13 juin 2024
Paris - France
CULTURE

Chamsia Sagaf, chanteuse comorienne, avec l’afro-zouk brise les tabous

Chamsia Sagaf, l’autre image des Comores

Première femme comorienne à balayer les tabous religieux et culturels en se produisant sur scène devant un public mixte, Chamsia a aujourd’hui cinq disques à son actif. Elle a conquis son public dans tout l’océan Indien par une combinaison novatrice : reprendre les mélodies de morceaux traditionnels et les réorchestrer en afro-zouk.

Du zouk comorien. Le mélange est assez intriguant en soi pour valoir le détour. Mais plus qu’une simple curiosité, le dernier album de Chamsia Sagaf, Loléya, développe une véritable qualité artistique dont certaines productions afro-zouk aimeraient bien se prévaloir. Musicalement abouti, il révèle une artiste de talent distribuée en France pour la première fois.

Chamsia Sagaf est une chanteuse comorienne née le 29 décembre 1955 à Mitsamiouli dans les Comores1. Elle commence à chanter dans les années 1970 dans des associations de femmes, culturelles et estudiantines. Elle est la première femme comorienne à être internationalement connue pour ses chansons du genre afro-zouk. Sa musique parle souvent d’émancipation de la femme, d’éducation des enfants mais aussi d’amour et d’espoir pour son pays. Elle a cinq album à son actif, dont Loléya et Tsihoro.

Elle a reçu en 2003 le trophée de meilleure chanteuse de l’Afrique de l’Est.

Bravant les interdits culturels aux Comores, Chamsia Sagaf a choisi il y a plus de 10 ans d’embrasser une carrière d’artiste. Militante de la cause féminine, elle chante, avec succès, le progrès dans la tradition. Confinée jusque là dans des cercles d’initiés, elle vient de signer son cinquième album en distribution dans une grande maison de disque française et souhaite défendre l’image et la culture de son pays.

En duo avec Rohff

Loléya n’a musicalement rien à envier à personne. Les compositions zouk, solides, bénéficient d’une bonne section cuivre qui nous rappelle le bon vieux zouk d’antan. Aux cuivres, aux percussions et à la basse créoles s’ajoutent des harmonies plus typiquement comoriennes guidées par la voix haut perchée de Chamsia, qui chante uniquement en comorien. Pour rendre sa musique un peu plus accessible, elle a invité sa fille, Naïma, à poser en français sur deux morceaux de l’album.

Rohff, l’un des grands noms de l’actuel rap français, a également tenu à participer à l’aventure. Sur « Nafassi », une reprise du premier album de Chamsia (Ntrulise Roho, 1990), le rappeur comorien s’affiche en duo avec celle qui l’aura bercé toute une partie de sa jeunesse. Auteur, compositeur (mélodies) et interprète, elle n’hésite pas à chercher ses inspirations dans la musique congolaise, comme en témoigne le morceau « Baki » qui vire habilement au soukouss. La cuisine de Chamsia semble simple, tant l’ensemble jouit d’unité, alors que le pari artistique était loin d’être évident. L’album se laisse écouter tranquillement et nous fait découvrir une artiste qu’on aurait tort de laisser dans l’ombre.

Entretien

Incontournable aux Comores avec sa musique afro-zouk, Chamsia Sagaf n’était pourtant pas destinée à une carrière artistique. Dans une société où la femme n’a pas droit au chapitre, elle devient, il y a 13 ans la première chanteuse de l’archipel à se produire devant un public mixte. A 46 ans, elle en est aujourd’hui à son cinquième album. Signé en distribution chez JPS, Loléya marque un nouveau tournant dans la carrière de Chamsia, elle qui assurait jusque là sa promotion toute seule. Loin des conflits et des clichés sur son pays, elle souhaite offrir par son travail une nouvelle image des Comores.

 La première  fois ,chanteuse comorienne,  distribuée en France par une grande maison de disque.

 Les femmes chantaient mais uniquement dans les mariages ou les baptêmes. Les Comores sont un pays musulman. Donc hommes et femmes fêtent les cérémonies à part. Il était tabou qu’une femme puisse se produire devant un public mélangé. Quand je me suis rendue en France, j’ai vu que les femmes pouvaient chanter devant tout le monde. Lorsque je suis rentrée aux Comores, j’ai voulu montrer que, malgré la coutume et la religion, les choses pouvaient évoluer. J’ai même fait un grand concert live à Moroni (capitale des Comores, ndlr).

Les réactions 

 Les jeunes ont tout de suite adhéré. Et même si cela a été plus difficile avec les personnes âgés, c’est dans ma famille qu’ils ont le plus mal réagi. Mon grand frère en particulier, qui était alors un important homme d’Etat. Pour mon frère, comme pour beaucoup de Comoriens, la vie d’artiste est associée à la débauche. Comme nous venions d’une famille noble, il craignait que je ne salisse l’image de la famille. Il ne voyait que les côtés négatifs de la musique et ne comprenait pas que je pouvais contribuer à apporter une autre image du pays. Qu’est-ce que l’on connaît des Comores en France à part le mercenaire Bob Denard et l’ancien coup d’Etat ?

Le succès 

 Dès la première cassette en 1990 qui s’est vendue à plus de 3 000 exemplaires, ce qui est beaucoup pour le marché local. Parce que ce que je faisais était différent de ce qu’on pouvait entendre jusque là aux Comores qui se cantonnaient à la musique traditionnelle. J’ai repris les mélodies traditionnelles pour les adapter au zouk et à l’afro-zouk. Le succès a même dépassé le pays. J’ai été connue dans tout l’océan indien, Madagascar, Mayotte et la Réunion.

 Je faisais tout moi même. Aux Comores, je n’avais pas de problèmes. Mais en France, même s’il y avait toujours les personnes de la communauté, je faisais quasiment du porte-à-porte pour distribuer mes albums. Je faisais des dépôts-ventes dans les Fnac (grands supermarchés culturels français, ndlr). Mais bien que je sois distribuée aujourd’hui par JPS, je reste productrice de ma musique.

 Les thèmes abordés

 Les problèmes sociaux des Comores et plus largement de l’Afrique. L’émancipation de la femme est un thème qui m’est cher. Les femmes assument tout dans la société et contribuent au développement du pays. Elles travaillent, tiennent leur maison, s’occupent de l’éducation des enfants, mais elles n’ont pas le droit à la parole. Elles n’ont, par exemple, aux Comores pas le droit de divorcer (sauf cas exceptionnels). Seul le mari a ce droit et peut répudier sa femme très facilement et n’aura pas de pension alimentaire à verser. Sur des points comme ça, il faut éveiller les consciences pour trouver des compromis.

  La place de la femme  comorienne

Pas du tout, j’aborde également le thème, très important de l’éducation. Je prône le dialogue avec nos enfants au lieu de leur imposer les choses de manière dogmatique. Il faut que les parents soient moins rigides, plus à l’écoute de leurs enfants. Il ne faut pas qu’ils leur imposent leur vision de la vie ou qu’ils leur dictent leur futur. D’autre part, les familles africaines font beaucoup d’enfants, comme nous n’avons pas de système de retraite, il s’agit d’un investissement pour assurer leurs vieux jours. Et quand un enfant ne réussit pas il perd l’estime de ses parents. Ce qui est très injuste.

Album 2018
1. Tsihoro
2. Ntroulize Roho

 

3. Mbona
4. Tsidjo Djioneya
5. Hubadiliha
6. Moina

 – Loléya

Le nouvel album de Chamsia Sagaf . Ce quatrième opus de l’artiste comorienne, Loléya, fait preuve d’une remarquable maturité musicale et rivalise sans complexe avec les meilleures productions afro-zouk du moment.

Jean Moliere

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