juin 10, 2026 by CONTINENT MEDIA

Guerre au Moyen-Orient : l’Afrique face à la bombe à retardement de l’emploi

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), le choc pétrolier lié à la guerre au Moyen-Orient pourrait menacer l’équivalent de 38 millions d’emplois dans le monde d’ici 2027. Si l’Afrique semble relativement épargnée, ses PME, ses travailleurs informels et son secteur agricole apparaissent comme les plus vulnérables.

Sur les cartes de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’Afrique figure parmi les régions les moins mal loties : seuls 3 % des emplois y sont classés comme « fortement exposés » au choc pétrolier, contre 40 % dans les pays du Golfe et 22 % en Asie-Pacifique. C’est pourtant là que les conséquences sociales du choc pourraient être les plus profondes.

Car sur le continent, une hausse durable des prix du pétrole ne se traduit pas seulement par une facture énergétique plus lourde. Elle renchérit le coût des transports, des engrais, ou encore de l’alimentation. Dans des économies où les travailleurs informels représentent souvent l’immense majorité de la main-d’œuvre et où les filets de protection restent limités, la baisse du pouvoir d’achat peut rapidement se transformer en crise de revenus.

Dans sa mise à jour publiée en mai, l’OIT met en garde contre un scénario de « choc pétrolier persistant », dans lequel les prix du pétrole resteraient environ 50 % au-dessus de leur niveau du début d’année. Les conséquences seraient considérables : les heures travaillées reculeraient de 0,5 % en 2026 puis de 1,1 % en 2027, soit l’équivalent de 14 millions d’emplois à temps plein la première année, et 38 millions la suivante. Dans le même temps, les revenus réels du travail chuteraient de 1,1 % puis de 3 %, représentant près de 3 000 milliards de dollars de pertes pour les travailleurs dans le monde.

Moins exposée, pas épargnée

L’une des particularités de ce choc est la lenteur de sa propagation. Contrairement à l’inflation, qui se manifeste déjà sur le continent, ses effets sur l’emploi mettent davantage de temps à apparaître. « Les prix du pétrole augmentent en raison des perturbations de l’offre. Ces hausses se transmettent ensuite aux prix à la production, puis aux prix à la consommation, avant d’affecter la demande des ménages. Ce n’est qu’à ce stade qu’elles finissent par atteindre le marché du travail », explique Stefan Kühn, économiste senior à l’OIT.

« C’est un choc énergétique et logistique qui se propage dans les coûts de production, qu’il s’agisse du manufacturier, de l’agriculture ou des services. L’inflation est l’effet de premier tour. Le deuxième, c’est la décélération de l’activité des entreprises et le retardement des plans d’investissement et d’embauche », résume, de son côté, Tayeb Ghazi, économiste senior au sein du Policy Center for the New South.

Selon les estimations de l’OIT, le pic des effets sur les indicateurs du marché de travail pourrait intervenir jusqu’à six trimestres – soit un an et demi – après le choc initial. Ce décalage créé un risque d’aveuglement : celui-ci peut sembler résilient pendant plusieurs mois, alors même que les conditions d’emploi se dégradent progressivement.

L’Afrique apparaît relativement protégée dans les modélisations de l’OIT. La raison tient autant à sa géographie énergétique qu’à la structure de ses économies. « Le pétrole provenant de la région du Golfe est principalement utilisé en Asie-Pacifique. En Afrique, les chaînes d’approvisionnement dépendent beaucoup moins directement des États du Golfe », souligne encore Stefan Kühn.

L’autre explication est plus sectorielle. Le continent compte proportionnellement moins de travailleurs dans les activités industrielles fortement dépendantes des hydrocarbures. « En Afrique, le nombre de travailleurs employés dans l’industrie manufacturière et dans les secteurs directement liés au pétrole est bien plus faible qu’en Asie. Les mêmes secteurs seront affectés, mais le nombre de personnes concernées est plus réduit », résume-t-il.

« La définition de l’OIT est très étroite : elle mesure l’exposition à partir des flux énergétiques et des chaînes d’approvisionnement intensives en énergie. En Afrique, parce que le continent est peu industrialisé, cette intégration est faible – donc en surface, l’exposition semble basse, mais cela dépend du secteur », nuance Jacob Assa, économiste senior au PNUD Afrique.

À l’échelle mondiale, l’OIT identifie plusieurs secteurs vulnérables : les transports, où 52 % des emplois sont considérés comme fortement exposés, mais aussi l’industrie manufacturière (23 %), l’agriculture (18 %), le commerce ou encore l’hôtellerie-restauration (15 %).

Le piège de l’informel

Là où l’impact pourrait être le plus brutal, c’est sur le pouvoir d’achat des ménages. Pour de nombreux pays africains importateurs nets de pétrole et d’engrais, la hausse des prix constitue avant tout un choc négatif de revenu. Les ménages consacrent une part croissante de leurs dépenses aux besoins essentiels, au détriment de la consommation de biens et de services plus élaborés.

Cette évolution pourrait modifier la structure même du marché du travail. « Les ménages vont consacrer davantage de ressources aux besoins de base et réduire leurs dépenses dans les produits à plus forte valeur ajoutée, souvent fournis par le secteur formel. Cela peut conduire à un déplacement d’une part de l’emploi vers des activités plus informelles », prévient Stefan Kühn.

Le risque est particulièrement préoccupant dans une région où l’économie informelle représente l’essentiel des emplois. « Avec des taux d’informalité qui dépassent les 80-90 % dans beaucoup de pays africains, sans filets sociaux et indemnités chômage, cela pourrait mener à des situations d’instabilité », avertit Tayeb Ghazi.

Une baisse des revenus ne se traduit pas nécessairement par une hausse du chômage mesurée statistiquement. « Dans les économies informelles, le chômage n’augmente pas nécessairement. Ce qu’on observe à la place, c’est une baisse des revenus, une réduction des heures travaillées, moins de ventes. L’impact est bien réel, mais beaucoup plus difficile à mesurer », souligne Jacob Assa. C’est précisément ce que souligne l’OIT, en rappelant que les pertes estimées de 38 millions d’emplois correspondent davantage à une diminution des heures travaillées converties en équivalent à temps plein.

Les PME en première ligne

Les petites et moyennes entreprises constituent un autre point de fragilité majeur. Partout dans le monde, l’OIT considère les PME comme les acteurs les plus vulnérables face au choc énergétique. Contrairement aux grandes entreprises, elles disposent rarement de réserves de trésorerie importantes, d’outils de couverture contre la volatilité ou d’un accès facilité au crédit.

Cette vulnérabilité est encore plus marquée en Afrique, où les contraintes de financement demeurent chroniques. L’augmentation des coûts de transport, d’électricité ou d’approvisionnement pourrait rapidement comprimer les marges d’entreprises déjà fragiles, se traduisant dans certains cas par des arbitrages et des recrutements gelés, des réductions d’activité ou des fermetures. Un scénario d’autant plus préoccupant que la création d’emplois est devenue une priorité absolue : la Banque mondiale estime que l’Afrique devra créer environ 25 millions d’emplois par an d’ici à 2050 pour absorber sa croissance démographique.

Le secteur agricole n’est pas épargné. Les engrais, dont plus de 30 % des échanges internationaux transitent par le détroit d’Ormuz, pourraient voir leurs prix s’envoler dans un continent où plus de la moitié de la population active travaille dans l’agriculture. « Beaucoup de travailleurs seront affectés d’une manière ou d’une autre par la hausse du prix des engrais, mais il est encore très difficile de déterminer dans quelle mesure », reconnaît Stefan Kühn. Une augmentation durable des coûts de production agricole pèserait à la fois sur les revenus ruraux et sur les prix alimentaires, nourrissant ainsi un cycle inflationniste particulièrement dévastateur dans les économies les plus vulnérables.

« Il y a aussi un choc sur les flux migratoires. Des ressortissants d’Égypte, du Maroc, de Tunisie, mais aussi de Somalie, d’Éthiopie ou d’Ouganda quittent les pays du Golfe pour rentrer chez eux. Dans un pays comme le Maroc, les transferts de fonds représentent 8 à 9 % du PIB. Si la guerre se prolonge, cela impactera certainement l’activité économique, et par la suite le marché de l’emploi », souligne Tayeb Ghazi.

Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse largement la gestion d’une crise conjoncturelle. Alors que le continent doit déjà relever le défi historique de l’emploi de sa jeunesse, un choc pétrolier prolongé pourrait accélérer la précarisation du travail bien avant que les statistiques officielles ne commencent à virer au rouge.

L’institution appelle à « soutenir rapidement les PME, à protéger les travailleurs informels, à renforcer les dispositifs de maintien dans l’emploi et à développer les mécanismes de protection sociale ». Des recommandations qui se heurtent à la réalité : le choc pétrolier survient au moment même où les gouvernements africains disposent de moins en moins de marges budgétaires pour amortir les crises.

Source : Jeune Afrique

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