3 juillet 2022
Paris - France
POLITIQUE

Côte d’Ivoire : faut-il pousser Gbagbo, Bédié et Ouattara à la retraite ?

Un député travaille à un projet de loi qui vise à réinstaurer une limite dâge à 75 ans pour être candidat à la présidentielle. Cela aurait pour conséquence de disqualifier les trois principaux personnages de la vie politique ivoirienne

Tout a commencé avec une publication sur la page Facebook dAntoine Assalé Tiémoko. Par ailleurs maire de Tiassale (petite ville située à une centaine de kilomètres au nord d’Abidjan), le député annonce travailler à un projet 

de loi hautement sensible : la réinstauration dune limite dâge pour briguer la candidature suprême

Ces quelques lignes font lobjet dune bombe sur la scène politique. Si la modification est adoptée, les leaders 

des trois principales forces politiques seront écartés de la présidentielle de 2025, déjà dans tous les esprits. Lactuel président Alassane Ouattara a 79 ans, et ses deux prédécesseurs, Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, ont respectivement 76 et 87 ans. « La question de la retraite de messieurs Ouattara, Bédié et Gbagbo de la scène politique ne doit pas être un sujet tabou, martèle lhomme politique. Ces acteurs qui cristallisent les tensions depuis trente ans risquent à nouveau de se retrouver sur la ligne de départ pour une dernière élection de tous les dangers en 2025. » 

Un homme influent Antoine Assalé Tiémoko en est à la phase de rédaction de son projet, qu‘il espère soumettre lors de la prochaine rentrée parlementaire, en avril 2022. Mais atil des chances de voir son 

projet aboutir ? Lélu se veut confiant : « Il va de soi que jéchange avec plusieurs députés de tous bords politiques qui partagent la même opinion que moi. Mais ceuxnont pas la même liberté et ne peuvent pas ouvertement sexprimer sur la question. Une fois que le projet sera inscrit au calendrier pour examen et adoption, vu que le vote se fait de façon secrète, chaque député pensant que les choses doivent changer pourra se prononcer. » 

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Le parlementaire est un homme influent dans le marigot politique ivoirien. Depuis 2011, il dirige lÉléphant Déchainé, un hebdomadaire denquête dont les révélations égratignent régulièrement les puissants. Redouté, critiqué parfois, Antoine Assalé Tiémoko a le mérite de la constance dans ce dossier : il sétait opposé à la suppression de la limite dâge, en 2016. Dans son combat, il peut compter sur le soutien dune petite frange du Parti démocratique de Côte dIvoire, emmenée par Jean-Louis Billon. L‘homme de 56 ans vient de déclarer sa candidature à la présidentielle de 2025. Lui qui avait vu ses ambitions réduites à néant lors du dernier scrutin à cause de la 

candidature dHenri Konan Bédié aurait tout intérêt à voir son chef hors jeu. « Sous dautres cieux, lespérance de vie est beaucoup plus longue quici. Chez nous, alors quen moyenne on ne vit pas plus de 60 ans et que les jeunes composent la majorité de lélectoratje trouve ça normal de mettre une limite dâge. Cela favoriserait un renouvellement de la classe 

politique », estimetil

Lindispensable appui de la majorité 

Laffaire est loin dêtre gagnée. Dans lhémicycle, certains sont farouchement contre, au nom de l‘égalité. « Il est primordial que toutes 

les sensibilités puissent se retrouver dans une offre politique ouverte et représentative, sinterroge le député indépendant Olivier Djè Bi Djè, sur sa page Facebook. Il nest pas imaginable déliminer un potentiel candidat comme le président Laurent Gbagbo qui a déjà été écarté de la politique ivoirienne dix années durant [arrêté à la suite de la crise postélectorale, il a été poursuivi pour crimes contre lhumanité avant dêtre définitivement acquitté en mars 2021]. À quoi se résumerait la réconciliation nationale dans ce cas ? » 

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Pour être adopté, le projet de loi devra convaincre les 2/3 du Congrès au sein duquel le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), est largement majoritaire

« On le sait très bien, lobjectif de cette proposition est décarter le président actuel et les deux anciens, analyse GeoffroyJulien Koudo, politologue et auteur de lessai Côte dIvoire : une démocratie sans démocrates. La ploutocratie nest pas la démocratie. Comment faire adopter une telle loi alors quelle vise implicitement, voire expressément à écarter ces trois personnalités ? La seule solution formelle, cest si le président décidait luimême de mettre en pratique sa rhétorique politique il a toujours dit qu’il voulait passer la main à une nouvelle génération. Il pourrait donner une consigne de vote à ses 

parlementaires en ce sens. Lautre possibilité serait de passer par uréférendum, sachant quune partie de la population est favorable à cette modification. » 

Alors même que certaines personnalités de son camp appellent déjà à sa candidature en 2025, Alassane Ouattara pourraitil décider de se disqualifier et de mettre à la retraite ses principaux rivaux ? En 2019, la présidence avait réfléchi à une telle réforme, mais rien nindique que ce soit à nouveau le cas aujourdhui

EN TANT QUE DÉPUTÉ, JE NE PEUX PAS FERMER LES YEUX ET LA BOUCHE. JIRAI JUSQUAU BOU

Pour le politologue GeoffroyJulien Koudo, la crise ivoirienne part toujours des élections : « Depuis son entrée dans le multipartisme dans les années 1990, la Côte dIvoire na pas encore su organiser une élection présidentielle permettant la transmission pacifique du pouvoir. La réconciliation nationale repose sur la formation dun scrutin présidentiel propre, dla pertinence dune telle proposition de loi. » 

Que la proposition soit adoptée ou pas, le député de Tiassalé aura réussi son pari de mettre sur la place publique le débat. « Dans la configuration actuelle, je sais que si les partis politiques ne veulent pas la voter, je nai aucune chance de faire aboutir ma proposition de modification de la Constitution

expliquetil. Si le parti au pouvoir ne simplique pas dans cette voie, elle n‘aboutira pas. Mais en tant que député, je ne peux pas fermer les yeux et la bouche, jirai jusquau bout et jaurai fait mon devoir quelle que soit lissue. » 

JA

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