Dans « Une histoire africaine de l’Afrique », la journaliste soudano-britannique évoque des siècles de récits qui ont relégué les habitants du continent au rang de spectateurs de leur propre passé.
Essayiste britannique d’origine soudanaise, Zeinab Badawi a marqué plusieurs décennies de journalisme à la BBC, avant de consacrer une ambitieuse série documentaire à l’histoire de l’Afrique. Son livre, Une histoire africaine de l’Afrique (éd. du Faubourg), récemment paru en français, prolonge ce travail en redonnant leur place aux historiens, aux sources et aux récits locaux.
Rencontrée le samedi 10 octobre à Paris, au lendemain de son passage aux « Rendez-vous de l’histoire » de Blois, l’autrice a l’assurance de celle qui sait où elle veut emmener son auditoire. Volubile, pédagogue, elle défend une conviction qui déborde les frontières du continent : toute l’humanité descend de l’Afrique. Avec, à ses côtés, son époux français et son éditrice, elle multiplie les échanges pour faire entendre cette histoire trop longtemps racontée sans les Africains. Entretien.
Le Point Afrique : Pourquoi vous a-t-il semblé essentiel de placer les historiens africains au cœur du récit de l’histoire de l’Afrique ?
Zeinab Badawi : Trois raisons m’ont poussée à donner davantage la parole aux historiens africains dans ce livre, qui prolonge ma série documentaire pour la BBC. Il ne s’agit évidemment pas de remplacer les historiens occidentaux, dont certains ont produit des travaux remarquables, mais de compléter leur travail. Sans les premiers, une partie du récit manque nécessairement. Imaginez entrer dans une librairie française et ne trouver, au rayon Histoire de France, que des ouvrages écrits par des historiens étrangers. C’est pourtant ce qui s’est longtemps produit dans le récit de l’histoire africaine.
L’absence de sources écrites ne signifie pas l’absence de transmission historique.
Qu’est-ce que le regard des historiens africains change concrètement ?
Les historiens africains accordent davantage de place à l’histoire du continent avant l’arrivée des Européens. Les traditions orales, les langues et les références culturelles qu’ils connaissent leur permettent d’éclairer des pans parfois négligés par les recherches occidentales.
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Ils mobilisent aussi des sources écrites non occidentales, notamment arabes, persanes ou indiennes. Les sociétés africaines islamisées ont produit de nombreux textes en arabe. Prenez par exemple les manuscrits de Tombouctou, au Mali, qui témoignent de cette richesse. Mais l’histoire africaine ne se limite pas aux textes. Chants, danses, poésie et œuvres d’art transmettent eux aussi la mémoire des sociétés. À l’image de la tapisserie de Bayeux pour la France et le Royaume-Uni, les sculptures, dessins et gravures africains sont des sources précieuses pour comprendre le passé du continent.
Il s’agit aussi d’une question de sources. Certains historiens ont privilégié les documents écrits. Pourtant, l’absence de sources écrites ne signifie pas l’absence de transmission historique. Les sociétés africaines ont conservé leur passé par d’autres moyens.
Pourquoi est-il important que les Africains racontent eux-mêmes leur histoire ?
Chaque peuple doit pouvoir contribuer au récit de sa propre histoire. Un Congolais à Brazzaville, un Algérien en Algérie ou un Nigérian au Nigeria apporte une perspective ancrée dans sa culture, son expérience et sa mémoire. Cela ne signifie pas qu’un historien extérieur ne puisse pas produire un travail remarquable, mais qu’aucun regard ne peut, à lui seul, rendre compte de toute la complexité d’une histoire. Pour comprendre pleinement le passé, il faut confronter les perspectives et faire dialoguer les différentes lectures.
Aucun regard ne peut, à lui seul, rendre compte de toute la complexité d’une histoire.
Existe-t-il une « perspective africaine » de l’histoire, alors que les sociétés de ce continent ont elles-mêmes produit des récits, des mémoires et des interprétations très variables de leur passé ?
Décentrer le regard permet de relire des événements que l’on croit parfois connaître. Prenons la traite transatlantique des esclaves. Certains historiens africains mettent davantage l’accent sur les ressorts économiques de son abolition. Ils interrogent notamment l’évolution des intérêts commerciaux, la place de l’esclavage dans l’économie coloniale et les transformations du capitalisme qui ont pu rendre ce système moins compatible avec les nouveaux intérêts économiques. D’autres soulignent le rôle de la révolution haïtienne. En devenant indépendant en 1804, Haïti a incarné une victoire contre l’esclavage et nourri les aspirations émancipatrices en Afrique et dans la diaspora.
L’abolition de la traite ne se résume pas à l’action de quelques abolitionnistes européens.
Les historiens et écrivains européens insistent souvent davantage sur le rôle des convictions morales et des campagnes abolitionnistes. Ayant grandi en Angleterre, j’ai beaucoup entendu parler de William Wilberforce, présenté comme l’une des grandes figures de l’abolition. Mais ce récit peut donner l’impression que les Britanniques ont, à eux seuls, mis fin à la traite, en occultant leur rôle majeur dans celle-ci et la résistance constante des Africains. L’abolition de la traite doit donc être replacée dans un contexte économique, politique et historique plus large qui ne se résume pas à l’action de quelques abolitionnistes européens.
Cette perspective africaine me paraît essentielle pour comprendre la place actuelle de l’Afrique dans le monde. Les déséquilibres économiques, la dépendance à l’exportation de matières premières ou la représentation du continent dans les institutions internationales s’inscrivent dans une histoire longue. Je ne dis pas que tous ses problèmes actuels découlent de son histoire ou du colonialisme. Les sociétés africaines et leurs dirigeants ont aussi fait leurs propres choix, avec leurs réussites et leurs échecs.
À trop vouloir corriger les récits occidentaux sur l’Afrique, ne risque-t-on pas de tomber dans l’excès inverse : raconter une Afrique réhabilitée, héroïque, presque débarrassée de ses violences et de ses contradictions ?
Je le dis franchement, mon livre est une célébration ! Les récits consacrés au continent ont trop souvent accordé une place disproportionnée aux guerres, à la violence, à la mauvaise gouvernance. Pourtant, l’histoire européenne est elle aussi marquée par des violences extrêmes, des deux guerres mondiales à la Shoah, en passant par les guerres en ex-Yougoslavie.
La question est donc de savoir pourquoi la violence est si souvent présentée comme une caractéristique propre à l’Afrique, alors qu’elle a marqué toutes les régions du monde. Cela ne signifie évidemment pas que tout va bien sur le continent. La catastrophe humanitaire au Soudan, mon pays d’origine, le rappelle tragiquement. Mais il faut éviter d’appliquer à l’Afrique des critères différents de ceux utilisés pour d’autres territoires.
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L’histoire africaine est aussi faite de longues périodes de stabilité et de paix, qui ont souvent laissé moins de traces dans les récits que les guerres et les crises. Décentrer le regard, ce n’est donc pas idéaliser l’Afrique, mais rendre compte de toute la complexité de son histoire.
Décentrer le regard, ce n’est donc pas idéaliser l’Afrique, mais rendre compte de toute la complexité de son histoire.
Si l’histoire de l’Afrique ne commence pas avec l’arrivée des Européens, que nous apprend le passé précolonial du continent ? Et comment mieux l’enseigner ?
Dans de nombreuses régions du continent, les Africains connaissent encore assez mal leur histoire avant l’arrivée des Européens. Cela tient notamment au fait que nos élites ont été formées soit sur place soit à l’étranger avec des références occidentales et connaissent parfois mieux l’histoire de l’Occident que celle de leur propre pays.
Il y a aussi un problème de transmission. L’Unesco a accompli un travail considérable avec son Histoire générale de l’Afrique, mais cet ouvrage reste difficile d’accès pour les enseignants et les élèves qui cherchent un récit cohérent et chronologique. Or, l’apprentissage de l’histoire commence dès l’enfance. Dans le même temps, les systèmes éducatifs privilégient de plus en plus les sciences, les technologies et la médecine, au détriment des arts et des sciences humaines. Dans les universités africaines que j’ai visitées, les départements d’histoire manquaient de moyens, peinaient à attirer des étudiants et disposaient de ressources limitées pour la recherche.
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Il faut aussi dépasser une lecture strictement nationale de l’histoire africaine. Le royaume du Kongo, fondé au XIVe siècle, s’étendait ainsi sur des territoires correspondant notamment à l’actuel Angola, à la République démocratique du Congo et à la République du Congo, ainsi qu’à certaines régions voisines. Raconter l’histoire de l’Afrique par les seules frontières actuelles, c’est donc risquer de la fragmenter et de perdre de vue les liens historiques entre les peuples.
Au Royaume-Uni, nous étudions l’histoire de la Rome et de la Grèce antiques, parce que ces civilisations ont contribué à façonner l’histoire britannique. J’aimerais que l’on adopte la même approche sur le continent africain, en permettant aux élèves d’Afrique de l’Ouest de mieux connaître l’histoire de l’Afrique centrale, orientale ou australe, et inversement. Les migrations et les échanges ont traversé le continent pendant des siècles.
Vous consacrez une grande place aux royaumes, aux empires, aux villes et aux centres intellectuels africains. Pourquoi cette histoire reste-t-elle si peu présente dans la mémoire collective mondiale ?
Les explorateurs, les chroniqueurs et les officiers coloniaux européens ont largement façonné les récits sur l’Afrique. Leurs écrits, diffusés en français, en anglais ou en portugais, ont durablement influencé la mémoire collective. Au Royaume-Uni, par exemple, David Livingstone est une figure connue de tous, tandis que les historiens africains sont longtemps restés moins visibles.
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Il faut aussi considérer la place de la diaspora africaine, en particulier aux États-Unis, dans les représentations de l’histoire noire. Son influence est considérable, notamment grâce à Hollywood et aux grandes figures de l’histoire afro-américaine. Or, une grande partie de ces récits commencent par l’arrivée des Africains dans les Amériques en tant qu’esclaves, puis se poursuivent avec l’histoire de l’esclavage et le mouvement des droits civiques. De nombreux films consacrés à l’histoire des Noirs portent ainsi sur l’esclavage. Cela contribue, dans l’imaginaire collectif, à effacer l’histoire de l’Afrique antérieure à la traite. Beaucoup d’Américains et d’Européens finissent alors par considérer les Africains vivant dans la diaspora, en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis essentiellement comme les descendants de personnes réduites en esclavage, sans connaître l’histoire des sociétés dont ils sont issus.
Vous racontez aussi cette histoire au travers de grandes figures, comme Mansa Moussa. Comment éviter que l’histoire africaine soit, à son tour, réduite à une succession de grands hommes ?
J’ai veillé à accorder une place importante aux grandes femmes de l’histoire africaine, notamment Yaa Asantewaa, Kahina ou encore les reines de Koush, ainsi qu’à la reine Hatshepsout en Égypte. La plupart des dirigeants africains, comme partout ailleurs dans le monde, ont toutefois été des hommes. Les rois sont plus nombreux que les reines. J’ai donc cherché, chaque fois que cela était possible, à mettre également en lumière des figures féminines.
L’histoire est aussi faite par ceux qui construisent les monuments, transmettent les savoirs et participent à la vie des sociétés sans être eux-mêmes des souverains. J’ai essayé de faire une place à ces figures moins connues. Dans les traditions asantes [ou achanties, NDLR] du Ghana, par exemple, certains prêtres influents, comme les okomfo, ont joué un rôle important. En France, on raconte aussi l’histoire par le biais de personnages. La Révolution française par Robespierre ou Marie-Antoinette, l’histoire anglaise par Henri VIII et ses six épouses. C’est une manière de rendre l’histoire plus concrète, accessible et mémorable.
Une grande partie de votre ouvrage est consacrée aux traites esclavagistes. Vous évoquez les traites transatlantique, transsaharienne et celles de l’océan Indien. Pourquoi ne pas employer l’expression « traite arabo-musulmane » ?
Je trouve plus juste de parler de « traite de l’océan Indien » que de « traite arabe ». Après tout, nous mentionnons la « traite transatlantique » sans la qualifier de « traite européenne » ou de « traite française ». Il me semble donc plus cohérent de désigner ces traites par les espaces dans lesquels elles se sont déroulées, plutôt que par l’identité de ceux qui y ont participé.
Le colonialisme, pris dans son ensemble, a été profondément dommageable pour l’Afrique.
La religion joue-t-elle un rôle dans le silence qui entoure la traite arabo-musulmane ? Comment aborder cette histoire sans occulter les responsabilités des acteurs qui y ont participé ?
La question de l’intégration des populations réduites en esclavage dans les sociétés musulmanes peut apporter un éclairage sur le sujet. Certaines ont adopté l’islam, et leurs descendants ont parfois accédé à des positions sociales élevées. Mais il faudrait davantage de recherches pour comprendre dans quelle mesure ces trajectoires ont influencé la mémoire de ces traites. Cette histoire mérite un débat ouvert, notamment à l’échelle panafricaine. À New York, lors des réunions des Nations unies, j’ai vu des pancartes réclamant des réparations pour la traite transatlantique, mais aussi pour les traites orientales. Le sujet commence à émerger dans le débat public.
Vous portez un jugement sévère sur la colonisation. Pourquoi estimez-vous que son bilan négatif l’emporte, alors que certains défendent son héritage ?
Mes recherches m’ont confortée dans l’idée que le colonialisme, pris dans son ensemble, a été profondément dommageable pour l’Afrique. Je ne prétends pas qu’aucune conséquence positive n’a pu être associée à certaines politiques ou à certaines infrastructures. Mais, lorsque l’on considère l’ensemble du phénomène colonial, ses effets négatifs ont, selon moi, largement dépassé ses effets positifs. Lorsque, en Grande-Bretagne ou en France, certains avancent que la colonisation aurait apporté la santé, les infrastructures ou l’éducation, je pense qu’il faut considérer l’ensemble du bilan historique. C’est cette approche globale qui me paraît essentielle pour comprendre ce que la colonisation a représenté pour les sociétés africaines.

Source : Le point