4 juillet 2022
Paris - France
POLITIQUE

Côte d’Ivoire  : Ouattara, Gbagbo, Bédié… Paix des braves  ou poker menteur ? 

Les retrouvailles entre les trois éléphants de la politique ivoirienne marquent un tournant dans le processus de réconciliation nationale. Mais en coulisses, cest une ultime partie de poker menteur qui se dessine..

Ils sétaient quittés après leur débat de lentredeux tours de lélection présidentielle, le 25 novembre 2010. Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo ne sétaient plus jamais revus, séparés par une haine réciproque qui plongea leur pays dans le chaos et leur fit prendre deux trajectoires radicalement différentes. Au premier, le pouvoir et les ors de la publique. Au second, la prison de Scheveningen et un procès à rallonge devant la Cour pénale internationale (CPI).

Finalement acquitté des charges de crimes de guerre et de crimes contre lhumanité dont il était accusé pendant la crise postélectorale de 20102011, Gbagbo est revenu à Abidjan mijuin. Depuis, beaucoup attendaient avec impatience ses retrouvailles avec son ancien ennemi censées, qu moins symboliquement, tourner la page de leur violente rivalité. Alors, ce 27 juillet, quand l’ancien détenu est descendu de sa voiture pour fouler le tapis rouge du palais et faire une accolade à son successeur, l‘image avait forcément quelque chose dhistorique

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Face aux nombreux objectifs guettant leurs moindres faits et gestes, ces deux politiciens madrés ont multiplié les petites attentions et les mots doux. À Ouattara qui lui donnait du « mon ami » ou mon « cher Laurent », Gbagbo répondait par du « M. le président, reconnaissant au passage un statut quil lui avait, jusque, toujours nié. De quoi, parfois, se frotter les yeux, pour sassurer que tout ça était bien réel

« Nous pouvons nous pardonner » Aussi surjouée soitelle, cette rencontre entre les deux rivaux marque un tournant dans le processus de réconciliation nationale, jamais vraiment enclenché. Depuis son retour sur les bords de la lagune Ébrié, Laurent Gbagbo, bien quassez offensif, campe une posture de vieux sage revenu dans un esprit de paix et de concorde. Alassane Ouattara, lui, est soucieux de limage quil laissera derrière lui. Critiqué depuis quil a été réélu pour un troisième mandat, fin 2020, alors quil sétait engagé à quitter le pouvoir, le chef de lÉtat entend rester dans l’Histoire comme celui qui qura réconcilié le pays et permis lémergence dune nouvelle génération. « Il a une vraie volonté de trouver des voies dapaisement. Et comme cest lui le président, il sait parfaitement que cest à lui quon demandera des comptes à la fin », confie un de ses intimes

Avant de revoir Gbagbo, Ouattara avait renoué contact avec son autre principal adversaire : Henri Konan Bédié. Depuis leur bras de fer lors de la dernière présidentielle, marqué par un blocus policier autour de la résidence abidjanaise de Bédié et larrestation de plusieurs de ses proches collaborateurs, les deux hommes se sont progressivement rapprochés. Dabord en se revoyant qu Golf Hôtel dAbidjan, minovembre. Puis en continuant, jusquà aujourdhui, à se parler ponctuellement au téléphone. 

LA SEULE ISSUE QUI RESTE À QUATTARA, GBAGBO ET BÉDIÉ EST CELLE DE L‘APAISEMENT 

Bédié, Ouattara, Gbagbo. Trois figures tutélaires qui, malgré leur âge avancé (87 ans, 79 ans, 76 ans), continuent à régner en maîtres absolus sur la vie politique ivoirienne, dont ils squattent les premiers rôles depuis un quart de siècle. Les deux premiers restent les incontournables patrons de leurs partis respectifs : le Parti démocratique de Côte dIvoire (PDCI) et le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Le troisième, qui a choisi le 9 août de laisser la coquille du Front populaire ivoirien (FPI) à Pascal Affi NGuessan, est bien décidé à lancer une nouvelle formation pour unir la gauche ivoirienne derrière lui. 

Depuis la réélection agitée de Ouattara, qui est parvenu à simposer à tous comme le chef de lÉtat, les trois leaders et leurs lieutenants lassurent la main sur le coeur : lheure est venue de se retrouver, de se parler et de se réconcilier pour en finir avec les crises à répétition qui ont tant plombé leur pays. « Nous ne pouvons pas tirer un trait comme ça sur tout ce qui sest 

passé, mais nous pouvons nous pardonner et nous tendre la main. Tout ce qui va dans le sens du dialogue et de la réconciliation nationale est positif », clame Noël AkossiBendio, ancien maire de la commune du Plateau et figure du PDCI, luimême rentré à Abidjan le 3 juillet après trois ans dexil pour cause dennuis judiciaires

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Dans les chancelleries étrangères, la prudence reste de mise, cette phase de décrispation est plutôt bien perçue. « Peu importe que ce soit des postures ou quils aient des arrièrepensées. Le simple fait que Ouattara, Gbagbo et Bédié se revoient et se parlent contribue déjà à apaiser la situation », estime un diplomate basé à Abidjan

Malgré ces signaux rassurants et les belles images de poignées de main qui saffichent en une des journaux, personne, pourtant, ne semble vraiment croire en la sincérité des trois « vieux ». Car les Ivoiriens le savent parfaitement : aucun dentre eux nest du genre à sattendrir, loin de . « Ouattara, Gbagbo et Bédié ne se font aucune illusion sur la bonne foi des uns et des autres, mais la seule issue qui leur reste est celle de lapaisement. Ils commencent à avoir un certain âge et tous veulent sortir par la grande porte », souffle un confident du président. Dautant plus que, dans chaque camp, la relève se manifeste avec de plus en plus dinsistance. En off, certains « jeunes » loups (entendez au moins quadragénaires...) du RHDP, du FPI et du PDCI ne cachent plus leur lassitude face à léternel match à trois de leurs aînés. « Il faut quon avance, et donc quils purgent leurs vieux contentieux », estime un 

cadre du PDCI

Paix des braves ? 

LE VRAI OBJECTIF DE BÉDIÉ ET GBABGO, À TERME, EST DE PRENDRE LE POUVOIR À QUATTARA 

Quinze jours avant de revoir Alassane Ouattara, Laurent Gbagbo avait entamé sa tournée des grands ducs en retrouvant Henri Konan Bédié sur ses terres, à Daoukro. encore, les retrouvailles se voulaient hautement symboliques. Une sorte de renvoi dascenseur à la visite que Bédié avait rendu à Gbagbo à Bruxelles, en juillet 2019, quelques mois après sa remise en liberté sous conditions par la CPI

Accompagnés de leurs épouses Henriette Konan Bédié et Nady Bamba, les deux exprésidents ont passé le weekend ensemble, entourés de leurs étatsmajors. ner et nuit sur place, visite des plantations dhévéa du « Sphinx »... Pendant 48 heures, le leader du PDCI et le fondateur du FPI ont multiplié les sourires et affiché leur entente. Tout en rappelant leur opposition à Ouattara, ils ont aussi réclamé la mise en oeuvre dun « dialogue national inclusif »

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« Leur alliance est dabord faite dans un esprit de décrispation et de réconciliation, affirme Justin KoKatinan, exministre et porteparole de Laurent Gbagbo. Pour le moment, il ny a aucun arrièrecalcul politicien. » À voir... Comment ces deux animaux politiques, tous deux arrivés au sommet de lÉtat avant den être brutalement évincés, nauraient pas en tête lidée dune revanche sur leur rival commun ? « Certes, ils sont convaincus de la nécessité dapaiser la situation. Mais leur vrai objectif, à terme, est de prendre le pouvoir à Ouattara », glisse un membre du premier cercle de Gbagbo

Dans les coulisses de cette paix des braves se dessine donc une nouvelle, voire ultime, partie de poker menteur. Sur la table, la dernière combinaison possible dans le jeu dalliances mouvantes auquel ils se prêtent depuis plus de vingt ans : Gbagbo et Bédié contre Ouattara. De quoi susciter lamertume dune partie de leurs compatriotes, lassés de leurs retournements de vestes au gré des circonstances. « Certains sen émeuvent, mais ce genre de manoeuvre est courant dans les pays il y a trois pôles politiques majeurs. Il ny a rien dextraordinaire dedans », tempère un baron du FPI qui, dans un clin doeil, complète son propos en citant lun des dictons préférés de Félix HouphouëtBoigny : « La politique est la saine appréciation des réalités du moment »

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Après sêtre longtemps détestés, Bédié et Gbagbo se sont rapprochés à la faveur de leur opposition commune à Ouattara. En juin 2020, cinq mois avant lélection présidentielle, leurs deux partis avaient signé un « accord de collaboration ». Malgré des divergences sur la conduite à tenir face à la réélection de Ouattara, les deux opposants ont continué à coopérer. Lors des législatives de mars dernier, le PDCI et le FPI ont ainsi présenté des listes communes dans la plupart des 205 circonscriptions du pays. Résultat : 65 députés pour le PDCI et 17 pour le FPI. Depuis, leurs deux groupes parlementaires assurent quils veulent continuer à « travailler ensemble » face à la majorité présidentielle

« Alliance de dupes » 

Jusquira cette alliance ? Nul ne le sait, même si ses protagonistes affirment vouloir la faire durer le plus longtemps possible. Dans les deux camps, certains assurent quelle va au delà des chefs. « Nous avons des divergences, mais nous partageons surtout des idéaux, à commencer par la restauration de la démocratie et de lÉtat de droit en Côte dIvoire, indique un cadre du PDCI. Notre combat contre la violation de la Constitution et lexpérience commune de la répression a consolidé la solidarité entre nos bases militantes. » Les deux formations entendent aussi collaborer à court terme sur des enjeux plus concrets comme la révision du code électoral ou la composition de la Commission électorale indépendante (CEI)

AVANT DE PENSER À NOUS BATTRE, IL FAUDRAIT DÉJÀ QUILS ARRIVENT À METTRE DE LORDRE DANS LEURS RANGS 

Dans leur ligne de mire : les prochaines élections municipales et régionales, qui devraient se tenir en 2023. Chez les proBédié comme chez les proGbagbo, le calcul est simple et repose sur la règle des trois tiers. « Nous avons trois forces politiques largement dominantes en Côte dIvoire. Si deux se mettent ensemble contre la troisième, elles lemportent logiquement », prédit un proche de Gbagbo. Une théorie à laquelle ne croient pas leurs adversaires du RHDP, visiblement peu inquiets de lattelage formé par leurs principaux opposants, qualifié « dalliance de dupes » par le directeur exécutif du parti, Adama Bictogo

« Avant de penser à nous battre, il faudrait déjà quils arrivent à mettre de lordre dans leurs rangs », ironise un ministre de premier plan. Depuis son retour, Gbagbo a en effet lancé une procédure de divorce, au sens propre comme au figuré, avec son ex épouse Simone Gbagbo, laquelle reste une figure fondatrice et toujours influente du FPI. Le cas Pascal Affi NGuessan, à qui lancien chef de lÉtat a décidé de laisser le parti pour créer une nouvelle formation, sannonce tout aussi sensible. Quant à Bédié, plusieurs responsables du PDCI ne lui pardonnent pas sa stratégie perdante à la dernière présidentielle et estiment que le temps est venu pour lui de passer la main

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Ouattara maître des horloges 

De son côté, Alassane Ouattara, en tant que chef de lÉtat, garde la main. Et na pas lintention de se presser, encore moins de donner limpression de répondre au tempo dicté par ses opposants. Réélu pour cinq ans et disposant dune majorité à lAssemblée nationale, le président est confronté à de nombreux défis. Relance économique, situation sanitaire, lutte contre la menace jihadiste... Dans son premier cercle, on rappelle qu‘il a beaucoup dautres dossiers à gérer en plus de la réconciliation nationale. Pas question, non plus, de trop en faire, au risque de donner limpression que la Côte dIvoire serait en situation périlleuse. Lorganisation dun grand dialogue national ou la nomination dun gouvernement d‘ouverture ne sont donc pas à lordre du jour

« Sil veut vraiment la réconciliation nationale, il peut la faire. Cest lui le président, avec à sa disposition tous les moyens de lÉtat. Rien ne lempêche de faire un discours marquant ou de poser des actes forts qui feraient vraiment avancer les choses », analyse Hubert Oulaye, député et ancien ministre de Gbagbo. « Ils disent quils veulent la réconciliation, mais quils commencent par donner des gages en matière de respect de la liberté et de la démocratie », renchérit un membre du PDCI. Lors de son entretien avec Ouattara au palais, Gbagbo a lourdement insisté sur le cas dune centaine de prisonniers politiques toujours en détention et a réclamé leur libération

En réponse, ADO a annoncé, à loccasion de la fête nationale du 7 goût, la mise en liberté provisoire ou sous contrôle judiciaire de 69 personnes détenues à la suite des évènements survenus pendant la présidentielle doctobre 2020

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Quid des victimes de la crise post électorale de 20102011 dans toutes ces tractations politiciennes ? Dix ans après les nombreux crimes commis, leurs familles et leurs proches ne cachent pas leur colère face à labsence de justice. « 3 000 morts et aucun coupable », entendton souvent dire en Côte dIvoire. Dans certains foyers, le retour en fanfare de Gbagbo, et plus récemment ses embrassades avec Ouattara, sont mal passés. « Il faut traiter ces sujets de manière profonde, sous peine de les voir ressurgir dans le futur. La réconciliation doit se faire dans la vérité. Seule la vérité permettra dapporter la justice. Tant que cela nest pas fait, les rancoeurs persisteront », estime un baron du FPI

Mijuillet, la Commission dialogue vérité et réconciliation (CDVR) mise en place après la crise postélectorale a rendu publiques ses principales conclusions et recommandations pour, selon elle, appuyer la dynamique de réconciliation nationale. Se traduiront elles par des poursuites judiciaires ? Certains lespèrent. La CPI, quant à elle, nen a pas fini avec les dossiers ivoiriens malgré lacquittement définitif de Gbagbo et la levée du mandat darrêt contre son exépouse, Simone. Ces dernières semaines, le bureau du procureur a dépêché des missions à Abidjan pour poursuivre ses enquêtes de terrain. Reste à voir sur quoi et surtout sur qui elles aboutiront

JA

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