juillet 15, 2026 by CONTIENENT MEDIA

L’État ivoirien et des opérateurs privés sont accusés de détruire la lagune à Abidjan 

Dans le village de M’Pouto, un quartier de la capitale économique de Côte d’Ivoire, un homme d’affaires franco-libanais, réputé proche du pouvoir, a procédé à des remblayages à des fins immobilières. Problème : ces opérations à la rentabilité exceptionnelle ont eu lieu après un décret d’interdiction

Abidjan (Côte d’Ivoire). Créer de l’espace là où il n’en existe plus. Au cœur d’Abidjan, la capitale économique ivoirienne, une poignée de riverain-es désemparé-es du village de M’Pouto contemplent ce qui, autrefois, fut le rivage de leur lagune natale.

À la place, en ce début juin, un épais mur de trois mètres obstrue l’horizon. « C’est le mur 

de Berlin bis ! »>, fulmine un habitant. Derrière l’obstacle, s’étendent désormais 12,5 hectares de 

terres qui n’étaient encore que de l’eau il y a quelques années. 

Ces terrains artificiels, potentiellement instables et déstabilisateurs des écosystèmes, sont le fruit d’intenses opérations de remblayage, étayées par des images satellitaires d’archives. Qu’il soit extrait du fond de la lagune par des dragues ou parvienne sur le site par camion, le sable accumulé à des fins spéculatives n’est pas chose nouvelle en Côte d’Ivoire. Des cessions de parcelles du Port autonome d’Abidjan à des fins de remblayage, puis d’usage commercial de ces nouveaux espaces, ont déjà 

défrayé la chronique. 

Devant l’ampleur du phénomène, un décret (no 2019- 59) paru en juillet 2019 et signé du président ivoirien, Alassane Ouattara, a interdit le remblayage des zones fluvio-lagunaires, à l’exception d’initiatives 

« d’intérêt général ». Plusieurs dossiers réalisés par les journaux d’investigation locaux Enquête média et L’Étau démontrent cependant que cette décision n’a pas dissuadé certains opérateurs privés de poursuivre leur projet. 

La plus grande lagune d’Afrique de l’Ouest, sur laquelle repose Abidjan, a ainsi été grignotée mètre après mètre. 

En février, le ministre des transports, Amadou Koné, et le ministre délégué aux affaires maritimes, Célestin Serey Doh, s’affichaient à flanc de lagune lors d’une << mission de contrôle » pour traquer le remblayage clandestin. « Le domaine lagunaire est un patrimoine national. Il ne peut être occupé ni modifié en dehors du cadre légal », soulignait alors 

Amadou Koné. 

Lors de cette sortie, le duo ministériel a également fait un passage remarqué à M’Pouto. Situé à Cocody, commune la plus en vue d’Abidjan, le remblai construit dans ce village, présenté comme conforme 

à la réglementation, n’en finit plus de nourrir la polémique. 

Des travaux jusqu’en 2023 

D’après les documents que Mediapart a en sa possession, la lagune de M’Pouto a été remblayée par la société Delta Drag Service dès 2017. À l’issue de 

tractations entamées en 2014, un arrêté de << redressement et de lotissement du village » signé en 2016 ouvre la voie au remblayage de 12,5 hectares. 

L’entreprise est étroitement liée à l’homme d’affaires Émile Abi Aad. À 41 ans, ce Franco-Libanais occupe en outre le poste de directeur général adjoint du groupe Carré d’or, qui compte parmi les dix plus grands groupes privés du pays, et est détenu par l’influente famille Ezzedine. 

Les travaux engagés par Delta Drag Service se sont poursuivis jusqu’en 2023. L’adoption du décret de 2019 interdisant le remblayage lagunaire le permettait-il ? L’entourage d’Émile Abi Aad répond par l’affirmative, invoquant la non-rétroactivité du texte. 

Il reste que l’article 8 du décret interdit explicitement tout remblayage réalisé à des << fins économiques, notamment pour les besoins de construction d’opérations immobilières ». Et selon les documents obtenus par Mediapart, une seconde 

société, la société civile immobilière (SCI) Delta Golf, cette fois directement représentée par Émile Abi Aad, entend précisément tirer profit du remblayage. 

La SCI a ainsi obtenu plusieurs << arrêtés de concession définitive » (ACD) sur ces parcelles. 

Signés par le ministre de la construction, ces titres confèrent la propriété du domaine foncier urbain et imposent l’engagement de travaux dans les douze 

mois suivant leur délivrance. 

Interrogé en juillet 2025 par une chaîne de télévision privée ivoirienne appartenant au fils de Dominique Ouattara, l’épouse du président, le ministre de la construction d’alors, Bruno Nabagné Koné, déclarait n’avoir pas << accepté de délivrer un titre de propriété sur un terrain remblayé ». « Et tous mes 

collaborateurs le savent », insistait-il. 

<< Aucune prescription d’urbanisme ni [aucun] droit d’un tiers ne s’opposent à la réalisation de l’opération de construction projetée. » 

Extrait du bail emphythéotique accordé par l’État à la SCI Delta Golf 

Mais les documents consultés par Mediapart indiquent qu’un premier ACD a été accordé à la SCI 

Delta Golf le 23 mai 2024 pour une parcelle de 1 000 mètres carrés, puis un second le 20 juin 2025, tous deux signés de la main de Bruno Nabagné Koné. La correspondance ministérielle associée mentionne d’ailleurs un projet de « bâtiments à usage d’habitation »

L’équipe de Bruno Nabagné Koné (aujourd’hui ministre de l’agriculture) assure n’avoir enfreint aucune disposition légale, un proche conseiller soulignant même que le ministre était un des principaux artisans du décret et un ardent défenseur de la lagune. Comment expliquer alors l’octroi de titres de propriété sur un remblai à des fins 

économiques, plus de cinq ans après l’entrée en vigueur de ce texte ? 

L’entourage du ministre rappelle que la délivrance d’un ACD résulte d’une longue chaîne de validations administratives et invoque, là encore, la non- rétroactivité du décret de 2019. « C’est un habillage légal dans un contexte juridique pourri »>, ironise un notaire de la place abidjanaise. 

Le remblayage sur une zone de 12,5 hectares situé dans le quartier de M’Pouto. Images satellite. Photomontage Armel Baudet/Mediapart avec documents 

En octobre 2025, le ministre délégué aux affaires maritimes, Célestin Serey Doh, délivrait quant à lui un bail emphyteotique au profit de la SCI Delta Golf. 

En pratique, ce contrat renouvelable jusqu’à 99 ans officialise la cession temporaire de 2,4 hectares 

appartenant à l’État à la société «< représentée par M. Abi Aad Émile »

Consulté par Mediapart, le bail ne fait à aucun moment mention du décret de 2019. Il précise même qu’à la connaissance de l’État, « aucune prescription d’urbanisme ni [aucun] droit d’un tiers ne s’opposent à la réalisation de l’opération de construction projetée ». Contactée par Mediapart, l’équipe du ministre n’a pas donné suite. 

Superprofits en vue 

<< Il s’agit d’un des seuls projets de remblayage pour lequel toutes les autorisations ont été obtenues légalement, nous ne comprenons pas les raisons de cet acharnement », s’agace l’entourage d’Émile Abi Aad. Pourquoi alors le dossier suscite-t-il autant de crispations ? Même au sein des ministères, le sujet hérisse. 

En février, le lanceur d’alerte Jean-Christian Konan, connu pour avoir dénoncé les conséquences environnementales et sociales de ce qu’il qualifie de << remblai illégal » à M’Pouto, a été arrêté puis incarcéré. Officiellement, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt dans une affaire d’escroquerie présumée portant sur 80 millions de francs CFA (120 000 euros). Pour beaucoup d’observateurs et observatrices, cette procédure vise surtout à le réduire au silence, 

alors que ses publications en ligne sur l’affaire ont depuis disparu. 

Les terrains ont été acquis à un prix environ 165 fois inférieur à celui observé dans cette zone. 

Au-delà du débat sur la légalité des titres fonciers 

accordés à la SCI Delta Golf, le prix de cession des terrains interroge. Dans les deux cas, l’État a attribué ces parcelles pour la modique somme de 500 francs 

CFA (0,75 euro) le mètre carré. « Ce montant ne correspond ni à la valeur marchande, ni à la valeur fiscale, ni à la valeur vénale d’un bien de ce type

souligne le notaire cité plus haut. Cela relève de la fantaisie. »> 

À M’Pouto, le prix moyen d’un terrain nu atteint plutôt 82 500 francs CFA (125 euros) le mètre carré, d’après le site d’information financière Sika Finance. Les terrains ont donc été acquis par la SCI Delta Golf 

à un prix environ 165 fois inférieur à celui observé dans cette zone. 

Pour certains acteurs et actrices du monde des affaires, cette situation n’a rien d’étonnant. « Émile Abi Aad est très bien implanté auprès de l’appareil d’État », glisse l’un d’eux. Lors de la visite ministérielle de février sur la lagune, l’homme d’affaires apparaissait d’ailleurs tout sourire aux 

côtés des deux membres du gouvernement. Les relations nouées avec des personnalités proches du pouvoir auraient-elles pu jouer en sa faveur ? 

Sur le site de remblayage à proximité du quartier de M’Pouto. 

Un cas qui n’est pas isolé 

Une chose semble certaine : les retombées financières s’annoncent colossales. D’après un message audio obtenu par Mediapart, démarcheur propose d’ores et déjà à de potentiels clients des << lots pieds dans l’eau avec tous les papiers à 650 000 francs CFA [990 euros – ndlr] le mètre carré », et « 550 000 francs CFA [838 euros – ndr] » le mètre carré pour les parcelles situées en retrait. 

Selon une note rédigée par des proches de Jean- Christian Konan, le coût total d’aménagement des 12,5 hectares de M’Pouto – incluant les frais d’ACD, le remblayage et le compactage – s’élèverait à près de 3 milliards de francs CFA (4,5 millions d’euros). La vente de l’ensemble des parcelles, elle, pourrait générer plus de 65 milliards de francs CFA 

(99 millions d’euros) de chiffre d’affaires brut. 

Les investisseurs récupéreraient ainsi plus de 23 fois leur mise initiale. << L’opération ne se contente pas 

d’être rentable; elle transforme un passif environnemental en un actif financier de premier plan», résument ses auteurs. 

Malgré une interdiction de principe, près de 85 % des surfaces remblayées sont aujourd’hui jugées conformes. 

Le cas de M’Pouto est loin d’être isolé. Abidjan, dont  la population a plus que triplé en vingt ans, selon la Banque mondiale, est confrontée à une forte pression foncière et à un déficit chronique de logements. Faute de terrains disponibles, le remblayage lagunaire apparaît comme une opportunité lucrative pour certains opérateurs, prêts à s’engouffrer dans un cadre juridique flou. 

Sur les 450 hectares remblayés recensés dans la capitale économique, seuls 69,5 hectares sont considérés comme irréguliers par les autorités maritimes. Autrement dit, malgré une interdiction de principe, près de 85% des surfaces remblayées 

sont aujourd’hui jugées conformes. 

Cette urbanisation au détriment de la lagune suscite pourtant de vives inquiétudes. Le 23 mai, 

l’effondrement d’un immeuble de sept étages construit sur un terrain remblayé a causé la mort de huit personnes. Plusieurs voix alertent sur les risques associés à ce type d’aménagement, soulignant des 

fondations moins stables lorsque les remblais sont réalisés sans garanties techniques suffisantes. 

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