que le président n’altérerait pas sa nouvelle allégeance, et que cette décision était
    la sienne, pas celle de ses conseillers.
    D’autre part, Paris a dû réévaluer la montée du discours contre la France, un discours
    qui ne se limitait plus à la dénonciation idéologique ou politique de l’ancienne puissance
    coloniale, mais appelait à attaquer résidents, entreprises et ambassade. Cette évolution n’était
    pas circonstancielle, il y a eu une systématisation et une radicalisation progressive des propos
    qui n’ont pu qu’inquiéter.
    En juin 2021, on ne pouvait donc plus parler d’inflexion, mais réellement de changement
    de cap. Cette décision n’a évidemment pas été sans lien avec
    ce qui se passait alors au Mali et, même si l’importance des deux crises n’a jamais été la
    même pour Paris, l’une a répondu à l’autre et une politique testée ici a tendu à être reproduite là.
    La décision de geler l’aide budgétaire à Bangui était significative en soi, mais elle a aussi
    indiqué que Paris travaillerait à convaincre ses partenaires internationaux à faire de même. Si
    l’aide budgétaire était modeste dans le volume de l’aide internationale pour la RCA (l’essentiel
    étant constitué de l’aide humanitaire et du financement de projets), elle jouait un rôle important
    pour le paiement des salaires et des primes de la fonction publique, de l’armée et aussi des
    parlementaires, véritable talon d’Achille de tout gouvernement centrafricain depuis Bokassa.
    Un diplomate me l’a dit sans fard :« la RCA est devenue l’appartement témoin de la Russie
    en Afrique. Il nous faut prouver que cela ne va nulle part»
    Le problème de cette politiqueest qu’elle s’est définie de plus en plus vis-à-vis de la Russie et
    de moins en moins vis-à-vis d champ politique (centr)africain. Certes, les Wagner ne manquaient pas d’ingéniosité et
    étaient souvent à la manœuvre, notamment grâce aux réseaux sociaux
    . Ils ont transformé. l’arrestation
    d’un ancien soldat français en préparation d’un coup d’Etat, la présence de quatre soldats français
    sous contrat onusien (gardes du corps d’un général de la Minusca)
    à l’aéroport en une tentative d’assassinat du président Touadéra… Peu a importé
    la colère de Paris (ni celle du secrétaire général
    des Nations unies, furieux de voir l’accord avec la RCA foulé aux pieds)
    : le président Touadéra a semblé convaincu du risque encouru et de la valeur de la protection russe. La réaction française
    a donc été vigoureuse tout d’un bloc, quand il aurait fallu être plus subtil que ses adversaires.
    D’abord, honneur à la ministre des Affaires étrangères centrafricaines, Sylvie Baïpo-Temon. Le
    fisc français s’intéressait à des membres de la diaspora centrafricaine, et ses enquêtes révélèrent
    rapidement la circulation de fonds importants entre Bangui et la France. Certains officiels ou
    parents d’officiels fouillés à l’aéroport Charles de Gaulle furent trouvés en possession de petites
    fortunes. L’argent fut confisqué, puis rendu, mais la nouvelle parvint à Bangui. On apprit ainsi que
    Sylvie Baïpo-Temon, citoyenne française et grande avocate de la politique pro-russe, n’avait pas
    acquitté ses impôts depuis des années. Elle fut également
    fouillée dans le salon VIP de l’aéroport
    parisien. Cette violation de la convention de Vienne faisait écho à celles commises à Bangui,
    notamment l’arrestation de soldats de la Minusca et le refus des visites consulaires au soldat retraité
    détenu à Bangui évoqué plus haut. Cette guérilla incessante qui servait de réponse française à des
    accusations assez fantaisistes n’a pas abouti à grand-chose, le mensonge et la rumeur prospérant
    dans les situations autoritaires où le débat public est limité aux acquêts. Mais elle a sans doute
    produit des effets dans les sphères gouvernementales et politiques centrafricaines. On peut
    imaginer que la popularité des cryptomonnaies dans ces cercles est liée à cette situation : plus
    besoin de transporter des liasses de billets d’euros lors d’un transit obligé à Paris.
    La France, dans le même temps, a essayé de prouver qu’une coopération se poursuivait
    et œuvrait à l’amélioration des conditions de vie de la population. L’Agence française de
    développement (AFD) finançait tel ou tel projet, l’Alliance française menait tel autre
    événement culturel. Toutes ces activités bienveillantes aidaient à n’en pas douter des Centrafricain·e·s, mais
    on peut douter de leur impact sur l’opinion publique. Elles procédaient d’une approximation
    également faite au Mali, avant la suspension définitive de toute aide en décembre
    2022. LesCentrafricaines ont été pris dans un débat sur la souveraineté de leur Etat et sur la nature de
    l’ingérence internationale. Fournir des biens publics pour prouver sa proximité avec la population
    n’était (hélas) pas une réponse idoine à la question. L’Etat n’est pas seulement conçu comme
    un prestataire de services, y compris par des populations démunies. Il aurait peut-être mieux
    valu mettre en exergue l’absence de coopération médicale, scientifique et technique russe, et
    démontrer que le Groupe Wagner était payé par la République centrafricaine, non par Moscou.
    Ces critiques sont venues de journalistes, qui ont pris des risques personnels importants pour
    faire leur métier, ou d’ONG
    Il n’est pas sûr que le discours d’Etat soit le plus efficace, quoi qu’en pense le président
    Macron qui voudrait mobiliser des moyens d’information respectés en Afrique, comme Radio
    France internationale (RFI), au profit de sa seule politique
    . La posture française qui consiste à identifier tout discours critique africain concernant la politique de Paris sur le continent
    à un discours de propagande russe manifeste un refus d’entendre des critiques souvent anciennes
    (justifiées ou moins, cela dépend de ses options politiques) des mouvements sociaux africains.
    Les cataloguer comme propagande russe, c’est offrir à Moscou des alliés très nombreux qui
    n’ont pourtant pas le même agenda politique.
    La politique française a de plus en plus été ramenée à deux démarches dont on mesure
    progressivement les effets désastreux sur l’opinion publique centrafricaine, à l’opposé des buts
    visés par la diplomatie hexagonale.
    La première est la nouvelle politique de visa. Il est vite apparu que de nombreux officiels
    centrafricains voyageaient sans difficulté entre Bangui et Paris tout en tenant des discours très hostiles
    et outrés sur la France et les Français. Décision a alors
    été prise de rendre ces voyages difficiles
    ou impossibles. Les restrictions qui devaient frapper les
    happy few du régime ont rapidement
    concerné beaucoup de gens, peut-être simplement parce que le ministère de l’Intérieur français
    les a généralisées.
    En Centrafrique comme ailleurs sur le continent, l’opinion publique ne peut
    être favorable à cette France qui avait déjà une politique de visa très restrictive. Emmanuel
    Macron pouvait mobiliser tous les intellectuels africains de la diaspora : cela ne changeait rien.
    Cette opinion publique a en revanche
    réagi plus positivement lorsque des affaires de corruption
    ou de concussion ont été mises à jour, en Europe ou à Bangui. Effectuées au moment de la
    transition, ces dénonciations auraient sans doute modifié positivement l’image de la France en
    RCA, mais les amitiés et la priorité donnée à la tenue d’
    élections
    le plus rapidement possible
    avaient maintenu un conformisme de bon aloi…
    Pourtant, la messe n’était pas dite et Paris en mars
    2023 a semblé revenir à une posture
    apparemment plus ouverte sur la base d’un calcul simple : mieux vaut parier une nouvelle fois
    sur un revirement de Touadéra et un départ de Wagner que de prendre le risque d’une involution
    radicale du régime centrafricain et d’une nouvelle transition qui serait coûteuse financièrement
    et politiquement pour Paris
     A voir.
    La seconde démarche, plus principielle, tend à ce que Paris soit plus réaliste dans son approche
    de la Centrafrique, pays avec lequel seules des relations
    « normales» devraient exister dans l’avenir
    . Comme pour le Tchad, il faudra du temps pour que les diplomates (même occidentaux)
    et les opinions publiques (africaines) en viennent à déconnecter la situation en RCA de la
    politique française. Paris pourra nier toute influence sur un événement, même si c’est à raison,
    peu y croiront. La France ne peut se désintéresser du sort de la Centrafrique dans les années qui
    viennent. Espérer le contraire c’est oublier l’histoire d’une présence dans ce pays, notamment sa
    quasi-tutelle après 1960, et passer par pertes et profits la compétition internationale actuelle
  • continent africain. De plus, même si la RCA ne représente que 5%
  • de l’économie de la CEMAC,
  • elle reste culturellement complètement intégrée à celle-ci. Il est donc présomptueux de penser
  • qu’on pourrait se débarrasser de Bangui, comme le capitaine Haddock de son sparadrap, sans
  • que cela ait un impact réel sur les opinions des élites et de la population dans toute la sous-région.
  • conclusion la crise
  • d’une région plus que d’un pays
  • Plusieurs questions soulevées dans cette analyse nécessiteraient une réflexion plus générale,
  • dont quatre me semblent immédiatement importantes car elles vont se poser de manière
  • récurrente dans les mois qui viennent en République centrafricaine et en Afrique centrale.
  • La première est évidemment l’avenir de la Russie sur le continent africain et la polarisation
  • qu’elle génère. La deuxième procède d’une réflexion plus systématique sur le rôle du mercenariat
  • et la construction de l’Etat en Afrique et ailleurs. La troisième, en phase avec des interrogations
  • sahéliennes, porte sur la montée globale de l’autoritarisme et la décomposition des armées.
  • Enfin, la dernière est le devenir non seulement d’un pays mais aussi d’une région, car la crise
  • en Centrafrique pourrait entrer en résonance avec celles plus ou moins avancées de ses voisins
  • de la région : Tchad, Soudan, Cameroun, RDC, Congo-Brazzaville, etc.
  • Les dynamiques politiques que j’ai décrites s’inscrivent dans un contexte global (et donc aussi
  • africain) de retour des autoritarismes. L’intérêt du cas centrafricain est de rappeler la résurgence
  • d’une dynamique déjà repérable au cours des dernières années du régime de François Bozizé
  • et de montrer comment un Etat déliquescent sait jouer de ses propres faiblesses et d’une
  • configuration régionale et internationale particulière pour aujourd’hui contraindre le champ
  • politique et terroriser sa propre population en construisant un ennemi forcément étranger et en
  • instrumentalisant la Russie pour sa pérennisation. Les moyens et techniques de coercition sont
  • d’une grande modernité, même s’ils s’appuient sur un répertoire de pratiques
  • coercitives déjà bien rodées en Afrique centrale. Cette symbiose entre Wagner et les dirigeants centrafricains
  • mérite d’être étudiée pour ce qu’elle est : une manière graduelle, en partant d’un besoin légitime
  • de protection des populations, de sécuriser un régime, puis une présidence alors même que
  • les conditions sécuritaires déclinent fortement pour les gens du commun. C’est ce modèle
  • que Wagner met en œuvre sur les sollicitations de la junte malienne avec, à terme, les mêmes
  • conséquences dirimantes pour la population.
  • Mais la fixation occidentale sur Wagner, quoique compréhensible, ne doit pas nous faire
  • oublier plusieurs aspects essentiels. Le premier est que la compagnie Wagner ne constitue plus
  • la seule offre sur le marché en forte croissance de la protection des régimes aux dépens de
  • leur population. En effet, le succès du Rwanda, moins publicisé que la présence de Wagner,
  • donne une indication sur la montée en puissance de logiques plus sécuritaires que militaires
  • sur le continent
  •  Le Rwanda de Paul Kagamé n’aidera à la construction démocratique ni
    en RDC, ni en RCA, ni au Bénin, ni au Mozambique. Le modèle qu’il semble fournir indique
    bien que les pays occidentaux ne sont pas aussi mobilisés qu’ils le prétendent pour
    défendre
    la démocratie. C’est ce que la France démontre dans ses relations avec des Etats «
    militarisés »
    comme le sont aujourd’hui le Tchad, le Rwanda, l’Ethiopie, l’Egypte et l’Algérie.
    Mais la question va au-delà des alliances et des soutiens internationaux. Il faut aussi s’interroger
    sur le fait que les démocratisations obtenues de haute lutte au début des années 1990 n’ont
    pas produit les résultats escomptés en termes d’ouverture de l’espace public, de renégociation
    des inégalités sociales et d’amélioration globale du niveau de vie. Il est facile de blâmer la
    corruption des élites africaines, ou alternativement les injustices du système international.
    L’analyse est plus dialectique, historique et elle montre que les nouveaux autoritarismes qui
    prennent forme sous couvert d’un populisme anti-impérialiste bon teint ne feront guère bouger
    les lignes ni au niveau intérieur ni au niveau international. L’intérêt pour les cryptomonnaies en
    Afrique procède de cette volonté d’échapper à une situation bloquée, et cristallise des désirs
    tout à fait différents : devenir riche très vite (car on reconnaît la nature hautement spéculative,
    proprement magique, de ce secteur), ne plus être lié à l’histoire coloniale (adieu franc CFA,
    vive la monnaie digitale), être d’emblée un citoyen global qui peut vivre (et consommer) à
    Shenzhen, à Bruxelles ou à Londres. On peut en sourire, surtout lorsque les mêmes partisans
    de ces cryptomonnaies font parade de leur soutien aux militaires et
    à leurs alliés russes, en
    oubliant l’oppression charriée par les uns et les autres.
    La situation plus que calamiteuse des populations devrait relever d’une urgence politique
    internationale, mais comme l’a rappelé
    le Prix Nobel de la paix congolais Denis Mukwege,
    la société desEtats
    sait bien vivre ses amnésies sélectives et ses amourachements jusqu’à ne
    plus prêter qu’une attention distraite à certaines crises ou certains événements. Pour ce qui
    concerne la RCA, Bangui a fonctionné comme une bulle
    : la dissémination de la violence en
    zone rurale, la milicianisation des populations comme des appareils de force gouvernementaux,
    l’accroissement des migrations forcées internes et régionales (voir figure 2 en annexe), tout cela a
    pu faire vivre un système d’aide désuet, mais si efficace pour attester de l’utilité d’une présence
    des casques bleus. Jamais la direction de la Minusca n’a voulu tirer les leçons politiques d’une
    telle détérioration des conditions de vie en province, berçant le siège new-yorkais d’un optimisme
    de bon aloi et permettant au responsable des opérations de maintien de la paix, lors de ses brefs
    séjours en RCA, de visiter de beaux projets
    réalisé
    s par des associations de femmes ou de jeunes
    hors de la capitale, après l’indispensable
    célébration de la coopération avec le gouvernement.
    Les diplomates, eux, ont exprimé des points de vue variés mais en définitive, c’est la situation
    sécuritaire de Bangui qui est restée cardinale dans les analyses politiques du régime ou du pays.
    La réalité n’est pas là et, surtout, elle est plurielle et contradictoire. Certaines zones vivent
    aujourd’hui comme elles vivaient avant la crise de 2013, quelquefois un peu mieux si l’on ne
    s’intéresse pas au sort des musulmans. Ailleurs, c’est-à-dire dans le centre, l’est et le nord du
    pays, l’insécurité est à ce point routinière que la population peine à comprendre pourquoi
    les grandes ONG humanitaires rétractent leurs opérations et confient à des ONG nationales
    la gestion de facilités si indispensables à la population. Les peurs, les rumeurs fondées ou
    non, les embuscades réussies ou non, constituent en RCA comme dans l’est de la RDC une
    gouvernementalité des économies minières structurées autour de la présence d’hommes en
    armes, quelle que soit l’autorité censée les commander.
    Ce que l’on voit à Bangui, c’est une économie concessionnaire où la parole de l’Etat est minée
    par son propre comportement
    . Le nouveau venu russe a ainsi pu se saisir de concessions sur
    le diamant et l’or tout en mettant en place des partenariats pour le bétail et le bois, mais l’Etat
    nouveau panafricaniste n’a plus aucun discours sur le développement, seulement sur l’opportunité
    de revisiter des contrats pour en annuler certains (comme récemment celui octroyé à la compagnie
    sud-africaine Dig Oil) pour obtenir de nouvelles avances de trésorerie. En province, cette nouvelle
    illustration de l’arbitraire juridique qui souvent règne dans le secteur minier, résonne avec la
    dépossession et le harcèlement des populations sous couvert d’une restauration de l’Etat et d’une
    présence accrue de ses agents et de ses alliés. Le gouvernement et la Minusca, toute honte bue,
    peuvent alors rappeler que le drame des populations vivant sous la coupe des groupes armés
    est plus tragique encore et que mieux vaut donc se concentrer sur cette dénonciation-là.
    A lire les désormais fréquentes analyses sur la Russie en Afrique, au-delà de la RCA, on est
    frappé par la posture très communicationnelle de ces approches, à l’instar des déclarations
    du président Macron et de ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Les notes
    publiées par les think tanks français sont une bonne illustration de cette tendance
    . Il est
    cependant possible de raisonner d’une autre façon, en se gardant bien de pronostiquer une
    nouvelle guerre froide, tant il paraît improbable de voir se cristalliser deux camps. La Chine,
    la Turquie, l’Inde, les pays du Golfe et les autres émergents ont un positionnement compliqué
    qui ne peut s’analyser à l’aune du seul opportunisme.
    La Russie semble incapable de mener une coopération normale (à l’image de la Chine
    ou de la Turquie) avec les pays africains. C’est ce qu’illustre son incapacité à
    livrer les vaccins Spoutnik mille fois promis au continent. Les experts russes eux-mêmes notent la difficulté de
    produire un état des lieux des projets adoptés dans le sillage de la conférence de Sotchi en
    octobre
    2019, qui fut indubitablement un grand succès pour la Russie
    . La raison invoquée
    n’est pas anodine. Les protocoles d’accord sont signés par les dirigeants russes avant que des
    études de faisabilité ne soient entreprises ; nombre de projets doivent de ce fait
    être abandonnés car ils sont irréalisables ou trop chers
    pays, l’insécurité est à ce point routinière que la population peine à comprendre pourquoi
    les grandes ONG humanitaires rétractent leurs opérations et confient à des ONG nationales
    la gestion de facilités si indispensables à la population. Les peurs, les rumeurs fondées ou
    non, les embuscades réussies ou non, constituent en RCA comme dans l’est de la RDC une
    gouvernementalité des économies minières structurées autour de la présence d’hommes en
    armes, quelle que soit l’autorité censée les commander.
    Ce que l’on voit à Bangui, c’est une économie concessionnaire où la parole de l’Etat est minée
    par son propre comportement
    . Le nouveau venu russe a ainsi pu se saisir de concessions sur
    le diamant et l’or tout en mettant en place des partenariats pour le bétail et le bois, mais l’Etat
    nouveau panafricaniste n’a plus aucun discours sur le développement, seulement sur l’opportunité
    de revisiter des contrats pour en annuler certains (comme récemment celui octroyé à la compagnie
    sud-africaine Dig Oil) pour obtenir de nouvelles avances de trésorerie. En province, cette nouvelle
    illustration de l’arbitraire juridique qui souvent règne dans le secteur minier, résonne avec la
    dépossession et le harcèlement des populations sous couvert d’une restauration de l’Etat et d’une
    présence accrue de ses agents et de ses alliés. Le gouvernement et la Minusca, toute honte bue,
    peuvent alors rappeler que le drame des populations vivant sous la coupe des groupes armés
    est plus tragique encore et que mieux vaut donc se concentrer sur cette dénonciation-là.
    A lire les désormais fréquentes analyses sur la Russie en Afrique, au-delà de la RCA, on est
    frappé par la posture très communicationnelle de ces approches, à l’instar des déclarations
    du président Macron et de ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères. Les notes
    publiées par les think tanks français sont une bonne illustration de cette tendance
    . Il est
    cependant possible de raisonner d’une autre façon, en se gardant bien de pronostiquer une
    nouvelle guerre froide, tant il paraît improbable de voir se cristalliser deux camps. La Chine,
    la Turquie, l’Inde, les pays du Golfe et les autres émergents ont un positionnement compliqué
    qui ne peut s’analyser à l’aune du seul opportunisme.
    La Russie semble incapable de mener une coopération normale (i.e. à l’image de la Chine ou de la Turquie)
    avec les pays africains. C’est ce qu’illustre son incapacité
    à livrer les vaccins Spoutnik mille fois promis au continent. Les experts russes eux-mêmes notent la difficulté de
    produire un état des lieux des projets adoptés dans le sillage de la conférence de Sotchi en
    octobre
    2019, qui fut indubitablement un grand succès pour la Russie
    . La raison invoquée
    n’est pas anodine. Les protocoles d’accord sont signés par les dirigeants russes avant que des
    études de faisabilité ne soient entreprises
    ; nombre de projets doivent de ce fait
    être abandonnés
    car ils sont irréalisables ou trop chers
    Ensuite, la politique russe envers le continent africain semble surtout opportuniste, faite
    d’une série de « coups », comme en RCA et au Mali, qui ne dit rien sur les objectifs concernant
    les cinquante-deux autres pays du continent qui ont une autre importance que ces deux pays.
    Que veut par exemple la Russie en Libye ou en Angola
    ? L’Afrique n’est plus une somme de
    pays qu’on peut choyer ou rudoyer sans que cela ait des conséquences sur les relations avec
    les autres pays du continent (la France en fait la dure expérience au Sahel). En ce sens, la Russie
    est à l’opposé de son allié putatif, la Chine populaire, qui a une relation au long cours avec les
    pays du continent, investit et s’adapte pour acquérir une hégémonie sans
    être sous les lumières
    de l’actualité. Pékin a aussi un agenda sécuritaire pour le continent africain, mais l’avance avec
    une prudence qui permet d’éviter la formation d’un front occidental, à l’inverse de ce qui s’est
    passé avec la Russie.
    L’importance de Wagner est surjouée par tous les protagonistes de cette rivalité internationale.
    D’abord, peu de pays du continent ont réellement besoin de Wagner ou d’un éventuel équivalent
    occidental : la Tanzanie, le Kenya ou même l’
    Ethiopie
    en guerre peuvent avoir besoin de matériel
    militaire, de formateurs mais pas de mercenaires qui ne leur offrent rien de plus que ce que la
    coopération interétatique (notamment avec les
    Etats-Unis
    ou la Turquie) leur fournit déjà. De
    plus, Wagner est loin d’être une sinécure. Son service est onéreux et ses résultats ne sont pas
    impressionnants. En Libye et au Mozambique, dans des conflits très différents, ses employés
    ont marqué le pas. En RCA, leur supériorité militaire est un fait mais qui sont leurs adversaires
    ?
    Les cris d’orfraie des Occidentaux posent cependant question. La principale différence
    entre Wagner et les compagnies militaires privées (CMP) est que Wagner n’a aucune existence
    juridique, n’est donc jamais comptable de ses actes, ce qui permet tous les débordements.
    Théoriquement, au moins, dans le monde occidental, les employés de ces CMP sont supposés
    ne pas être des criminels qui paient par cet emploi leur amnistie. A voir. En tout cas, on sait
    aujourd’hui que tel n’est pas le cas de Wagner et que cette indifférence au casier judiciaire
    de ses recrues pourrait expliquer une part des violences commises sur les populations civiles,
    en RCA comme en Ukraine. Lorsque les premières CMP sont intervenues dans les conflits au Sierra Leone et au Libéria, il y a un quart de siècle, peu d’Etats occidentaux ont réagi. Il a fallu l’implication des grandes organisations de défense des droits de l’homme pour qu’on accepte de discuter un modèle économique qui n’était pas essentiellement différent de celui
    mis en place par Wagner. Celui-ci se diffuse, se globalise
    . On l’a vu en Afghanistan où l’offensive des talibans sur Kaboul n’a pu être freinée, notamment parce que le contrôle aérien
    des hélicoptères militaires afghans était fourni par une CMP américaine dont les membres ont
    quitté
    Kaboul, comme tous les citoyens américains. La question du mercenariat et/ou des CMP
    va donc rester dans l’actualité globale et africaine.
    La question de l’influence à travers
    les réseaux sociaux est essentielle mais il n’est pas
    sûr qu’elle soit la mieux posée par les Etats
    occidentaux qui, eux-mêmes, ne rechignent pas
    à guider les messages médiatiques et à faire œuvre de propagande
    . Cela ne signifie pas qu’il faille tout mettre au même niveau. Les militaires américains, sur instruction, n’ont cessé
    de mentir au Congrès et au public sur l’évolution de la guerre en Afghanistan
    . Que penser
    de la réaction française après la bavure commise par Barkhane à Bounti au Mali (pourtant
    documentée par les organisations de défense des droits de l’homme locales et les Nations
    unies), récusant toutes les accusations, tout en pointant la propagande russe et en refusant de
    fournir la moindre preuve de sa version des faits
    ? Il y a des clarifications à donner avant de
    vouloir entraîner journalistes et universitaires dans une guerre pour une vérité qui aurait de
    singuliers points aveugles.
    Wagner et ses affidés panafricanistes représentent un vrai danger pour le débat public
    africain, en ramenant la complexité des situations à des choix proprement manichéens, en
    écrasant l’analyse par l’affirmation idéologique. Mais la critique de ces pratiques ne doit pas
    servir à passer par pertes et profits les discours pluriels et contradictoires des opinions publiques
    africaines sur l’action des puissances occidentales sur le continent.
    D’un point de vue africain, Wagner fait écho à d’autres sinistres aventuriers comme
    Bob Denard, à la fois en contact avec des services de renseignement d’Etats
    mais aussi
    prompts au lucre. Le temps d’un mercenaire de cet acabit est aujourd’hui révolu sur le
    continent. Cependant, le paradigme qu’illustre le groupe de Prigojine n’appartient pas au
    passé. C’est aussi un modèle économique et un modèle diplomatique qui sont congruents
    avec les attentes de certaines élites du continent. On le voit parfaitement en RCA. On le
    voit, de façon plus nuancée, au Mali car l’esprit de corps de l’armée malienne (qui n’est
    pas un modèle du genre) est nettement plus vigoureux que celui de l’armée centrafricaine
    et parce que le nationalisme malien quoi qu’on pense de ses débordements
    est plus prégnant dans les élites et la société. L’Afrique des conflits (qui n’est pas toute l’Afrique,
    loin de là) recèle de situations qui ne peuvent que susciter comparaisons et inquiétudes.
    Faut-il rappeler ici l’est de la RDC et la capacité du Rwanda et de l’Ouganda depuis plus de
    vingt-cinq ans à susciter des groupes miliciens qui permettent à ces deux pays d’exporter
    du diamant et du coltan alors qu’ils n’en produisent pas sur leur sol national?
    En Libye, ce sont d’anciens rebelles tchadiens et soudanais, mais aussi d’autres, recrutés en Afrique du
    Nord ou au Proche-Orient, sans oublier la présence d’éléments des forces spéciales de pays
    occidentaux dont la France. Il est curieux d’avoir si peu entendu Paris
    évoquer les pratiques du Groupe
    Wagner en Libye, mais peut-être est-ce parce que les Français soutenaient eux
    aussi lemaréchal Haftar?
    On touche là à une interrogation plus fondamentale sur la construction de l’Etat et le rôle
    de forces mercenaires. Une inquiétude sur le continent est que les compagnies militaires
    privées qui ont (bien) vécu sur les interventions internationales en Irak et en Afghanistan sont
    à la recherche de nouveaux contrats. L’Afrique est, pour elles, un continent d’avenir même
    si lesdites guerres contre le terrorisme sont en nombre limité. Ce que Wagner prouve est
    que ce secteur d’activité n’est plus simplement occidental, que d’autres pays sont disposés
    à jouer la carte d’une privatisation de la sécurité pour leurs intérêts bien compris. Alors
    qu’on assiste à une diversification du secteur en Russie avec l’émergence de compagnies
    moins«illégales», d’autres pays
    y compris la Chine s’y mettent et, même en France,
    certains poussent à une ouverture plus radicale d’un secteur qui reste très contrôlé. Il est
    donc important de ne pas prendre l’arbre pour la forêt et de constater qu’il y a déjà une
    déclinaison africaine de ce phénomène.
    L’Afrique centrale est le réceptacle de toutes ces dynamiques centrifuges. L’un des maître-
    arguments du président Touadéra pour remiser la Constitution de 2016 était d’expliquer que
    tous ses voisins avaient abandonné depuis longtemps la limitation du nombre de mandats
    présidentiels. Pourquoi la RCA devrait-elle être privée d’un droit dont jouissaient ces voisins ?
    Qu’importent les manifestants fauchés par les balles à Ndjamena en octobre
    2022 ou la situation pathétique de la ville de Brazzaville : leurs dirigeants sont là, voyagent à Washington et
    récoltent un soutien occidental. Alors qu’importe que les villageois paient la rancune sanglante
    des éléments de Wagner, et que la misère se donne en spectacle dans les rues de la capitale ? Pourquoi pas la RCA, pourquoi pas Touadéra.
    Jean Moliere source/ Les Etudes du CERI – n° 268-269 – Roland Marchal – octobre 2023
X