Au Sénégal, le rôle de l’intellectuel est à la fois essentiel et complexe. Dans une société en mutation rapide, confrontée à des défis éducatifs, économiques et sociaux, l’intellectuel est censé être un guide, un catalyseur de transformation et un médiateur entre le savoir et l’action. Cependant, la réalité observée montre un phénomène préoccupant : une grande partie des intellectuels privilégient visibilité, postes stratégiques et notoriété personnelle au détriment de l’engagement citoyen et de la réflexion critique.
Comme le souligne Antonio Gramsci, l’intellectuel peut être soit un simple producteur de savoir, soit un « intellectuel organique », capable de mobiliser ses connaissances pour transformer la société :
« Tout homme qui dirige, qui influence, qui coordonne, est un intellectuel… mais ce qui fait la différence, c’est sa fonction sociale. »
Cette distinction entre intellectuel « alimentaire » et intellectuel organique est au cœur de l’analyse de la situation sénégalaise.
1. L’intellectuel alimentaire : visibilité et reniement des convictions
Dans le contexte sénégalais, beaucoup d’intellectuels semblent plus préoccupés par leur image que par leur mission sociale. Le terme d’« intellectuel alimentaire » décrit ceux qui cherchent reconnaissance, postes prestigieux et couverture médiatique, souvent au détriment de leurs convictions. Ce comportement se traduit par :
Une parole calibrée pour plaire aux décideurs ou aux médias.
Une absence d’engagement critique dans les débats publics et politiques.
Une tendance à renier leurs convictions face aux pressions institutionnelles ou politiques.
Le danger est clair : lorsque les intellectuels privilégient l’opportunisme, ils privent la société d’une réflexion critique et constructive, ralentissant ainsi la transformation sociale et institutionnelle.
2. L’intellectuel organique : un acteur de transformation
L’intellectuel organique, selon Gramsci, est celui qui agit au service du collectif et non pour renforcer son prestige personnel. Il possède trois caractéristiques fondamentales :
Critique constructive : analyser les politiques publiques, identifier les dysfonctionnements et proposer des alternatives réalistes.
Mobilisateur social : sensibiliser les citoyens et favoriser l’appropriation collective des réformes.
Formateur et transmetteur : préparer les générations futures à penser et agir pour la transformation sociale.
Dans le contexte africain, des intellectuels comme Cheikh Anta Diop ou Alioune Diop ont incarné ce rôle. Cheikh Anta Diop affirmait :
« Une société qui ignore ses intellectuels est une société qui renonce à penser son avenir. »
De même, Souleymane Bachir Diagne insiste sur la responsabilité des intellectuels africains : ils doivent relier tradition et modernité, connaissances locales et pensée universelle, pour guider le continent vers un développement durable.
3. Exemples sénégalais et comparaison africaine
Au Sénégal, certains intellectuels ont su allier engagement et excellence académique. Par exemple :
Souleymane Bachir Diagne, philosophe et professeur, engagé dans la réflexion sur l’éducation et la citoyenneté.
Mame Cheikh Ibrahima Niass, penseur religieux, qui a combiné foi et action sociale.
Cependant, d’autres privilégient l’influence personnelle et la proximité du pouvoir, limitant leur impact réel sur la société. Ce phénomène n’est pas unique au Sénégal. Dans plusieurs pays africains, on observe un clivage similaire : des intellectuels engagés et visionnaires (comme Wole Soyinka au Nigeria) et d’autres centrés sur la reconnaissance ou les positions institutionnelles.
4. Conséquences pour la société sénégalaise
L’absence d’intellectuels organiques a des conséquences tangibles :
Stagnation des idées : les débats publics sont souvent superficiels et dépourvus de profondeur critique.
Fragilisation des institutions : sans contribution éclairée, les politiques publiques peinent à être efficaces.
Crise de confiance : les citoyens perdent confiance dans les élites intellectuelles et leur capacité à défendre l’intérêt général.
À l’inverse, les intellectuels organiques permettent :
La formulation de solutions durables aux problèmes économiques et sociaux.
L’éveil citoyen et la participation active à la gouvernance.
La transmission des valeurs d’éthique, d’engagement et de responsabilité aux jeunes générations.
5. Construire un Sénégal de pensée et d’action
Pour que le Sénégal atteigne son plein potentiel, il est impératif que les intellectuels :
Retrouvent leur rôle critique et constructif.
Refusent l’opportunisme et l’auto-promotion au détriment de l’intérêt collectif.
S’engagent dans l’éducation, la formation professionnelle et la mobilisation citoyenne.
Comme l’affirmait encore Gramsci :
« Les idées dominantes d’une époque sont les idées de la classe qui détient le pouvoir. L’intellectuel organique doit donc créer une contre-hégémonie pour que les idées progressistes prennent racine. »
Cette approche n’est pas utopique : elle suppose un engagement courageux, mais réaliste, capable de faire évoluer le Sénégal vers un avenir où savoir et action sont indissociables.
La question qui se pose à chaque intellectuel sénégalais est simple : voulez-vous être un intellectuel alimentaire, en quête de prestige personnel, ou un intellectuel organique, acteur de transformation et bâtisseur d’un Sénégal capable de penser et d’agir pour un avenir meilleur ?
La réponse déterminera non seulement la crédibilité de l’élite intellectuelle, mais aussi le destin même de la nation. Le Sénégal a besoin d’intellectuels courageux, critiques et visionnaires, capables de faire le lien entre théorie et pratique, savoir et action. Leur engagement sera le véritable moteur du développement durable et de l’émancipation collective.
Alioune Cheikh Anta Sankara Ndiaye
Expert en développement international
Écrivainde la transformation

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