juillet 20, 2026 by CONTIENENT MEDIA

Rolex à Pékin, barbelés à Alger : les coulisses du visa Schengen 

Pourquoi un Sénégalais risque-t-il plus de se voir refuser un visa européen qu’un Ivoirien ? Même règlement, pas les mêmes chances d’obtenir le précieux document. À partir d’un croisement inédit de données, Jeune Afrique révèle comment le système Schengen organise une suspicion à géométrie variable. 

ETATS SCHENGEN

NOMBRE D’ENTREES

À Pékin, les candidats au visa Schengen déposent leur dossier entre les Rolex et les Tesla, dans l’un des centres commerciaux les plus luxueux de la ville. À Alger, ils franchissent trois contrôles de sécurité dans un vaste 

hangar entouré de murs et de barbelés. Pourtant, la demande est la même : l’autorisation de passer quelques jours ou quelques semaines en Europe. C’était en 2019 et, depuis, les lieux ont été restructurés. Mais la logique, elle, reste la même. Même visa, même réglementation européenne. Mais pas le même regard sur celui qui voyage. 

D’un côté, un visiteur potentiel. De l’autre, un risque migratoire. Dans son enquête comparant les pratiques de l’administration française dans l’attribution des visas Schengen en Chine et en Algérie, La Politique des visas (éditions du Croquant, 2025), la politiste Juliette Dupont constate que les demandeurs algériens se trouvent dans ce deuxième cas de figure. Comme le sont les ressortissants des autres pays africains. 

Le visa Schengen n’a pas été conçu pour faciliter les voyages mais pour évaluer le << risque migratoire >> des ressortissants des «>. Pour obtenir un visa de court séjour, le demandeur doit démontrer que son 

voyage est «justifié », qu’il dispose de ressources suffisantes et qu’il quittera l’Europe avant l’expiration du document. Autrement dit, l’aspirant voyageur est présumé à risque, jusqu’à preuve du contraire. 

Quand le sésame est refusé, certains demandeurs saisissent la justice. «Le contentieux a explosé, constate Me Ousseynou Babou, avocate spécialisée au barreau de Paris. Aujourd’hui, un recours prend près de deux ans, contre six mois en 2022. Le motif qui revient le plus souvent est celui de l’absence de garanties suffisantes de retour dans le pays d’origine. >> De fait, selon les chiffres du Parlement européen, une majorité de personnes considérées comme en situation irrégulière sur le 

territoire européen y est entrée légalement, avec un visa, 

avant de rester au-delà de la durée de validité de celui-ci, plutôt que par franchissement irrégulier des frontières. 

Afrique-Europe: combien de millions d’euros dépensés pour des visas refusés ? 

Il peut arriver q’un visa de court séjour se transforme en résidence irrégulière 

Sur le territoire de l’Union européenne, entre 2009 et 2022 =250 000 

Fraude forcée 

Ces garanties de retour au pays, les agents des consulats les traquent dans la trentaine de pièces justificatives que les demandeurs doivent joindre à leur dossier. Avec une mission de plus en plus importante: la chasse aux faux documents. Pour les consulats, elle constitue un véritable enjeu opérationnel. Les cas détectés augmentent et mobilisent désormais des cellules spécialisées. 

<<< Mais cette fraude est aussi, en partie, produite par le système lui-même », estime Juliette Dupont. Certaines pièces exigées – bulletins de salaire, attestations de sécurité sociale ou justificatifs administratifs – n’existent tout simplement pas dans des pays où la grande majorité de la population travaille dans l’économie informelle. 

<< Les demandeurs se retrouvent dans une situation de fraude forcée: ils transgressent les règles pour pouvoir s’y conformer. >>

Ce paradoxe nourrit un marché prospère de revendeurs de rendez-vous, d’intermédiaires et de fabricants de faux documents, qui exploitent les exigences du système autant qu’ils renforcent ensuite la défiance des administrations. 

Les demandeurs, en fonction de leur pays d’origine, ne sont pas égaux face aux soupçons. Le niveau de richesse reste un premier filtre. Plus le pays est riche, plus les refus 

tendent à diminuer. Les ressources du demandeur sont 

censées garantir qu’il pourra financer son séjour. <

En général, plus la richesse moyenne … mais les pays les moins du pays est faible, plus son ressortissant riches connaissent des taux 

risque de voir son visa refusé… de refus très inégaux

Taux de refus des visas Schengen court séjour en 2025 

50% 

40% 

30% 

20% 

10% 

Tendance 

Guinée-Bissau 52% 

Nigeria 47% 

Mais la richesse n’explique pas tout. À niveau de vie comparable, les écarts restent considérables. «Quand on regarde les taux de refus, on voit bien que ce n’est pas qu’une affaire de dossiers, constate Mehari Maru, chercheur spécialiste des politiques migratoires africaines. Les décisions sont aussi influencées par le contexte politique, les représentations de l’immigration et les questions d’identité, de race, de religion, qui sont de plus en plus présentes en Europe. » 

Un biais qui renforce encore des représentations parfois erronées, sur les nationalités les plus demandeuses de visa, par exemple. 

Visa court séjour : Les diasporas tchadienne et centrafricaine génèrent le plus de demandes 

Nombre de visas demandés en 2025 pour 1000 ressortissants du pays qui vivent dans l’espace Schengen 

Afrique 

australe 

Afrique centrale 

Jeune Afrique a fait le calcul, les données révèlent que les ressortissants de certains pays demandent beaucoup de visas et en obtiennent peu (Sénégalais, Angolais); d’autres voyagent massivement tout en essuyant peu de refus (Marocains, Sud-Africains). Entre les deux apparaissent plusieurs profils qui montrent que le volume des demandes n’explique pas, à lui seul, les taux de refus. 

Taux de refus 

Les Ivoiriens se voient refuser 32% des visas Schengen qu’ils demandent, contre 51% pour les Sénégalais 
Un outil diplomatique 

Le «facteur diaspora» reflète la bipolarité du système du 

visa Schengen: conçu comme un outil de contrôle migratoire, il se trouve aussi au cœur de relations 

diplomatiques bilatérales à préserver. Derrière le visa unique, les États membres se sont alors taillé plusieurs marges de manœuvre nationales. 

A lire: a Moins de visas, moins d’ambassadesLes Africains ne sont plus les bienvenus aux ÉtatsUnis 

Ils peuvent d’abord imposer une consultation préalable pour certaines nationalités (43 à l’heure actuelle), sans que les critères soient publics. << On ignore quel État demande l’inscription de quel pays sur cette liste >>, souligne Juliette Dupont. 

Ils peuvent également exiger un visa de transit aéroportuaire pour certaines nationalités (12 aujourd’hui), afin de limiter le risque que des voyageurs profitent d’une escale pour entrer dans l’espace Schengen, une hypothèse difficile à quantifier. 

Derrière le visa Schengen « unique« , 3 niveaux de 

barrières 

Visa + Consultation + Visa de transit aéroportuaire 

Consultation préalable des ambassades qui l’ont demandé Schengen seul Exempté de visa Schengen 

Visa + 

Visa 

Source: Commission européenne 

jeune afrique 

Le visa est aussi devenu un levier diplomatique assumé. Depuis plusieurs années, l’Union européenne utilise sa politique de visas pour pousser certains États à reprendre leurs ressortissants en situation irrégulière. La Somalie en 

a récemment fait l’expérience, après la Gambie et l’Éthiopie, avec un allongement des délais et la suppression de plusieurs facilités. << La France utilisait déjà ce levier de manière bilatérale avec les pays du Maghreb », rappelle Juliette Dupont. 

À l’intersection entre des objectifs très différents, le système des visas Schengen apparaît, pour ses usagers, comme une nébuleuse de plus en plus opaque et de moins en moins prévisible. Pour un Camerounais, par exemple, 

le taux de refus varie du simple au triple, de 19% en moyenne pour une demande déposée au consulat allemand à 59% au consulat italien. 

En fonction du pays qu’ils veulent visiter, les Marocains récoltent un taux de refus variant de 9%à 79

Taux de refus moyen pour les visas court séjour et les visas aéroportuaires selon la nationalité du demandeur et le pays Schengen qui statue (en %) 

Afrique du Nord Afrique australe Afrique de l’Ouest 

Afrique de l’Est Afrique centrale 

Algérie 

Angola 

Bénin 

Botswana 

Burkina Faso 

Burundi 

Cameroun 

RépaBtivere 

centrafricaing 

Comores 

Congo 

RDC 

Côte d’Ivoire 

Djibouti 

Égypte 

Guinée équatoriale 

Éthiopie 

Gabon 

Ghana 

Guinée 

Guinée-Bissau 

Kenya 

Libye 

Madagascar 

Mali 

Mauritanie 

Maurice 

Maroc 

Mozambique 

Namibie 

Niger 

Nigeria 

Rwanda 

Sénégal 

Afrique du Sud-of- 

Tanzanie 

Togo 

Tunisie 

Ouganda 

Zambie 

235 

Zimbabwe 

10 

20 30 40 50 

60 

70 

80 

90 

Source: Commission européenne Dataviz: Julie Desrousseaux 

Made with Flourish. Create a scatter plot 

Avec un constat sans appel : les refus ont fortement augmenté cette dernière décennie pour les ressortissants africains souhaitant se rendre en Europe. 

Ces dix dernières années, les taux de refus ont explosé Évolution du taux de refus des visas Schengen entre 2015 et 2025, selon le pays d’où émane la demande 

50% 

40% 

30% 

20% 

CAMEROUN 

ALGÉRIE 

BÉNIN 

COMORES 

CONGO 

10% 

BURKINA 

FASO 

BURUNDI 

TCHAD  0% 

Loterie administrative 

Sur le papier, le visa Schengen est un document unique, régi par un même Code européen. Dans les faits, il est 

devenu un système de sélection où se superposent calculs diplomatiques, intérêts économiques, suspicions communautaires et arbitrages sécuritaires. Pour les demandeurs, cela ressemble de plus en plus à une loterie administrative. 

Au bout de la chaîne, des mariages manqués, des contrats professionnels perdus, des études reportées, des voyages annulés et, pour les seuls demandeurs africains déboutés en 2025, 63 millions d’euros de frais de visa engloutis, sans jamais pouvoir franchir une frontière. 

63 millions d’euros perdus en visas Schengen refusés en 2025 

JM source JA

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