27 mai 2024
Paris - France
POLITIQUE

En Côte d’Ivoire, le PPA-CI refuse toujours d’envisager l’après-Gbagbo

Le parti de l’ancien président ivoirien, dont l’âge et l’état de santé demeurent tabous, continue de « vendre » son retour à la tête de l’Etat en 2025.

La ferveur, quasi religieuse, est toujours là. Malgré les revers et les ruptures, ils étaient des milliers à acclamer l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, le 31 mars dans la commune de Yopougon, à Abidjan, son fief historique. Une foule incandescente réunie pour célébrer la Fête de la renaissance, premier grand meeting depuis le retour au pays du « Woody » – « le garçon vaillant » en langue bété – organisé deux ans, jour pour jour, après son acquittement définitif par la Cour pénale internationale (CPI).

« En 2025, Laurent Gbagbo va retourner au palais présidentiel », a prêché à la tribune le secrétaire général du Parti des peuples africains Côte d’Ivoire (PPA-CI) Damana Pickass, sous les cris de « Président, président !  » poussés par la foule. Comme si les dix années écoulées n’avaient été qu’une parenthèse.

Cette démonstration de force a surpris les observateurs politiques, alors que le parti de Laurent Gbagbo semblait en perte de vitesse. Après son départ du Front populaire ivoirien (FPI), en 2021, l’ancien président a vu le parti qu’il avait fondé en 1982, avec sa femme Simone Gbagbo et des camarades de lutte d’obédience socialiste, passer dans les mains de son ancien premier ministre Pascal Affi N’Guessan et s’allier au parti au pouvoir. Mme Gbagbo, avec qui il est en instance de divorce, a, de son côté, refusé de participer à la création du PPA-CI, préférant fonder, avec quelques cadres du FPI, son propre parti. Un éclatement auquel s’est ajouté ces derniers mois le ralliement à la majorité présidentielle de plusieurs élus locaux en amont des élections locales.

Amnistie

Fin mars, la condamnation de 26 militants du PPA-CI à deux ans de prison avec sursis pour « trouble à l’ordre public » a jeté le doute sur la capacité de mobilisation du parti. Mais, en dépit de tout, la base tient. « Il faut reconnaître que M. Ouattara ne fait pas de réel effort d’inclusivité, et ceux qui sont marginalisés sont bien obligés de rester dans leur famille politique », rappelle le politologue Sylvain N’Guessan. D’autant que les rancœurs envers le pouvoir sont encore vivaces : dans l’entourage de Laurent Gbagbo, beaucoup considèrent toujours Alassane Ouattara comme le vassal de la France et l’artisan de la chute du FPI.

« Et puis il y a toujours des gens qui croient en Laurent Gbagbo, poursuit M. N’Guessan. Ils croient en son idéal, en son projet de société. » Lequel exactement ? Difficile à dire. Celui qu’a rédigé Laurent Gbagbo depuis 2010, axé sur la décentralisation, la lutte contre la pauvreté et un certain patriotisme économique, est resté au FPI. Pendant que le président déchu assurait sa défense à la CPI, le parti, englué dans ses divisions, n’a pas produit de nouvelle profession de foi.

Bien que mobilisé autour de son chef, la formation n’est pas un bloc uniforme. Parmi les proches de l’ex-président, certains critiquent à voix basse l’omniprésence de sa compagne, l’ancienne journaliste Nadiana Bamba, dite « Nady », qui gère à la fois son agenda quotidien et son agenda politique. On évite également soigneusement d’évoquer l’âge – 77 ans – et l’état de santé du leader, de même que la question de son éligibilité. Puisqu’il n’a été acquitté que par la CPI, et seulement gracié par la justice ivoirienne, Laurent Gbagbo aura besoin d’une amnistie s’il souhaite se présenter à la présidentielle de 2025.

« Général de la rue »

En cas de blocage, certains, au PPA-CI, pourraient espérer reprendre le flambeau, comme Stéphane Kipré, gendre du chef et homme d’affaires prospère à la tête d’un petit empire financier. Mais l’élégant quadragénaire va devoir faire ses preuves aux élections locales en remportant le Haut-Sassandra face au parti du chef de l’Etat. Le nom d’Ahoua Don Mello, ancien porte-parole du gouvernement de Gbagbo et fin connaisseur des relations internationales, a aussi pu circuler. Ainsi que celui de Michel Gbagbo, le fils aîné de 53 ans, criminologue universitaire et député, qui n’a pas encore montré plus d’ambitions que la commune de Yopougon.

Longtemps, le dauphin tout désigné de Gbagbo père a été son « général de la rue », Charles Blé Goudé, chargé de mobiliser la jeunesse pendant les années de crise et acquitté, comme Laurent Gbagbo, par la CPI en 2021. Mais le divorce entre les deux hommes est désormais prononcé, et M. Blé Goudé a choisi de faire cavalier seul dans son propre parti, le Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (Cojep). Celui-ci a d’ailleurs été copieusement hué à la Fête de la renaissance de Yopougon.

Quant à nommer un héritier parmi ses fidèles de la première heure, comme Damana Pickass ou Justin Koné Katinan, les observateurs n’y croient guère. Laurent Gbagbo s’est fait seul, usant ses savates dans la rue en manifestant contre le parti unique du président Houphouët-Boigny. « Il a tout acquis dans la lutte, dans l’adversité, résume Sylvain N’Guessan. Et il estime que ce devrait aussi être le cas des leaders suivants. »

Monde Afrique

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