Fraîchement réélu à la tête du PPA-CI, Laurent Gbagbo peine à incarner l’union d’une gauche fragmentée entre ses anciens lieutenants qui tracent leur propre chemin. Une course contre la montre est engagée face à un RHDP hégémonique avec pour échéance la présidentielle de 2030.
Le pas et le verbe sont hésitants, mais la popularité, intacte. Du haut de ses 81 ans, Laurent Gbagbo a vieilli, mais il est toujours là. À l’occasion du premier congrès du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) et de la Fête de la renaissance qui a suivi, le 16 mai, l’ancien président a tenu son premier discours depuis l’élection présidentielle d’octobre 2025.
<< Je vais déléguer le pouvoir pour que le parti puisse continuer à fonctionner. Au bout de quelques années, on va voir si les choses marchent bien », a-t-il déclaré, comme pour justifier sa réélection, à rebours de sa déclaration de retrait du devant de la scène. Déléguer sans toutefois laisser émerger quelqu’un trop tôt, pour donner les meilleures chances à son dauphin.
Dans l’assistance, hormis les soutiens de l’ancien président, plusieurs partis invités ont envoyé des délégations. Le Front populaire ivoirien (FPI) de Pascal Affi N’Guessan, première formation de Laurent Gbagbo, est présent, tout comme le Mouvement des générations capables (MGC) de son ex-épouse Simone Ehivet Gbagbo.
Des clans irréconciliables
Mais derrière ces égards de circonstance – réservés également au Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) -, la réalité des relations entre les uns et les autres est moins heureuse. Si Simone Ehivet Gbagbo a envoyé son secrétaire général à la fête, elle s’est déplacée en personne quinze jours plus tard à Aboisso à l’invitation de Dominique Ouattara, avant de se rendre dans les bureaux de la première dame, à Cocody, le 3 juin.
Ces moments remarqués, dont les clichés ont été largement repris sur les réseaux sociaux, n’ont cessé
d’alimenter les rumeurs sur un rapprochement entre Simone Ehivet Gbagbo et celui qui l’a fait emprisonner en
2011, Alassane Ouattara. Et surtout, d’entériner la rupture entre l’ex-première dame et militante et celui avec qui elle a partagé sa vie et son combat.
Dominique Ouattara et Simone Ehivet Gbagbo, le 3 juin 2026.
Car si Laurent Gbagbo est toujours la figure tutélaire de la gauche, un titre que personne ne lui conteste, il n’en est plus le ciment. Au demeurant, il reste << trois morceaux de l’ancien FPI », constate, avec un brin d’amertume, Pascal Affi N’Guessan. Simone Ehivet Gbagbo en tandem avec Charles Blé Goudé d’un côté, Laurent Gbagbo de l’autre, et lui, au milieu.
Dans le bureau de sa résidence, à la Riviera 4, le président du parti historique de Gbagbo explique comment il en est venu à ressusciter la Coalition pour l’alternance pacifique (CAP-CI), outil de l’opposition ivoirienne pour l’élection présidentielle de 2025 qui s’était soldé par un échec. Un fiasco en grande partie dû à la coalition concurrente du <<< Front commun» entre le PDCI et le PPA-CI. Tidjane
Thiam, Simone Ehivet Gbagbo et Charles Blé Goudé avaient annoncé en janvier dernier quitter une CAP-CI très ébranlée. Mais Pascal Affi N’Guessan, nouveau
président de la structure, a déclaré avoir renouvelé l’équipe dirigeante, et formé un nouveau programme qui doit être révélé le 25 juillet.
Coalitions rivales
<< On prépare l’après-2025, pour ne pas dire l’avant
2030», explique l’ancien Premier ministre de Laurent
Gbagbo. Pascal Affi N’Guessan le sait, la prochaine échéance électorale approche rapidement et ses
inconnues sont nombreuses. Une réforme
constitutionnelle peut-elle abroger la limitation des mandats? La récente promotion du frère du président, Téné Birahima Ouattara, vise-t-elle à le positionner en tant que dauphin? Autant de questions qui nécessitent à
ses yeux une union de l’opposition, sans laquelle l’issue
sera la même qu’en 2025. Avec Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara presque nonagénaires en 2030, le scrutin pourrait avoir de nouveaux visages pour têtes
d’affiche.
■ «Je rêve d’une union de gauche qui dépasse les querelles», indique Charles Blé Goudé
Charles Blé Goudé Président du Cojep
Certains sont déjà connus de tous. «<< Je rêve d’une union de gauche qui dépasse les querelles, indique Charles Blé Goudé. 2025, c’est l’échec d’une gauche incapable de se
réinventer et de réunir ses forces. » S’il partage l’avis d’Affi N’Guessan, l’éphémère ministre de la Jeunesse de Laurent Gbagbo n’adhère ni à son projet de faire renaître la coalition ni à son calendrier. À ses yeux, chacun doit, pour peser, d’abord travailler à la restructuration et à l’implantation de son propre parti ainsi qu’à un projet politique. « s’agace, incisif, un cadre du MGC. Il essaie d’exister politiquement car son parti est mort! ». De son côté, Simone Ehivet Gbagbo travaille à créer une nouvelle coalition devant rallier Charles Blé Goudé. Ce dernier pourrait aussi intégrer la nouvelle formation souverainiste d’Ahoua Don Mello, avec qui des discussions sont menées depuis septembre 2025, ou encore Mamadou Koulibaly, ex-président du Lider. La formation de l’ex-première dame n’a pas digéré l’absence de ralliement, voire de soutien, des autres partis à sa candidature en octobre 2025. <<< Les éligibles faisaient office de faire-valoir aux yeux du reste de l’opposition», tranche Pascal Affi N’Guessan. <<< Simone Gbagbo et Ahoua Don Mello ne sont plus à gauche, mais avec le RHDP », le rejoint un cadre du PPA- CI. Quid de Charles Blé Goudé? « La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’agitateurs, c’est un pays de grands leaders, tacle notre source. Tous viennent de Gbagbo sans avoir réussi à s’en détacher. >> Gbagbo, l’ultime arbitre Dans cette guerre de la gauche, chacun appelle poliment à l’alliance, mais tous les coups sont permis. « On est condamnés à espérer que tous reviennent. Le RHDP a étendu son influence partout, quel parti peut espérer aujourd’hui évoluer tout seul?», souligne Pascal Affi N’Guessan. Après la large majorité à l’Assemblée nationale raflée lors des élections législatives de décembre 2025 et la prise de communes et régions stratégiques, le parti présidentiel a la mainmise sur le paysage politique. « On n’a pas réussi à ancrer la popularité du PPA-CI au sein de la base, mais celle de Gbagbo, oui », reconnaît l’un de ses proches. << Face à Photocopie pour le RHDP, Tidjane Thiam ou Jean-Marc Yacé pour le PDCI, peut-être Simone Gbagbo et Ahoua Don Mello de nouveau, on décidera qui envoyer », indique notre interlocuteur. Justin Koné Katinan ou Hubert Oulaye pourraient être de ceux-là. La décision, si elle est déjà prise, ne devrait être annoncée qu’en 2028. Reste l’espoir que l’ancien président choisisse l’union. << On doit quelque chose à Laurent Gbagbo et réciproquement », affirme Pascal Affi N’Guessan. Sera-t-il lui-même candidat? «Si j’en suis empêché par des problèmes de santé ou la Constitution, je prendrai ma retraite, affirme-t-il. Ou si je sens que la relève est prête >>. << Avant qu’il envisage de quitter la scène politique, lui qui est au-dessus des clans, doit regrouper la gauche pour pérenniser sa vision »>, juge Charles Blé Goudé. L’opposition se battra-t-elle encore au nom de Laurent Gbagbo? JM source JA