26 septembre 2022
Paris - France
POLITIQUE

Entre Laurent et Simone Gbagbo, une lutte pour le leadership de la gauche ivoirienne

Après avoir fondé le FPI ensemble dans les années 1990, chacun des membres de ce couple mythique de la scène politique ivoirienne est désormais à la tête de son propre parti. Et pourrait affronter lautre lors des élections à venir

Cest dans une ambiance festive, au rythme dune chanson diffusée en son honneur, que Simone Ehivet Gbagbo fait son entrée. À 73 ans, elle conserve son dynamisme et nhésite pas à esquisser quelques pas de danse, sous les applaudissements dun public conquis. Ce 20 août après midi, des centaines de partisans et dorganisations proches de lancienne première dame participent au lancement officiel de son parti, près dun an après le lancement de son Mouvement des générations capables (MGC). Et, sans surprise, Simone Gbagbo en prend la tête. Elle est ici dans son élément, et ne manque pas de le rappeler. Dans le discours quelle livre après son investiture, elle souligne son combat « trois décennies plus tôt » pour la démocratie et le multipartisme : « Oser défier les braises ardentes du parti unique pour revendiquer la liberté dexpression et dobédience politique relevait de l‘utopie. Cependant, nous, camarades, amis, frères et soeurs de cette époque-là, venus dhorizons divers, même en nombre réduit, nous y avons cru ! » 

Humiliée devant les caméras 

Après une décennie de démêlés judiciaires, humiliée depuis le retour de Gbagbo à Abidjan en juin 2021, se sentant marginalisée, Simone Gbagbo a décidé de riposter en faisant ce quelle sait faire le mieux : de la politique. À Abidjan, la transformation de MGC en parti politique était un secret de polichinelle. Si elle a préféré un temps créer un mouvement pour agir au sein de la société civile, certains membres de son entourage, eux, trépignaient dimpatience den faire un parti politique en bonne et due forme. Ce nétait qu‘une question de temps avant que celle qui a longtemps été qualifiée de « conseillère de lombre » de son époux Laurent Gbagbo tout en ayant un réel poids sur léchiquier politique -, ne franchisse le pas pour, cette fois, tenter doccuper la première place

Simone Gbagbo esquiss..

SIMONE GBAGBO ESQUISSE DES PAS DE DANSE À LA CÉRÉMONIE DE LANCEMENT DE SON PARTI POLITIQUE, LE MGC « MOUVEMENT DES GENERATIONS CAPABLES » 

Le couple Gbagbo allait mal depuis plusieurs années déjà. Laurent Gbagbo a refait sa vie avec Nady Bamba, surnommée sa « petite femme », ce que personne, sur les bords de la lagune Ébr, nignore. Mais le point de nonretour a été atteint le jour lancien président a foulé le sol ivoirien, le jeudi 17 juin 2021. Alors que son arrivée à Abidjan après plus dune décennie hors du pays devait être une célébration, un moment de retrouvailles, sous l‘oeil des caméras du monde entier, Simone a été priée de ne pas se  joindre aux festivités et de se faire discrète

Côte dIvoire : quel avenir pour Simone sans Gbagbo

Une gifle, pour lancienne première dame. Elle riposte en se présentant à laéroport elle se fraye un chemin jusquà Laurent Gbagbo qui descend davion pour le serrer dans ses bras. À peine a-telle le temps de lui chuchoter quelque chose à loreille que l‘exprésident lui demande de sécarter dun geste de la main. Linstant néchappe pas aux dizaines de caméras et de téléphones portables dont les objectifs sont braqués sur ce couple qui a symbolisé un tandem de pouvoir, avant la chute, et son arrestation, le 11 avril 2011 dans un bunker, au terme de la « bataille dAbidjan »

Lun des premiers actes de Laurent Gbagbo, une fois rentré en Côte dIvoire, est de demander le divorce. Depuis, la procédure suit son cours. Simone Gbagbo, elle, a publié quelques jours plus tard une vidéo dans laquelle elle remerciait les autorités davoir facilité le retour de son époux. Un acte qui a touché beaucoup dIvoiriens, quand une bonne partie des soutiens de ce qui fut un couple disent leur déception à mots couverts. Laurent Gbagbo, empêtré dans des soucis personnels, longtemps privé de ses privilèges dancien chef de lÉtat et daccès à ses comptes, obligé de créer un nouveau parti faute dêtre parvenu à sentendre avec Pascal Affi NGuessan, qui a conservé les rênes du Front populaire ivoirien (FPI), peine à rassurer ses affidés. Il faudra attendre la fin de juillet 2021, une rencontre avec Henri Konan Bédié et un entretien avec Alassane Ouattara pour quil sexprime sur la libération des prisonniers et sur les questions de réconciliation. Trop tard pour rassurer les déçus

Lorsquil a lancé son Parti des peuples africains Côte dIvoire (PPACI), Laurent Gbagbo a bien tenté de recoller les morceaux, et a invité Simone à se joindre à lui. Peine perdue. Pour elle, qui a tenu les rênes d‘un FPI encore clandestin lorsque son époux était en exil en France de 1982 à 1986, qui a connu les arrestations et la prison et a mobilisé les foules lors des campagnes électorales, se retrouver ainsi reléguée au second plan de cette nouvelle aventure politique est laffront de trop. Les tentatives de médiation de Hubert Oulaye, directeur exécutif du PPACI, ny ont rien fait. Simone a refusé de sassocier au nouveau projet de son mari. « Je mérite un minimum de respect et de considération », atelle tenu à préciser dans un communiqué, le 8 septembre dernier

Rupture politique 

Si, sur le plan civil, le divorce nest pas encore prononcé, la rupture politique, elle, est indéniable. Et dans ce duel qui loppose à celui avec lequel elle a partagé sa vie autant que ses combats politiques, limage de la femme loyale bafouée attire de nombreuses sympathies à « maman Simone ». Elle est en outre parvenue à emmener avec elle plusieurs anciens cadres du FPI, qui nont pas trouvé leur place au sein du PPA-CI. Depuis son amnistie, en 2018, lex première dame sest en effet entourée dun cabinet et de conseillers politiques dont plusieurs sont danciens caciques du FPI, certains ayant été des ministres de Laurent Gbagbo. La transformation du MGC en parti politique nest, à cet aune, quun aboutissement logique

Certes, elle a fait en sorte de ménager le camp den face, en tenant un discours rassembleur. Elle a notamment regretté que « la grâce présidentielle accordée à Laurent Gbagbo, en lieu et place dune amnistie, alourdit davantage latmosphère sociopolitique du pays ». || nempêche, il faudra désormais bel et bien compter avec elle lors des prochaines échéances électorales. « Quand une organisation se proclame parti, cest quelle a lintention de mener le combat pour accéder au pouvoir. Nous souhaitons avoir des candidats pour les municipales à venir, pour les présidentielles à venir », atelle déclaré le 20 août, après avoir été investie à la tête de sa formation

Côte dIvoire : le cercle des fidèles de Simone Gbagb

« Alors vous vous demandez : Est-ce que jaccepterais de me retrouver confrontée au président Gbagbo ? » atelle continué. Une fois que le parti aura décidé qui va être candidat, celuici se battra pour gagner les élections quels que soient les candidats qui seront en face. » Le message est clair. Et il sadresse en particulier au PPACI, dont aucun représentant nest présent ce jour, bien que la formation ait été invitée. « Chacun trace son chemin. Chacun trace son sillon. Mais nous souhaitons que ce sillon ne se trace pas dans ladversité et les palabres inutiles. [...] Nous travaillons tous pour bâtir une nation prospère, développée et respectée par tout le monde », prendelle soin de préciser

En quête dalliés 

Dans lentourage de lancien président, on préfère ne pas commenter la création du MGC. Le risque de dispersion de lélectorat fidèle aux Gbagbo et d‘un émiettement encore plus grand de la gauche ivoirienne ? Même chose. Laurent Gbagbo et ceux qui lui sont restés fidèles le savent pourtant : il faudra se battre pour conquérir les cours, et les bulletins, des mêmes électeurs. Tandis que lexchef dÉtat sest retiré, depuis le 25 août dernier, à Mama, son village natal, les cadres de son parti, eux, sillonnent le pays. Il sagit désormais de remobiliser les militants et dimplanter les structures de base du PPACI. Sur ce plan, ce dernier, il y a un an, a une petite longueur davance sur le MGC. Mais le parti de Simone Gbagbo devrait pouvoir capitaliser sur les fiefs réputés acquis à lancienne première dame et à ses proches, en particulier dans la région de Bassam, dont elle est originaire, ou à Guiglo et Bangolo, dans lOuest

Pour le MGC, le défi sera double : parvenir à transformer le capital sympathie dont elle semble bénéficier, ainsi que ses soutiens dans les milieux évangéliques, en électeurs; et nouer des alliances avec dautres partis pour afficher une assise le plus large possible aux prochaines élections locales. Sur ce dernier point, plusieurs pistes soffrent à elle. Le FPI, représenté en grand nombre lors du lancement du MGC, ainsi que le Cojep de Charles Blé Goudé, représenté par son secrétaire général, Patrice Saraka. « Cest la symbolique de la solidarité militante entre partis de gauche », résume Bly Roselin, premier viceprésident du Cojep. Quant au rapprochement, ces derniers mois, entre celui que lon surnommait le « général de la rue », qui a obtenu son passeport fin mai, et lancienne première dame, Bly Roselin explique que cest sur la base « des valeurs de paix quils partagent » et au nom de la volonté de voir « le dialogue prévaloir dans toute situation de crise »

Côte dIvoire : le nouveau parti de Laurent Gbagbo à l’épreuve du terrain 

De son côté, le PPACI martèle à lenvi sa volonté de reconquérir le pouvoir, et insiste sur son alliance avec le Parti démocratique de Côte dIvoire (PDCI)RDA dHenri Konan Bédié. Mais les leaders du vieux parti, avec lesquels les cadres du PPACI avaient noué des alliances pour les législatives de 2020, ne semblent pour l’heure pas répondre aux appels du pied. Le PDCI doit tenir un bureau politique le 15 septembre prochain, qui pourrait donner des orientations sur les prochaines élections. De plus, un comité interne chargé de présélectionner des candidats du parti est déjà à loeuvre. Mais l’heure des discussions concrètes entre les deux formations na pas encore sonné

JA

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