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Qui est Stella Jean, la créatrice qui a habillé les sportifs haïtiens lors des JO d’hiver

« Première designer noire du made in Italy », Stella Jean était la seule représentante du monde de la mode à prendre la parole lors d’une manifestation antiraciste du mouvement Black Lives Matter, en juin 2020, sur la célèbre Piazza del Popolo, à Rome.
La styliste a marqué les esprits en mettant à l’honneur Toussaint Louverture sur les costumes de la délégation haïtienne aux Jeux de Milan-Cortina. Quitte à devoir effacer in extremis la référence, jugée « trop politique ».
De Paris 2024 à Milan 2026

La styliste italo-haïtienne s’est vu confier les tenues officielles ­portées par les athlètes de la délégation haïtienne aux Jeux olympiques et paralympiques d’hiver, à Milan-Cortina. Elle s’est inspirée pour ses créations d’un tableau de l’artiste Edouard Duval-Carrié, représentant Toussaint Louverture, le héros de l’indépendance de l’île, sur son cheval. Les images de ces ensembles peints à la main sont devenues virales sur Internet : « En Haïti, nous avons éprouvé beaucoup de fierté », assure Frantz Duval, le rédacteur en chef du quotidien Le Nouvelliste. Stella Jean avait déjà conçu les uniformes des sportifs pour Paris 2024. Elle n’avait pas hésité : « Ça a été un oui militaire. C’est comme si on vous appelait aux armes », confie à M Le magazine du Monde la créatrice.

Une enfance entre deux rives

Née à Rome en 1979, d’un père italien – le bijoutier turinois Marcello Novarino – et d’une mère haïtienne – Violette Jean, artiste dramatique, Stella Jean passe ses premières années en Haïti, puis revient en Italie où elle effectue toute sa scolarité. Mais sa mère cultive un lien fort avec son pays natal. « Tous les artistes, les écrivains, les poètes, les chanteurs haïtiens de passage en Italie, venaient chez nous », se remémore Stella Jean. Enfant, elle était « toujours la seule Noire » de son entourage, à l’école, à la danse, à la natation. « On me demande encore d’où je viens, alors que je suis italienne », s’agace la créatrice. « Quand on a le cul entre deux chaises, on décide de s’asseoir par terre : il faut se trouver une troisième place », dit-elle en paraphrasant le titre Métis, de Gaël Faye. Stella Jean abandonne ses études de sciences politiques à l’université La Sapienza pour se tourner vers le mannequinat, puis vers le stylisme, en autodidacte.

Haïti ne sera représenté que par deux athlètes aux Jeux olympiques d’hiver Milano Cortina 2026. Mais sur la ligne de départ, leur présence pèsera bien plus que leur classement. À travers leurs tenues, le pays envoie un message fort, visuel et politique au sens noble du terme : exister, être vu, et refuser l’effacement.

Conçus par la créatrice italo-haïtienne Stella Jean, les uniformes de la délégation haïtienne transforment le vêtement sportif en support narratif. Peints à la main et inspirés de l’art haïtien contemporain, ils racontent une histoire de mémoire, de transmission et de résilience, dans un contexte où Haïti traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire récente.

L’agence Creapills accompagne les marques sur leur stratégie de communication et la création de campagnes et activations qui marquent les esprits.

Un symbole retiré, un message renforcé

À l’origine, les tenues devaient arborer le portrait de Toussaint Louverture, figure centrale de la révolution haïtienne et fondateur de la première république noire indépendante en 1804. Mais le Comité international olympique a jugé cette représentation contraire aux règles de neutralité politique, demandant son retrait.

Plutôt que d’effacer le message, Stella Jean l’a transformé. Le personnage disparaît, mais son cheval demeure. Un cheval rouge, lancé au galop, occupant toute la surface du vêtement, avec le mot “Haïti” inscrit sur son flanc. Une présence puissante, presque fantomatique, qui suggère l’histoire sans jamais la montrer frontalement.

Le vêtement comme acte de visibilité

Ces uniformes sont les seuls des Jeux à être entièrement peints à la main. Chaque motif est directement inspiré de l’œuvre de l’artiste haïtien Édouard Duval-Carrié, connu pour son travail autour de l’histoire, des mythes et des cicatrices du pays. Ici, rien n’est décoratif. Tout est signifiant.

Dans quelques mètres de tissu, la créatrice concentre des siècles de luttes, d’exils et de fierté. Porter ces tenues, ce n’est pas seulement représenter un pays tropical sur la neige des Dolomites, c’est affirmer que la culture est une forme de survie.

Deux athlètes, un récit collectif

Sur les pistes, Haïti sera représenté par Richardson Viano, déjà présent aux Jeux de Pékin en 2022, et Stevenson Savart, premier fondeur olympique de l’histoire du pays. Tous deux ont grandi en Europe, ont été adoptés très jeunes, et ont choisi de concourir sous le drapeau haïtien.

Leur performance sportive importe, bien sûr. Mais leur simple présence suffit à créer un contre-récit. Là où Haïti est trop souvent associé aux catastrophes, à l’instabilité ou à la violence, ces athlètes offrent une autre image : celle d’un pays qui continue d’avancer, même là où on ne l’attend pas.

Quand le sport devient un espace de mémoire

À Milano Cortina, Haïti ne gagnera sans doute pas de médaille. Mais le pays gagnera autre chose : un moment de visibilité mondiale, porté par des corps en mouvement, des couleurs vibrantes et un design chargé de sens.

Ces tenues rappellent que le sport n’est jamais totalement neutre. Il peut aussi être un espace de récit, de réparation symbolique et de transmission. Et parfois, un simple cheval peint sur une veste suffit à faire exister toute une nation.

 

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