Celle qui guida la destinée du royaume de Madagascar pendant plus de trois décennies jouit d’une réputation détestable. La population de son île aurait baissé de moitié durant son règne. Voici le quatrième épisode de notre série sur ces « infréquentables » de l’histoire.
Elle aurait même fait revenir le royaume de l’Imerina en arrière après la mort de son mari, Radama Ier. À qui on prête au contraire des avancées sociétales : introduction des missionnaires britanniques sur l’île, instruction des sujets, suppression de l’ordalie du tanguin, une épreuve judiciaire constituant à avaler un fruit empoisonné, rappelle l’historien Simon Ayache, qui en 1975, a consacré sa thèse à Ranavalona Ière.
« Du sang, toujours du sang. La reine considère qu’elle n’a pas gagné sa journée si elle n’a pas ordonné 10 ou 12 condamnations à mort… Si le gouvernement n’est pas bientôt renversé, si l’on n’enlève pas le pouvoir à cette mégère, on verra des exécutions et des atrocités horribles »
Ces quelques lignes sont extraites du Voyage à Madagascar d’Ida Pfeiffer, une Autrichienne exploratrice et écrivaine qui se trouve sur l’île en 1857… Des lignes qui donnent du crédit aux différents surnoms de Ranavalona Ière : Ogresse couronnée, Néron, Caligula, Messaline malgache… la reine de malgache n’avait a priori rien d’une sainte.
Interdiction du christianisme
Ranavalona Ière prend donc le pouvoir en 1828, dans un cocktail d’intrigues propres aux changements de souverains. Une partie de l’élite la soutient en se disant opportunément qu’une femme sera plus facile à manipuler. Ils en seront pour leurs frais. Après avoir laissé pendant quelques années le christianisme prospérer à Madagascar – la Bible a été traduite en malgache au début de son règne -, la reine change d’avis. « Elle constate que le christianisme, auquel s’est convertie une certaine oligarchie, déstabilise le pouvoir, elle qui est une représentante divine, décrypte Roland Rakotovao, enseignant-chercheur au Département d’Histoire de l’Université d’Antananarivo. La conversion massive des Malgaches au début de son règne devient donc un problème pour son pouvoir. »
Elle édicte des règles d’interdiction du christianisme, qui évoluent rapidement en persécutions. Au-delà de ceux qui sont condamnés aux travaux forcés ou dépouillés de leurs biens, d’autres sont exécutés. Des chrétiens sont brûlés vifs, d’autres lapidés, certains précipités d’une falaise. À partir de 1855, Ranavolana Ière décide même d’expulser les Européens…
Des chiffres rapportés par les Européens, qui seraient tronqués ?
30 000 personnes torturées chaque année, une île qui perd la moitié de ses habitants (soit 2,5 millions pendant son règne), le recours aux travaux forcés, le retour de l’ordalie au tanguin, des expéditions militaires sanguinaires, les récits autour du règne de la monarque sont terrifiants. Sont-ils pour autant exacts ? « Brûler vif les déserteurs de l’armée existait bien avant, l’ordalie du tanguin aussi. Quant aux travaux forcés, oui, elle avait réquisitionné de la main-d’œuvre qui travaillait dans des conditions déplorables, mais les chiffres rapportés aujourd’hui, comme la légende de la reine, s’appuient sur les récits de missionnaires et d’Européens, qui l’ont diabolisée »
, répond Roland Rakotovao.
Depuis les années 1970, les historiens nuancent ce portrait de celle dont il n’existe d’ailleurs pas de représentation imagée, rappelant qu’elle a essayé de protéger l’identité malgache… et son pouvoir. Bref, sans nier sa cruauté, il faut la remettre en perspective avec son époque et ceux qui ont écrit l’histoire. Celle qui est d’ailleurs toujours racontée dans les manuels scolaires de l’île, regrette l’universitaire.