30 septembre 2022
Paris - France
INTERNATIONAL

Macron-Poutine : fake  news, influenceurs, barbouzes… Les secrets d’une guerre de l’ombre  en Afrique 

Longtemps passives face à loffensive de Moscou, les autorités françaises se sont résolues à riposter. Avec un objectif clair et assumé : dénigrer laction des Russes et de Wagner en Centrafrique, au Mali et au Sahel

Quand ils reçoivent les images du drone perché depuis plusieurs heures audessus du camp de Gossi, les gradés de létatmajor français comprennent immédiatement quils tiennent du lourd ». Sur la vidéo, tournée vers 10 heures

e 21 avril, deux jours après le départ de larmée rançaise de cette petite localité du NordMali, un petit groupe de Blancs est en train denterrer des cadavres dans le sable, à quatre kilomètres du camp. Autour, certains filment ou prennent des photos. Deux heures plus tard, un faux compte Twitter, appartenant prétendument à un dénommé Dia Diarra, publie des images chocs de cadavres noirs à moitié ensevelis avec ce commentaire : « Cest ce que les Français ont  laissé derrière eux quand ils ont quitté la base à Gossi. Ce sont des extraits dune vidéo qui a été orise après leur départ ! On ne peut pas garder le silence sur ça ! » 

Pour les militaires français, aucun doute : il s’agit dun grossier montage des mercenaires de a société militaire privée russe Wagner, arrivés à Gossi la veille aux côtés des Forces armées maliennes (Fama). Une nouvelle « attaque nformationnelle », affirmentils, destinée à accroître encore le sentiment antifrancais au Mali et dans la région. Sauf quils en ont, cette Fois, une preuve irrefutable

Mali : à Gossi, la France accuse Wagner << dattaque informationnelle » 

Des éléments << secretdéfense » rendus publics 

Très vite, cest le branlebas de combat au Balardgone », le siège du ministère des Armées, à Paris. Les images sont visionnées en Doucle. Laffaire remonte au cabinet de la ministre, Florence Parly, et même à lÉlysée, Emmanuel Macron en personne est informé. Décision est alors prise de les divulguer pour désamorcer immédiatement cette opération de désinformation russe. En fin daprèsmidi, une poignée de médias français suivis sur le continentdont JA sont contactés pour un << briefing off » en urgence au ministère. Sur place, tous les éléments, y compris les images du drone, sont livrés aux quelques journalistes présents. Une « opération transparence » inédite, aux antipodes du verrouillage imposé par larmée française sur ses bavures présumées au Sahel

Le lendemain matin, lhistoire du faux charnier de Gossi est partout. En coulisses, les officiers Français chargés du dossier ne cachent pas leur satisfaction. Ils tiennent , à leurs yeux, leur 

première victoire symbolique face aux Russes sur leur terrain de prédilection, le champ de bataille informationnel. Si son impact réel demeure limité, cet épisode marque surtout un vrai tournant de la stratégie française dans la guerre dinfluence que se livrent quotidiennement Paris et Moscou sur le continent. Pour la première fois, des éléments estampillés « secret-défense » sont déclassifiés et transmis à la presse par les autorités françaises, un peu à la manière de ce quont fait les Américains aux prémices de linvasion russe en Ukraine

Pour les responsables politiques et militaires français, plus de tergiversations : à partir de maintenant, ils répondront systématiquement à toute nouvelle attaque russe de ce genre. « Nous nhésiterons pas à le refaire », prévient on à létatmajor. Une vigilance dautant plus renforcée jusquau retrait complet des militaires français du Mali, miaoût. Chez ces derniers, la crainte dune manifestation massive ou d‘un blocage d‘un convoi, comme cela avait été le cas au Burkina Faso et au Niger, fin 2021, était dans tous les esprits. « La capacité de Wagner à agiter le sentiment antifrançais et à mobiliser les foules via les réseaux sociaux est redoutable. Mais nous sommes très vigilants et nous naccepterons aucune entrave à notre opération de désengagement », indiquait un haut gradé quelques semaines avant le départ des derniers soldats de la base de Gao.

Des Russes à la fibre anticoloniale... et anti-française 

Avant ce changement de ton, la France est longtemps restée passive face à loffensive éclair de Moscou sur le continent. Minimisation de la menace ? Arrogance bien française face à un ennemi sousestimé ? Déni de la réalité sur le terrain ? Sûrement un peu de tout ça. Il y a dabord eu limplantation des mercenaires de Wagner en Centrafrique, à la fin de 2017, sans que Paris ne sinquiète plus que ça. Puis leur arrivée au Mali, à la fin de 2021, poussant les militaires de lopération Barkhane à remballer leurs paquetages. À Paris, la sérénité un temps affichée face à lexpansionnisme russe sest dissipée. Désormais, diplomates et militaires français prennent la menace très au sérieux. À tel point quils ne cachent plus leur préoccupation pour dautres pays francophones, comme le Burkina Faso, le Cameroun, ou même le Sénégal

CamerounRussie : vers un rapprochement militaire entre Yaoundé et Moscou

De la Centrafrique au Mali, la stratégie de grignotage russe a été la même. Avec un grand principe : remporter la bataille de lopinion en attisant le sentiment antifrançais et en jouant sur la fibre anticoloniale. Deux ressorts déjà bien présents sur le continent, en particulier chez les jeunes générations. Car il faut le dire : lactivisme russe nest pas la seule cause de la perte dinfluence de la France en Afrique. Près d‘un siècle de colonisation, des dizaines dannées de barbouzeries en tout genre orchestrées par des réseaux obscurs, des opérations militaires controversées : tout cela laisse des traces. Aujourdhui, le rejet de la France est un sentiment bien ancré sur le continent, le discours officiel de Paris est de moins en moins audible. Russie ou non

Dans cette partie déchecs permanente tous les coups sont permis, les stratèges russes ont montré à quel point leur machine de propagande était bien huilée. La chaîne de télévision Russia Today et le site Sputnik, tous deux financés par lÉtat russe, y jouent un rôle non négligeable en se montrant très orientés dans leur couverture médiatique. Une partie de leurs contenus sont gracieusement offerts à des médias africains, qui reprennent tel quel leurs sujets ou leurs documentaires. Contraints de fermer dans les pays occidentaux depuis linvasion de lUkraine par la Russie, RT et Sputnik ont vu leurs audiences chuter et cherchent désormais de nouveaux marchés, notamment en Afrique. RT travaille ainsi à louverture dune rédaction africaine, à Nairobi, pour laquelle elle a commencé à recruter, tandis que Sputnik a lancé sa déclinaison Afrique, avec pour ambition affichée de couvrir lactualité continentale

Enquête Dans les coulisses du softpower russe en Afrique 

Lombre des mercenaires Wagner 

Mais cest surtout grâce à la nébuleuse Wagner que Moscou a habilement avancé ses pions sur le continent. Cette myriade de sociétés dirigée par Evgueni Prigojine, un oligarque proche de Vladimir Poutine, fait office de bras armé du Kremlin à létranger bien que celuici démente formellement tout lien avec elles. Connu pour ses mercenaires et ses activités minières prédatrices dans les pays il simplante, le groupe a aussi fait des opérations dinfluence lune de ses spécialités. Son patron a ainsi acquis une petite notoriété dans les années 2010 avec son Internet Research Agency (IRA), qui a mené différentes campagnes de désinformation pour défendre les intérêts russes en Ukraine, aux ÉtatsUnis, au RoyaumeUni, en Syrie..

Cette armée de lombre est aujourdhui en première ligne sur le champ de bataille africain. Chaque jour, la « galaxie Prigojine » produit des dizaines de contenus éditoriaux pour y alimenter la propagande russe. Outre son holding Patriot, branche médiatique du groupe dont la tête de pont est « lagence de presse >> Ria Fan, elle sappuie sur léquipe d‘Africa Politology. Établie à St Petersbourg, fief de Prigojine et siège historique de ses différentes activités, cette petite structure éditoriale est composée dune quinzaine de personnes dirigée par un certain Serguei Machkevitch. « Cest elle qui identifie des angles dattaque et qui rédige des contenus en fonction du narratif choisi. Lesquels sont ensuite relayés par les différents médias du groupe et déversés sur les réseaux sociaux », explique une source française

Centrafrique : Blaise Didacien Kossimatchi, griot antifrançais et proWagner de Touadéra 

Au niveau local, les stratèges de Wagner nhésitent pas à financer des médias, telle la radio Lengo Songo en Centrafrique, ou à payer directement des journalistes. Coût dun article dans la presse écrite centrafricaine : environ 10 000 F CFA (15,25 euros). Le soft power russe sexprime même à travers des vecteurs plus inhabituels, comme le sponsoring du concours Miss Centrafrique, en 2018, ou limpression de manuels scolaires. Pour propager les discours prorusses et antifrançais, le groupe Wagner a également recours à des « proxys » locaux. En clair, des personnalités de la société civile et/ou des mouvements qui, de Bangui à Bamako en passant par Ouagadougou, sont rémunérés pour faire le SAV russe. Adama Ben Diarra, dit « Ben le cerveau », député au Conseil national de transition (CNT) malien et leader du groupe YerewoloDebout sur les remparts, en est lun des exemples les plus emblématiques

Sur les réseaux sociaux, des « stars » prorusses 

Pour servir leurs intérêts, les Russes ne se contentent pas de ces seules figures locales. Ils ont également noué des liens avec des influenceurs « stars » qui comptent des centaines de milliers de followers sur les réseaux sociaux. Les deux plus connus sont sans conteste le FrancoBéninois Kémi Seba et la Suisso Camerounaise Nathalie Yamb. Le premier, après une première collaboration interrompue avec Prigojine en 2020, se serait à nouveau rapproché des réseaux russes. En mai, il était en tournée à Bamako, il a été reçu par le président Assimi Goïta, et à Ouagadougou, il a tenté de mobiliser la jeunesse burkinabè lors dun meeting à la Maison du peuple. Fin août, il a rendu un vibrant hommage à la journaliste russe Daria Douguine, tuée quelques jours plus tôt dans lexplosion de sa voiture. « Tu as fait pour notre ONG ce que beaucoup des miens nont pas fait. Tu étais notre amie. En Russie, notre interprète, notre mini garde du corps », a til écrit sur Twitter au sujet de celle qui était la fille de lidéologue ultranationaliste Alexandre Douguine, proche de Vladimir Poutine, que Kemi Seba avait rencontré en décembre 2017. Daria Douguine était également la rédactrice en chef du média United World International (UWI), détenu par Evgueni Prigojine

Si ses liens avec la Russie sont « avérés » aux yeux des services de renseignement français, Kémi Seba se garde de soutenir trop ouvertement Moscou, au contraire de Nathalie Yamb. La « dame de Sotchi », comme elle sest autoproclamée depuis sa participation au sommet éponyme, en 2019 a participé aux activités du réseau Afric (Association for Free Research and International Cooperation), énième organe dinfluence monté par Prigojine pour promouvoir ses intérêts sur le continent. Depuis la Suisse, elle réside, elle poste régulièrement des vidéos ou des publications dans lesquelles elle étrille avec une grande violence la France, la « racaille de Barkhane » (sic) et ses alliés africains, quand elle naffiche pas son soutien inconditionnel à linvasion russe de lUkraine. Un business rémunérateur, dautant que ses dizaines de milliers de vues sur YouTube et dautres réseaux lui permettent dêtre rémunérée comme nimporte quel autre influenceur. Celle qui se dit militante panafricaine a visiblement un certain sens des affaires et des placements financiers

Son nom est ainsi cité dans les Pandora Papers comme propriétaire de la sociétéécran Hutchinson Hastings & Partners LLC, enregistrée dans le paradis fiscal américain du Delaware. Elle a aussi créé sa propre structure de « conseil, stratégie et communication », Nathalie Yamb Consulting, dans un autre paradis fiscal : le canton suisse de Zoug. Chantre de la cryptomonnaie, quelle défend à longueur de vidéos, Nathalie Yamb apparaît enfin sur une liste de 142 personnes visées par des plaintes déposée aux ÉtatsUnis et à Paris par des souscripteurs de la plateforme Liyeplimal et de Global Investment Trading SA, une société située au Cameroun spécialisée dans linvestissement en cryptomonnaie et détenue par lhomme daffaires Émile Parfait Simb, par ailleurs conseiller du président FaustinArchange Touadéra

Seba et Yambau même titre que le philosophe dorigine camerounaise, proche de Guillaume Soro, Franklin Nyamsi ont en commun dinscrire leur combat dans une stratégie égotique dautopromotion bien huilée digne des influenceurs de Dubaï, le fond et la forme sont savamment travaillés. Derrière ces personnages bien connus, tout un écosystème russophile se développe sur les réseaux sociaux africains. Des milliers de faux comptes sur Twitter et Facebook qui, chaque jour, reprennent les contenus et les éléments de langage dictés par la sphère Prigojine. « Il suffit de scruter les comptes de Kémi Seba, Nathalie Yamb et de quelques autres « souslieutenants » pour savoir sur quel thème les Russes veulent embrayer »estime une source française qui surveille de près ces réseaux

Business rémunérateur 

Les hackers russes ont aussi monté des « fermes à trolls », sorte de pépinière de faux comptes qui génèrent massivement des fausses informations sur les réseaux sociaux à partir dalgorithmes ou de système dintelligence artificielle. Sur le continent, les Russes s‘appuient également sur des soustraitants qui, en échange de 100 à 150 dollars par mois, administrent chacun entre 100 à 200 faux comptes sur les réseaux sociaux pour relayer les discours choisis. Selon les services de renseignement francais, ces petites mains de la propagande russe seraient au moins une centaine au Mali, elles sont rémunérées et encadrées par des membres de la nébuleuse Prigojine. Dautres opèrent depuis la Côte dIvoire, le Ghana, le Bénin ou encore Madagascar. Dans ces pays Wagner na pas pignon sur rue, elles sont rétribuées de manière 

discrète par des ressortissants russes, parfois diplomates ou hommes daffaires

« Au Mali, ces comptes sont assez facilement repérables, explique une source française. Ils ont été ouverts récemment, en 2021 ou 2022, comptent peu dabonnés et nont pas de vraie photo de profil. Ils reprennent toujours les mêmes éléments de langage, voire le même texte mot pour mot. » Baron Diaw, Malle Luka, Barou Sanogo... Plusieurs de ces faux comptes maliens, qui se faisaient récemment lécho dune complicité entre les militaires de la force Barkhane et les groupes jihadistes, ont été identifiés par larmée française. Ils pratiquent notamment la technique dite du fake man on the street, qui consiste à créer de faux comptes dont les publications sont reprises par dautres comme source afin de leur donner une crédibilité locale

Réticences des diplomates 

Pendant longtemps, les autorités françaises ont laissé ce rouleau compresseur russe tout écraser 

sur son passage sans bouger, comme tétanisées. Fautil répondre ou non ? Et si oui, comment ? Avec quelles méthodes ? « Nous avons perdu beaucoup de temps à nous poser ces questions, reconnaît un diplomate français. Nous aurions réagir dès le sommet de Sotchi, en 2019. Nous navons pas vu venir cette menace. Les Russes profitent aujourdhui de nos erreurs et de notre absence de stratégie. » 

À lépoque, cest surtout au Quai dOrsay, le ministère des Affaires étrangères, à Paris, que les réticences sont les plus fortes. Jaloux de leur pré carré, peu sensibilisés à ces enjeux de guerre informationnelle, circonspects sur les méthodes à employer... Pendant de longs mois, certains diplomates refusent daller se battre dans la boue avec les trolls de Prigojine. Au ministère des Armées, le ton est plus martial. « Nous navons pas le choix : il faut répondre. Nous pouvons continuer à nous boucher le nez mais cela narrêtera pas les Russes. Il faut comprendre que cette guerre hybride n‘est pas forcément sale », explique un militaire. « Les temps ont changé. Une bonne équipe image a parfois plus dimpact que trois sections dinfanterie », renchérit un autre

UkraineRussie : de la Centrafrique au Mali, Wagner participe à la guerre de Poutine 

Sous linjonction dEmmanuel Macron et de JeanYves Le Drian, qui considèrent eux aussi quil faut répliquer, les choses finissent par bouger. À la fin de 2020, une « task force » dune poignée de personnes est discrètement montée au Quai dOrsay pour suivre ces dossiers et concevoir une riposte à la propagande russe. Sylvain Itté, ancien ambassadeur de France en Angola, est nommé envoyé spécial pour la diplomatie publique en Afrique. Sur sa feuille de mission figure notamment la promotion de laction de la France sur le continent. Car les autorités françaises en sont convaincues : pour remporter la guerre de communication contre les Russes, il leur faut dabord mieux communiquer sur ce quelles font en matière de développement 

« Ce que nous faisons dans ce domaine est totalement écrasé par notre action militaire, Résultat, quand vous interrogez des jeunes Africains francophones sur leur perception de la France, ils répondent « opération militaire » et « pillage des ressources« . Il faut réussir à changer cela », analyse un diplomate français. Pour y parvenir et en terminer avec une communication institutionnelle que certains jugent « totalement dépassée », un changement de méthodologie est enclenché. « Il faut arrêter les selfies dambassadeurs qui inaugurent un puits, résume un responsable français. Il faut sappuyer sur des réseaux de personnalités locales, qui parlent de tout ce que nous faisons dans leur pays, mais aussi sur nos diasporas, qui sont un de nos atouts majeurs sur le continent. » Mais, au contraire de la Russie, la France ne peut compter sur aucune personnalité africaine influente sur les réseaux sociaux sa Nathalie Yamb ou son Kémi Seba pour défendre son action

Des débuts amateurs 

De leur côté, les militaires français nont pas attendu pour passer à laction. Mais les débuts sont laborieux voire franchement amateurs. En décembre 2020, Facebook annonce la fermeture de centaines de faux comptes menant des opérations de désinformation en Afrique depuis la Russie et... la France. Dans son rapport, la firme américaine affirme que le réseau français a « des liens avec des personnes associées à larmée française ». Quatrevingt quatre comptes, 6 pages, 9 groupes sur Facebook et 14 comptes Instagram sont fermés. Pataques à Paris, l‘armée, visiblement embêtée, dément toute implication. Les responsables politiques, eux, napprécient guère dêtre ainsi pris les mains dans le pot de confiture

FranceRussie : le Mali et la Centrafrique au cæur dune guerre dinfluence sur Facebook 

Selon nos informations, lopération, qui avait vocation à rester secrète, a bien été montée par des militaires français sur ordre de leur état major. « Les Russes nous étrillaient en Centrafrique depuis 2019. Décision a donc été prise de monter des comptes pour les contrer et promouvoir l‘action de la France », raconte un gradé. Le réseau est monté à la chaîne, de manière un peu grossière, jusquà se faire repérer. « Nous avons sûrement fait des erreurs, comme nous pouvons en faire sur le terrain. Mais au moins, cette fois, il ny a pas eu de dommage collatéral », minimise un officier

Le détonateur malien 

Pendant que les Français bricolent, les Russes passent à la vitesse supérieure. Au Mali, ils se sont engouffrés dans la brèche ouverte par la junte du colonel Assimi Goïta. Au début du second semestre de 2021, les notes jaunes de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) qui atterrissent sur le bureau dEmmanuel Macron sont univoques : Wagner arrive au Mali. En décembre, les premiers contingents de mercenaires foulent le tarmac de Bamako. « Ce débarquement de Wagner au Mali a agi comme un détonateur, raconte un haut responsable français. Cette fois, nous avons vraiment pris conscience que les Russes ne se contenteraient pas de rester dans quelques angles morts mais quils avaient une ambition bien plus grande, celle de simplanter dans des pays francophones de premier plan. » 

Mali Florence Parly : « Sur leurs liens avec Wagner, les Russes ne trompent personne >

Certains vont même plus loin. Depuis linvasion russe de lUkraine, fin février, ils sont convaincus que Moscou a une stratégie globalisée contre les Occidentaux, avec une ligne de front sétendant du Donbass au LiptakoGourma. « Nous avons longtemps sousestimé loffensive russe en Afrique, admet une source élyséenne. Alors quen réalité il sagit du même champ de bataille. Dans la logique du Kremlin, le Mali est à peu près aussi important que lUkraine. Voilà pourquoi ils y assumeront des efforts dans la durée. » De fait, Wagner reste au Mali malgré les retards de paiement de la junte, et le nombre de ses mercenaires y demeuré stable (environ 1 200 hommes) depuis janvier, alors qu‘il a largement diminué dans dautres pays afin denvoyer des renforts en Ukraine

Côté français, le sujet semble enfin pris au sérieux. En juillet 2021, un général convaincu de la nécessité de sengager dans cette guerre de linformation, le général Thierry Burkhard, est nommé chef détatmajor des armées par Emmanuel Macron. Trois mois plus tard, larmée française adopte une doctrine militaire de lutte informatique dinfluence (L21), afin de structurer ses moyens de combat dans le cyberespace. Elle est notamment confiée au commandement de la cyberdéfense (Comcyber), basé à Rennes, en Bretagne, et placé sous lautorité directe du chef détatmajor des armées

Au quotidien, ses hommes surveillent les réseaux sociaux grâce à des logiciels spécifiques, traquent les faux comptes ou les trolls, et mènent la riposte en cas déventuelle attaque étrangère et donc russe. Ils font également de la lutte informatique offensive, par exemple avec des attaques par déni daccès, méthode classique qui consiste à envoyer des millions de requêtes au même serveur pour le saturer

Riposter à tous les niveaux 

À Paris, lheure nest pas encore à la mobilisation générale, mais lambition est désormais daccroître la coopération interministérielle. « Si nous voulons donner un coup darrêt à la montée en puissance russe en Afrique, il va falloir que tout le monde sy mette et pas seulement nous, les militaires », lâche, un brin amer, un haut gradé. Les ministères des Armées et des Affaires étrangères ont ainsi été priés de travailler en meilleure synergie sur ces enjeux. Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, qui est rattaché au secrétariat général de la Défense et de la sécurité nationale (SGDSN), a également été mis en alerte sur le sujet

Un travail de veille plus important a aussi été engagé. Les sociétés de sécurité privées Amarante International et Geos ont été récemment mandatées par le ministère des Armées pour mener des études dopinion au Sahel. Les autorités françaises nhésitent pas non plus à intervenir directement auprès des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les cinq géants du web) pour signaler des opérations dinfluence ou les pousser à fermer des comptes prorusses. Même technique dans les pays africains, les ambassades de France sont désormais invitées à signaler systématiquement toute fake news ou attaque informationnelle aux autorités de régulation locales. Cela a par exemple été le cas au Cameroun avec des contenus de la chaîne Afrique Media TV, connue pour ses positions très prorusses et antifrançaises

Wagner au Mali : enquête exclusive sur les mercenaires de Poutine 

Le principe dune riposte étant désormais acquis, reste une question sensible, que les décideurs français n‘ont pas totalement tranchée : jusqusautorisentils à aller dans cette guerre de communication ? En clair, fautil avoir recours aux mêmes méthodes que les Russes pour lemporter ? Entre lÉlysée, le Quai dOrsay, lhôtel de Brienne ou encore le Boulevard Mortier, siège de la DGSE, les opinions divergent. Malgré ces tergiversations éthiques, tous jurent quil y a une ligne rouge quils ne franchiront jamais : celle de la manipulation et de la désinformation. « Cela est 

contraire à ce que nous sommes. Et de toute façon, même si nous décidions de jouer cette carte, nous ferions toujours moins bien que les Russes dans ce domaine », estime un diplomate

Faux comptes, vraies informations 

Irréprochables, vraiment ? Selon nos informations, larmée française, qui a visiblement tiré les conclusions de son fiasco de 2020, continue secrètement à administrer de faux comptes dans lunivers numérique africain, notamment sur Twitter, Facebook et YouTube. « Il y en a toujours, même si ce nest pas notre mode opératoire privilégié », indique lune de nos sources militaires. encore, « pas question de mentir», assuretelle, juste de mener des opérations dinfluence en maniant des informations réelles. « Concrètement, ils font du contenu authentique avec des méthodes inauthentiques », résume un bon connaisseur du sujet. Reste, maintenant, à ne pas se refaire prendre

AfriqueFrance : sur les réseaux sociaux, le grand bazar du complotisme et des rumeurs 

Au début daoût, un profil Twitter a attiré lattention des connaisseurs du Sahel. Créé assez récemment, en août 2021, au nom de Gauthier Pasquet et orné dun drapeau français, il publie depuis plusieurs semaines des informations prétendument exclusives compromettantes pour la junte malienne et favorables aux intérêts français mais aussi ivoiriens. Si rien nindique par qui il est piloté, ce profil a tout du faux compte. Dans sa bio, Gauthier Pasquet indique être « correspondant de RFMTV au Mali, en Guinée et au Burkina Faso »

Pourtant, une simple recherche internet permet den douter. Impossible de trouver un journaliste à ce nom. Sa photo de profil, générée par intelligence artificielle, est celle de Can Dündar, un journaliste turc vivant en exil à Berlin depuis 2017. Contacté sur Twitter, il na pas répondu aux messages de J.A. Quant à RFMTV, sa page Wikipédia indique quelle est une chaîne de télévision musicale française, « diffusant des clips des années 19801990 et des nouveautés ainsi que des spectacles musicaux ». On la voit donc mal dépêcher un correspondant en Afrique de lOuest… 

Benjamin Roger

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