Sadio Mané, le sacre continental et l’impératif de justice territoriale*
Pour une œuvre nationale durable : parachever la boucle du Boudier:Sédhiou–Bambali–Djiredji–Marsassoum
Le sacre continental du Sénégal, porté une fois encore par le leadership, l’humilité et l’engagement de Sadio Mané, dépasse largement le cadre du sport. Il interpelle la Nation sur sa capacité à transformer les symboles en leviers structurels de développement. Car l’histoire enseigne une chose essentielle : les grandes victoires n’ont de sens que lorsqu’elles produisent des effets durables sur la vie des populations.
Dans cette perspective, le plus bel hommage à rendre à Sadio Mané ne serait ni une statue ni une cérémonie éphémère mais une décision politique courageuse et structurante : le parachevement de la boucle routière du Boudier :Sédhiou – Bambali – Djiredji – Marsassoum, véritable colonne vertébrale du développement du Sud du Sénégal.
1. Contexte : une Casamance riche, mais longtemps marginalisée
La Casamance demeure l’un des territoires les plus fertiles et les plus prometteurs du Sénégal. Pourtant, elle reste paradoxalement l’une des régions les plus pénalisées par l’enclavement, la discontinuité des infrastructures et l’insuffisance des investissements structurants.
Cette situation n’est pas seulement une contrainte logistique ; elle est devenue au fil des décennies une injustice territoriale, freinant :
l’écoulement des productions agricoles ;
l’implantation d’unités industrielles ;
l’accès aux marchés, aux services et à l’emploi ;
l’intégration pleine et entière de la Casamance à la dynamique économique nationale.
Le corridor Boudier–Sédhiou–Bambali–Djiredji–Marsassoum concentre à lui seul cette contradiction : un territoire à très forte valeur ajoutée, mais insuffisamment connecté.
2. Justification stratégique : un potentiel agricole et économique exceptionnel
Les zones traversées par cette boucle disposent d’atouts rares à l’échelle nationale :
Céréales : maïs, mil, riz pluvial et de bas-fonds ;
Arboriculture fruitière : banane, orange, mangue ;
Produits de niche à haute valeur : miel, noix de cajou ;
Ressources fluviales et halieutiques, notamment autour de Marsassoum.
Avec un désenclavement complet, ces territoires peuvent devenir un véritable grenier du Sénégal, contribuant à :
la souveraineté alimentaire ;
la réduction des importations ;
la stabilisation des revenus ruraux ;
la résilience face aux chocs climatiques et économiques.
Mais sans infrastructures adaptées, cette richesse reste latente, sous-exploitée, parfois même perdue.
3. Du désenclavement à la transformation : l’enjeu des PME agro-industrielles
Le véritable enjeu n’est pas seulement de produire, mais de transformer localement. Le parachevement de la boucle routière doit s’accompagner d’une stratégie offensive visant :
l’implantation de PME agro-industrielles (transformation des fruits, céréales, noix de cajou, miel) ;
la structuration de chaînes de valeur territorialisées ;
le développement du stockage, du conditionnement et de la logistique ;
la création massive d’emplois pour les jeunes et les femmes.
Il s’agit d’opérer un basculement clair : sortir d’une économie d’exportation brute vers une économie de valeur ajoutée locale.
4. Justice territoriale : réparer une dette nationale
Parachever la boucle Boudier–Sédhiou–Bambali–Djiredji–Marsassoum, c’est poser un acte de justice territoriale.
C’est reconnaître que le développement ne peut rester concentré sur quelques pôles urbains, pendant que des zones à fort potentiel demeurent en marge.
La justice territoriale, ce n’est pas l’assistanat.
C’est l’égalité d’accès aux infrastructures, aux opportunités et aux investissements publics.
C’est aussi une condition de la paix durable, de la cohésion nationale et de la confiance entre l’État et les territoires.
5. Sadio Mané, ambassadeur des bonnes volontés et du développement par l’exemple
Sadio Mané incarne bien plus qu’un champion. Il est devenu, par son parcours et ses engagements, un ambassadeur des bonnes volontés, un modèle de leadership éthique, discret et profondément enraciné dans les réalités sociales.
Associer son nom à un projet structurant de désenclavement et de transformation économique, ce n’est pas instrumentaliser son image.
C’est donner un contenu concret aux valeurs qu’il incarne :
l’effort collectif ;
la discipline ;
le sens du devoir ;
la fidélité aux territoires.
Ce serait faire de Sadio Mané le symbole d’un Sénégal qui gagne sur le terrain, mais aussi dans le développement.
6. Du sacre sportif à l’héritage national
Le Sénégal a aujourd’hui une opportunité rare : transformer une victoire sportive en héritage économique, social et territorial.
Parachever la boucle Boudier–Sédhiou–Bambali–Djiredji–Marsassoum, c’est :
honorer un sacre continental ;
corriger une injustice historique ;
activer un gisement majeur de croissance ;
poser les bases d’une agro-industrialisation inclusive.
Ainsi, le nom de Sadio Mané ne serait pas seulement inscrit dans les palmarès.
Il le serait dans les routes, les emplois, les usines, les champs et l’avenir des générations à venir.

Il arrive que le football, miroir grossissant de nos passions collectives, brouille momentanément la lecture du réel. Il exacerbe les émotions, réveille des susceptibilités et donne parfois l’illusion que l’instant peut effacer le temps long de l’Histoire. Pourtant, comme l’écrivait Fernand Braudel, « les événements sont de la poussière ; seules les structures durent ».
La relation entre le Sénégal et le Maroc appartient précisément à ce temps long, profond, structurant qui résiste aux soubresauts conjoncturels.
Le sport : un révélateur non un fondement
Une rencontre sportive, aussi intense soit-elle, ne saurait devenir le prisme unique à travers lequel se lisent des décennies de fraternité, de solidarité diplomatique et de convergence stratégique. Le football relève de l’émotion immédiate ; les relations entre États relèvent de la raison, de la mémoire et de la vision.
À ce sujet, Nelson Mandela rappelait avec justesse :
« Le sport a le pouvoir d’unir les peuples, mais il ne doit jamais devenir une arme de division. »
Le Sénégal et le Maroc ont trop partagé pour se laisser enfermer dans la tyrannie de l’instant.
Une fraternité forgée par l’Histoire et la confiance
Des figures tutélaires comme Léopold Sédar Senghor et Sa Majesté le Roi Hassan II ont posé les fondations d’une relation qui dépasse les intérêts circonstanciels. Deux hommes d’État, deux intellectuels, deux visionnaires convaincus que l’Afrique devait se penser dans la continuité, la loyauté et la dignité.
Senghor affirmait que :
« La civilisation de l’universel se construit par l’enracinement et l’ouverture. »
Le Sénégal et le Maroc ont su conjuguer cet enracinement fraternel à une ouverture stratégique, notamment sur des dossiers sensibles où la loyauté n’a jamais été à géométrie variable.
La constance comme valeur cardinale
La position sénégalaise sur la question du Sahara, assumée avec courage et constance, a parfois eu un coût diplomatique. Mais elle a renforcé un principe fondamental des relations internationales : la crédibilité.
Comme le soulignait Henry Kissinger :
« Les nations n’ont pas d’amis ou d’ennemis permanents, elles ont des intérêts permanents. »
Or, l’intérêt supérieur du Sénégal et du Maroc a toujours été la stabilité, la confiance mutuelle et la solidarité africaine.
Des épreuves partagées, des choix assumés
De Kolwezi à la crise sénégalo-mauritanienne, les moments de vérité ont révélé la nature réelle des alliances. Les mots du Roi Hassan II « La Mauritanie est un pays ami, le Sénégal est un pays frère » ne relevaient pas de la rhétorique, mais d’un positionnement stratégique et affectif clair.
Ces choix rappellent une vérité énoncée par Raymond Aron :
« L’Histoire est tragique parce que les hommes y font des choix irréversibles. »
Les choix faits par Dakar et Rabat l’ont été dans le sens de la fidélité et de la fraternité.
Désamorcer la passion, restaurer la raison
Il est donc impératif, aujourd’hui, de refuser l’escalade verbale, la stigmatisation et les lectures simplistes. Le football ne doit pas devenir un champ de projection des frustrations géopolitiques ou des colères sociales.
Comme le rappelait Hannah Arendt :
« La violence commence là où la parole échoue. »
Préserver la parole mesurée, responsable et fraternelle est un devoir civique.
L’avenir : une responsabilité partagée
Le Sénégal et le Maroc ont une responsabilité particulière sur le continent : celle d’incarner une Afrique adulte, capable de gérer ses passions sans renier ses fondements. Une Afrique qui comprend que les rivalités sportives peuvent coexister avec des alliances stratégiques solides.
À l’heure où le monde se fragmente, l’exemple sénégalo-marocain rappelle cette vérité simple formulée par Aimé Césaire :
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. »
La fraternité sénégalo-marocaine, elle, n’est pas décadente. Elle est vivante, éprouvée et tournée vers l’avenir.
Conclusion
Le coup de sifflet final d’un match ne saurait clore un chapitre écrit par des générations. Le Sénégal et le Maroc sont liés par un héritage commun et un destin solidaire. Le football passera. L’Histoire, elle, demeure.
Revenir à de meilleurs sentiments n’est pas un renoncement ; c’est un acte de maturité politique, culturelle et panafricaine.
Alioune Cheikh Anta Sankara Ndiaye
Expert en développement international
Écrivain de la transformation