Le verdict du 22 octobre approche, mais une nouvelle assignation vise déjà le patron du PDCI. Entre bataille judiciaire, tensions internes et stratégie d’apaisement, le parti, qui célèbre ses 80 ans, doit prouver qu’il peut résister à ses propres fractures.
Le temps judiciaire ne s’arrête pas pour Tidjane Thiam. Alors que la juge Aminata Touré doit rendre sa décision, le 22 octobre, après la jonction des procédures engagées notamment par deux membres du bureau politique de la formation, Charles Abié Tchétché et Antoine Siaba, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) affronte un nouveau recours. Le 1er septembre, une assignation a été déposée contre lui et contre Georges- Philippe Ezaley, vice-président du parti.
Selon des éléments qui ont circulé autour de cette nouvelle procédure, les requérants demanderaient à Tidjane Thiam de justifier de l’authenticité des documents produits lors du dépôt de ses candidatures aux 8e et 9e congrès extraordinaires du PDCI, qui se sont tenus en décembre 2023 et en mai 2025.
Quant à Georges-Philippe Ezaley, il est visé pour son rôle dans le comité électoral qui a réceptionné et validé le dossier de candidature. Contacté par Jeune Afrique, Antoine Siaba confirme l’assignation dont il a fait l’objet sans en détailler les motifs : selon lui, les documents sont
restés entre les mains de son avocat, et les informations diffusées sur les réseaux sociaux émanent de la partie adverse. Ces griefs devront donc être établis ou contestés devant la justice.
L’offensive de Calice Yapo
Avant le premier délibéré, initialement annoncé pour le 30 juillet, Calice Yapo, secrétaire exécutif en chef du PDCI, convoque les responsables du parti le 17 juillet à la Maison du parti, à Cocody. Son message est alarmiste. Il évoque les risques d’une destitution de Tidjane Thiam, de l’annulation des nominations intervenues depuis son élection, voire d’une administration provisoire confiée à une personnalité que les militants n’auraient pas choisie.
Pour Calice Yapo, les attaques judiciaires relèvent d’un <«<engrenage » enclenché depuis le refus du PDCI, en juin 2018, de se dissoudre dans le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), la formation présidentielle. Le parti rappelle ensuite la <<<contestation de congrès », la procédure en destitution et
la radiation de Thiam de la liste électorale en 2025, qui a entraîné le rejet de sa candidature à la présidentielle.
A lire :
a Crise au PDCI en Côte d’Ivoire : tout
comprendre aux procédures judiciaires contre Tidjane Thiam
Début septembre, lors de la tournée des 80 ans du parti
dans le Lôh-Djiboua, Calice Yapo revient à la charge. Ceux qui ont saisi la justice ne sont pas des adversaires
extérieurs, mais, souligne-t-il, les «propres militants >> du parti. À Divo, il oppose leurs procédures aux préoccupations qu’il juge prioritaires : conséquences de l’orpaillage clandestin sur les ressources en eau, coût de la
vie, rentrée scolaire et révision de la liste électorale. <<
Le PDCI n’est pas un parti de poubelles », martèle-t-il en appelant ses cadres à préparer la reconquête du pouvoir
en 2030.
Thiam pilote à distance
Le 3 septembre, à Divo, pendant la tournée de Calice
Yapo, Tidjane Thiam intervient par téléphone. << C’est vraiment un territoire historique et clé pour notre parti. Il
faut que vous soyez tous mobilisés », lance-t-il aux militants. Lorsque les militants scandent << Tithi président ! », il répond : « Ça va venir, bientôt. Si on continue à travailler, ça va venir. >>
Cette intervention à distance résume l’une des difficultés
du PDCI. Depuis mars 2025, son président est «<en repli hors du pays », selon l’expression employée par Soumaïla Bredoumy, secrétaire exécutif en chef adjoint chargé de la communication et porte-parole du parti. Après une première escale à Paris, Tidjane Thiam passe régulièrement par Washington, où il poursuit ses activités dans la finance et le conseil.
Aux États-Unis, l’ancien banquier entretient un réseau qui dépasse largement la scène politique ivoirienne. Le 3 juin, il est intervenu à Washington, au Critical Minerals Forum, sommet consacré aux enjeux des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Le 14 juin, il assistait à Philadelphie au premier match de la Côte
d’Ivoire à la Coupe du monde. Fin août, il était reçu à la Maison-Blanche avec Éric Schwesinger, vice-président exécutif chargé du développement du Critical Minerals Forum, afin de présenter au Conseil américain pour la domination énergétique (NEDC) les projets d’Allied Critical Minerals Fund en Afrique, en Amérique du Sud
et en Asie.
Cette présence dans les réseaux économiques américains
nourrit sa stature internationale, tout en accentuant le contraste avec un PDCI que ses lieutenants doivent
animer sur le terrain ivoirien. La tournée anniversaire des
80 ans du parti, au cours de laquelle Calice Yapo multiplie
les déplacements, tente précisément de combler cette
distance.
Le pari de l’apaisement
Au moment même où les procès se multiplient, le ton de
Thiam à l’égard de l’exécutif ivoirien se fait plus conciliant. Le 9 avril, lors du lancement des célébrations des 80 ans du PDCI, il remercie Alassane Ouattara de
s’être fait représenter. Le 6 août, à l’occasion de la Fête de l’indépendance, il salue de nouveau les gestes du chef de l’État et la participation de responsables du RHDP aux cérémonies du parti.
Euphrasie N’Guessan, ancienne députée de Yopougon et vice-présidente du PDCI, théorise ce changement. «Il y a des moments pour faire la guerre, il y a des moments pour faire la paix », explique-t-elle. Ajoutant que Tidjane Thiam utilise désormais «<le ton de l’apaisement, le ton du rapprochement », elle rappelle que le RHDP est «< issu du PDCI » et que les deux partis procèdent de la même matrice houphouëtiste.
Cette lecture n’est pas sans conséquence pour les relations avec le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), de Laurent Gbagbo, allié au PDCI au sein du Front commun. Un proche du PPA-CI récuse toute captation de l’héritage de Félix Houphouët-Boigny: << Houphouët est en quelque sorte un patrimoine national. >> En faire l’affaire d’un seul camp serait << réducteur », estime-t-il. Le premier président ivoirien serait devenu, pour certains,
<< un fonds de commerce >>.
Les tensions se cristallisent le 30 août, à Yopougon, après une sortie d’Augustin Dia Houphouët, ex-député de la commune et vice-président du PDCI chargé de la mobilisation, contre des activistes proches du PPA-CI. Deux jours plus tard, un communiqué signé Calice Yapo rappelle que seul le président, ou une personnalité expressément mandatée, peut engager le PDCI et que les opinions individuelles présentées comme ligne officielle du parti pourront être considérées comme
<<< frauduleuses >> et donner lieu à des poursuites.
Réformer pour tenir
Le PDCI tente de transformer la crise en chantier de réforme. Tidjane Thiam a demandé au secrétariat
exécutif de consulter les militants << de la base au sommet >>. Plus de 300 contributions ont été reçues, selon Bredoumy Soumaïla, et un comité scientifique désormais installé – avec son directoire, son secrétariat technique et ses groupes de travail -, qui doit en faire la synthèse avant de soumettre un rapport au bureau politique.
Le toilettage envisagé dépasse la révision formelle des statuts et vise aussi à rendre la direction plus réactive, ce que le porte-parole du parti estime complexe, avec un bureau politique qui compte plus de 2000 membres. Il évoque des commissions restreintes (consacrées aux finances, à la stratégie ou à d’autres dossiers), capables de préparer rapidement des décisions, et plaide aussi pour que les textes donnent au président une capacité d’intervention mieux définie lorsqu’un militant menace la cohésion ou «met en danger la vie du parti ».
Cette centralisation assumée intervient alors que la réconciliation interne espérée marque le pas. Des vice-présidents
et des doyens tentent de ramener vers la direction Jean-Louis Billon, Maurice Kakou Guikahué, Thierry Tanoh et les députés-maires Jacques Ehouo, Jean-Marc Yacé et Sylvestre Emmou. Bredoumy Soumaïla a cependant rappelé en juin dernier que cette médiation ne procédait d’aucun mandat officiel de Tidjane Thiam.
La porte reste entrouverte, mais le compromis n’est pas engagé.
Le PDCI prépare également l’après-Commission électorale indépendante (CEI), dissoute le 6 mai dernier. Un groupe de travail présidé par Georges-Philippe Ezaley élabore les propositions du parti. Il a notamment consulté le président du groupe parlementaire, Jean-Chrysostome Blessy, reçu plusieurs formations d’opposition à Cocody, et réclamé une table ronde avec le gouvernement.
Le verdict du 22 octobre ne tranchera donc pas seulement un litige statutaire. Une décision favorable donnerait à Tidjane Thiam du temps pour achever sa réforme, reprendre la main sur les alliances et préparer les échéances de 2028 et de 2030. Une décision défavorable pourrait, elle, déclencher une nouvelle bataille de succession. Dans les deux cas, le défi reste le même:
prouver qu’un parti de 80 ans peut se moderniser sans se déliter.
JM. Source JA