Vice-président, Premier ministre et vice-Premier ministre ; trois hommes, trois fonctions, une même loyauté. Alassane Ouattara a redistribué les rôles sans bousculer la hiérarchie et dispose désormais d’un premier cercle de confiance pour le seconder. Et lui succéder?
Le chef de l’État ivoirien a l’embarras du choix. Entre son vice-président, le chef du gouvernement et le vice- Premier ministre, Alassane Ouattara – qui n’est pas particulièrement friand de déplacements officiels -, dispose dorénavant de trois relais de premier plan pour le représenter à l’étranger. Trois hommes, trois fonctions, trois profils, mais une même fidélité envers le président. Avec, depuis quelques mois, le goût de la nouveauté pour Téné Birahima Ouattara (TBO), dernier arrivé de ce trio appelé à prendre une place prégnante dans l’architecture du pouvoir ivoirien.
Le frère cadet du président, qui tient depuis 2021 le stratégique portefeuille de la Défense, a ainsi progressivement élargi son périmètre. Promu vice- Premier ministre le 23 janvier dernier, désormais numéro deux du gouvernement, Téné Birahima Ouattara s’est vu confier une fonction qui vient consacrer, au-delà de son rôle de sécurocrate, son statut d’homme fort du régime.
Dans le ballet diplomatique africain, il apparaît désormais comme l’un des éminents représentants que le président ivoirien peut dépêcher lorsqu’il choisit de ne pas se déplacer lui-même. Ainsi, pour les célébrations de la fête nationale gabonaise, le 17 août, à l’invitation de Brice Clotaire Oligui Nguema, il était à Libreville, aux côtés de Félix Tshisekedi, Carlos Vila Nova et Adama Barrow, entre autres.
Pendant ce temps, Robert Beugré Mambé s’affairait sur le terrain, entre visites aux sinistrés d’un incendie survenu à
Treichville, rencontres avec les communautés religieuses… Une présence de proximité du chef du gouvernement, qui correspond aussi à la fonction qu’il exerce depuis sa nomination à la primature, en octobre 2023: celle d’un chef d’orchestre discret, chargé de faire tourner la machine gouvernementale et de mettre en musique les orientations fixées par le chef de l’État.
iémoko Meyliet Koné incarnait à son tour une facette du dispositif. Le vice-président ivoirien était à Luanda pour une séquence diplomatique à l’occasion de la session extraordinaire de l’Union africaine (UA). Son expérience de gouverneur de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et son rang constitutionnel de numéro deux de l’État ivoirien lui confèrent une
stature singulière au sein de l’exécutif. Là où Beugré Mambé est avant tout l’homme du gouvernement et TBO celui de la défense et de la sécurité, Meyliet Koné cumule les rôles institutionnel, économique et diplomatique. L’arrivée du nouvel échelon de vice- Premier ministre dans la hiérarchie de l’exécutif n’a, pour l’heure, pas bouleversé cet équilibre: un décret de mars 2026 maintient Robert Beugré Mambé aux commandes, avec Téné Birahima Ouattara comme second et suppléant en cas d’empêchement.
L’ascension de Téné Birahima Ouattara
Outre ces nouvelles fonctions de second, le vice-Premier
ministre est responsable de la plupart des mécanismes militaires et antiterroristes. Sa promotion a d’ailleurs été en partie justifiée par Alassane Ouattara lors de ses vœux aux armées, fin janvier. Le président ivoirien y a loué la modernisation et la transformation des différents corps sous le commandement du chef d’état-major Lassina Doumbia (élevé au rang de général cinq étoiles, le premier du pays) et la direction de Téné Birahima Ouattara. «C’est pour tous ces excellents résultats que le ministre de la Défense a été promu», a-t-il ajouté sobrement en guise d’éclaircissement, sa décision ayant été très commentée.
Sa nomination en tant que vice-Premier ministre impose de nouvelles obligations à Téné Birahima Ouattara. Longtemps dans l’ombre, à des postes clés mais loin des projecteurs, il se doit désormais de multiplier les apparitions publiques. Sa campagne électorale pour les
législatives de décembre 2025, loin de son habituel fief de Kong, dans la tentaculaire commune abidjanaise d’Abobo, l’a déjà contraint à mouiller le maillot dans les meetings. Son épouse, Aminata Ouattara, dite << Amy», tout aussi discrète que lui, a dû se montrer en public. « Le fait que son épouse devienne elle aussi une personnalité publique montre que Téné Birahima Ouattara lui-même a changé de statut», souligne un cadre du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP).
Le vice-Premier ministre est désormais membre de plein
droit des conseils présidentiels, qui, avant chaque conseil des ministres, permettent de trancher les dossiers les plus sensibles. Aux côtés du président et du vice-président,
Téné Birahima Ouattara participe ainsi aux arbitrages du premier cercle. Sur les questions économiques, Meyliet Koné conserve le dernier mot, au terme de décisions
prises en concertation. Et, lorsqu’il était encore
<< seulement >> ministre d’État à la Défense, TBO pouvait déjà assurer la suppléance du Premier ministre: son nouveau statut élargit et consacre ce rôle, faisant de lui le premier associé de Robert Beugré Mambé.
<<<Nous sommes passés d’un exécutif à trois têtes à un exécutif à quatre têtes, explique Arthur Banga, chercheur à l’université Félix-Houphouët-Boigny. Mais il n’y a pas d’affaiblissement du pouvoir. Le vice-Premier ministre respecte la hiérarchie dans ses prises de parole, même s’il prend un rôle important lié à sa place politique. >> L’ascension de TBO au sein de l’exécutif s’accompagne d’ailleurs de sa montée en puissance dans l’appareil du RHDP, où il siège désormais au nouveau Comité de direction, tandis que Tiémoko Meyliet Koné et Robert Beugré Mambé restent membres du présidium.
Technocrates plutôt que politiques
Ce triumvirat constitué aux côtés du chef de l’État est avant tout une nouvelle preuve de la tendance d’Alassane Ouattara
à faire de technocrates ses conseillers les plus proches. «Le président regarde surtout qui maîtrise le pouvoir,
dossier, explique Arthur Banga. Depuis son arrivée au pouvoir, les seuls Premiers ministres qui ont été de véritables hommes politiques étaient Jeannot Ahoussou- Kouadio – sous l’influence du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) –, puis Hamed Bakayoko. » À l’instar de Daniel Kablan Duncan ou d’Amadou Gon Coulibaly, Tiémoko Meyliet Koné, Robert Beugré Mambé et Téné Birahima Ouattara sont des hommes d’expérience, qui ont dû faire leurs preuves avant d’accéder à ces fonctions.
Ancien cacique du PDCI, le Premier ministre fuit lui aussi
les grands discours, mais, depuis sa nomination, s’y est
accommodé; et quand il est dans la réflexion, son vice- Premier ministre, lui, est dans l’action. «< Robert Beugré Mambé aime consulter autour de lui, tandis que « Photocopie » [surnom couramment donné au frère cadet du président] préfère les décisions», indique un cadre du
parti. Quant aux relations entre les trois hommes du triumvirat, elles semblent particulièrement fluides, notamment entre Tiémoko Meyliet Koné et Téné Birahima Ouattara. Le vice-président connaît la famille Ouattara depuis plus de cinquante ans: ancien banquier de la BCEAO, comme Alassane Ouattara, il s’est rapproché de ce dernier et de son cadet grâce à Balla Ouattara, autre frère aujourd’hui décédé. Une proximité
ancienne qui contribue à expliquer la bonne entente
affichée.
Par ailleurs, la répartition des rôles semble claire. En témoigne l’image d’un exécutif parfaitement ordonné, que résument bien les photos du 7 août à Yopougon, où les trois hommes entourent Alassane Ouattara pour célébrer le 66° anniversaire de l’indépendance. Pourtant, la hiérarchie institutionnelle, elle, l’est moins. Car si le vice- président est, selon la Constitution, le numéro deux de l’État, le statut même de Tiémoko Meyliet Koné soulève une question juridique depuis la réélection d’Alassane Ouattara.
Équilibres futurs
Un flou subsiste en effet sur la qualité du vice-président.
Avant la Constitution de 2016, le vice-président de la République devait être élu en même temps que le président, sur le même << ticket ». Depuis 2016, le numéro deux de l’État ivoirien est choisi, << en accord avec le
Parlement »>, et doit prêter serment << avant son entrée en fonction >> devant les deux chambres réunies en Congrès.
Ce fut le cas en avril 2022 à Yamoussoukro. Mais cette
cérémonie n’a pas été renouvelée après la réélection
d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat.
Derrière la mécanique bien huilée de la nouvelle organisation de l’exécutif se profile par ailleurs un sujet qui ne pourra rester éludé: celui des équilibres futurs. Dans un régime où la question de la succession d’Alassane Ouattara reste, par définition, l’un des sujets les plus scrutés, la montée en puissance de Téné Birahima Ouattara ne peut qu’alimenter les spéculations. << Cette fonction lui permet d’avoir une vue plus large, de ne pas
rester enfermé dans l’image de sécurocrate et de s’intéresser aux dossiers économiques et sociaux >>, analyse un observateur politique. Afin de pouvoir arborer un costume d’homme d’État plus complet?
Ni Alassane Ouattara ni Téné Birahima Ouattara ne se sont jamais épanchés publiquement sur leur lien familial. L’opposition critique vigoureusement l’accession à des postes clés de l’État ou de l’administration de certains parents: outre le vice-Premier ministre, c’est aussi le cas
familiale
de Masséré Touré Koné, secrétaire générale de la présidence, nièce d’Alassane Ouattara. « C’est un angle d’attaque contre le chef de l’État, mais la succession
n’a jamais été commune ici, contrairement à d’autres pays du continent, poursuit Arthur Banga. La communication du pouvoir tente d’enlever au mieux ce
manteau familial. Si Téné Birahima Ouattara est un
candidat probable et sérieux à la succession, il se garde bien de le revendiquer. >>
L’embarras du choix
En l’occurrence, si le vice-Premier ministre venait présenter sa candidature à l’élection présidentielle de 2030 sous la bannière du RHDP, ce lien pourrait l’exposer à des contestations, internes comme externes. << Ce serait une erreur »>, tranche un responsable du parti.
<< La véritable intention d’Alassane Ouattara est-elle de construire une dynastie? Ça ne fait pas consensus »>, s’insurgeait en juin Pascal Affi N’Guessan, président du Front populaire ivoirien (FPI), interrogé par Jeune Afrique. L’opposition dénonce par ailleurs la promotion de « Photocopie » comme une « militarisation du pays », qui cherche à valoriser le travail sécuritaire de ce dernier pour le présenter comme l’homme de la situation. «< On nous fait croire que le danger est à toutes nos frontières >>,
renchérit un autre leader de parti.
Hormis cet obstacle, qui n’est pas des moindres, Téné Birahima Ouattara jouit d’une popularité croissante, accrue par son nouveau mandat de député d’Abobo et sa fonction de vice-Premier ministre. << S’il est resté longtemps dans l’ombre, cela n’enlève rien à sa connaissance du parti, des gens et du pouvoir, résume un analyste politique. C’est un élu local, qui s’occupe de questions de proximité, du quotidien. Il a l’image de quelqu’un constamment sur le terrain, qui n’est jamais à l’étranger. >>
Pour l’instant, cette nouvelle distribution des rôles profite surtout à Alassane Ouattara. Chacun possède son
territoire, ses réseaux et sa fonction, sans remettre en cause l’autorité du chef. Mais cet embarras du choix dont dispose aujourd’hui le président pour le seconder pourrait, à l’approche de 2030, devenir un embarras d’une tout autre nature: celui de choisir, parmi les hommes qui l’entourent, lequel pourrait un jour lui succéder en tant que candidat du RHDP.
JM : Source JA