Pendant que les « sages » du premier parti d’opposition s’activent en coulisses pour rabibocher les cadres en délicatesse avec la direction, de persistantes rumeurs de rapprochement avec le pouvoir font grincer des dents en interne.
Ce 30 mai, Abengourou accueille les 80 ans du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). La grand-messe a été précédée d’une tournée marathon : cinq jours, neuf étapes, trois districts. Du 25 au 28 mai, Calice Yapo Yapo, secrétaire exécutif, a sillonné le Sud-Comoé (Adiaké, Aboisso, Grand-Bassam), le Moronou (M’Batto, Bongouanou, Arrah) et le Zanzan (Bondoukou, Nassian, puis à nouveau Bondoukou pour les délégations du Bounkani et du Gontougo), transmettant partout « un message de paix » et de mobilisation au nom de Tidjane Thiam.
En façade, le PDCI se présente uni et tourné vers « la reconquête du pouvoir d’État ». Mais en coulisses, le tableau est moins lisse : une médiation discrète des doyens tente de recoller les morceaux en interne, tandis que des « ballons d’essai » lancés au Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) crispent la base.
Le 26 mai, quatre jours avant les festivités d’Abengourou, une réunion s’est tenue en toute discrétion au domicile de l’ancien ministre du Commerce d’Houphouët-Boigny Amoakon Thiémélé Edjampan, vice-président du PDCI et doyen très écouté du parti. Autour de lui et de Joseph Kouamé Kra, vice-président et autre doyen, un groupe de « sages » a reçu la coordination des cadres présidée par Claude Emolo, ancien député de Koumassi et ex-délégué communal, dans le cadre d’une médiation se voulant purement interne.
Emolo fait partie de ceux que Tidjane Thiam, par une décision signée depuis Paris le 20 août 2025, a démis de leurs fonctions de délégué pour leurs prises de position contre la direction. Le même texte a écarté Magloire Anoma Kouao, ex-délégué d’Aboisso Commune. Ce groupe s’est aussi entretenu avec Maurice Kakou Guikahué, ancien secrétaire exécutif en chef du PDCI, qui s’était présenté comme candidat indépendant aux législatives de décembre 2025 après avoir été écarté au profit d’un autre candidat investi par le parti dans sa circonscription.
Cette médiation est plus large qu’il n’y paraît. Autour de Kra et d’Edjampan gravitent en effet d’autres vice-présidents : Bernard Véi, Émilienne Bobi Assa, Dominique Babli, Assana Sangaré, Désiré Gnonkonté ainsi que Kouassi Yao, l’ancien secrétaire général de la présidence arrêté en octobre 2025. Ce dernier a approché « depuis plusieurs semaines » l’ancien ministre Jean-Louis Billon, candidat à la présidentielle de 2025. « Ce sont tous des anciens et ils se sont réparti la tâche », confirme l’ancien ministre du Commerce à Jeune Afrique, qui, actuellement hors du pays, n’a pas encore pu les rencontrer.
Les trois députés-maires PDCI d’Abidjan, Jacques Ehouo (Plateau), Jean-Marc Yacé (Cocody) et Sylvestre Emmou (Port-Bouët), qui n’ont toujours pas intégré le groupe parlementaire de leur parti, ont eux aussi été reçus : une première fois ensemble, il y a quelques mois, puis le 27 mai au domicile d’Edjampan – sans Emmou, retenu ce jour-là.
Dans le même esprit, les doyens ont échangé avec Me Jean-Chrysostome Blessy, président du groupe parlementaire PDCI. Valérie Yapo a également été contactée, sans que la rencontre ait encore pu se tenir. Celle qui a poursuivi Thiam et le parti en justice a lancé début mai un courant interne, « Héritiers pour la démocratie et la légalité » (HDL‑PDCI‑RDA), pour réclamer un retour à la stricte légalité statutaire.
L’initiative est née lors du panel du 5 février, organisé à la Maison du parti, à Cocody. Ce jour-là, Djèdri N’Goran, vice-président et animateur du réseau « PDCI Notre Héritage », avait proposé la création d’un Comité de conciliation et de rapprochement interne (CCRI). Thiam lui avait adressé le lendemain un message personnel de félicitations, lequel avait été interprété comme un feu vert discret.
Selon nos informations, avant même de commencer leur mission, Kouamé Kra et Amoakon Edjampan ont d’ailleurs pris soin d’en informer directement Tidjane Thiam afin d’obtenir son accord. « Leur mission vise à ramener tout le monde autour du parti, à mettre les ego de côté », confie un cadre impliqué dans les discussions, qui précise : « Il n’y a pas un camp qui a raison et l’autre qui a tort. Nous sommes là pour le parti, pas pour un homme. »
Sur un tout autre terrain, la députée de Bocanda, Eliane N’Zi, a franchi un pas que beaucoup refusent de faire publiquement : « Je suis pour un accord gagnant-gagnant, et non pour un ralliement », écrit-elle, en appelant à un « nouveau pacte, clair, équilibré et assumé » entre houphouëtistes et en affirmant que « beaucoup partagent cette réflexion, même s’ils ne le disent pas publiquement ».
La direction a vite cherché à couper court à toute idée d’un rapprochement. Dans un texte aux allures de manifeste diffusé en amont d’Abengourou, Djèdri N’Goran rappelle les mises en garde d’Henri Konan Bédié à Daoukro en 2023 et martèle : « Alliance avec le RHDP ? C’est non. Oui au dialogue républicain. » Toute alliance discutée « hors du cadre formel du PDCI » y est présentée comme une « haute trahison de la mémoire de Bédié et de tous nos pionniers ».
En coulisses, les propos d’Augustin Thiam, ministre-gouverneur de Yamoussoukro et frère aîné de Tidjane Thiam, ont ravivé les spéculations : à Yamoussoukro, le 18 avril, il a révélé que le président du PDCI avait invité Alassane Ouattara aux 80 ans du parti et laissé entendre que « certaines actions » discrètes étaient menées pour permettre le retour de son frère.
Un cadre du PDCI, qui dit échanger régulièrement avec Tidjane Thiam et son frère Aziz, nie : « Pour moi, c’est faux », tranche-t-il. « Ceux qui sont en situation de me le dire m’ont assuré qu’il n’y avait rien. À moins qu’ils me mentent, je n’ai aucun élément qui confirme l’existence d’un tel canal. S’il y avait quelque chose, d’autres signaux viendraient le corroborer. »
Un autre cadre du PDCI, lui, continue de dénoncer des « ballons d’essai » portés par « des opportunistes qui espèrent quelques ministères », convaincu que « 98 % des militants » restent hostiles à toute alliance. La direction jure qu’aucune négociation formelle n’est engagée avec le RHDP et renvoie ces initiatives au registre des démarches individuelles.
Source Jeune Afrique