Port-au-Prince est aujourd’hui une ville occupée à 80 % par les gangs, et on compte plus d’un million et demi de personnes déplacées – des familles coupées de leur maison et de leur milieu, des enfants, de leur école. L’aéroport international est fermé depuis deux ans, et sortir d’Haïti est donc désormais une entreprise complexe.
Il faut rejoindre au nord la ville de Cap-Haïtien à ses risques et périls. En prenant le bus, on peut craindre les systèmes de « péage » mis en place par les gangs. Sinon, l’hélicoptère ou le petit avion coûtent les yeux de la tête. Reste ensuite le choix de passer par Miami (que l’on évitera si on n’a pas la peau blanche) ou la Guadeloupe, pour attraper un vol transatlantique.
Comment allez-vous ? Quelle est votre situation personnelle ?
Je réside toujours dans mon quartier de Delmas. Pour être honnête, nous n’y sommes pas directement menacés. Port-au-Prince est très morcelée, tel quartier est sous le contrôle des gangs, mais cinq rues plus loin on peut circuler sans les croiser. Il y a seulement le bas de la capitale, à partir du Champs de Mars – le vieux Port-au-Prince –, qui est vraiment devenu une sorte de no man’s land, où il n’y a pratiquement plus d’habitants. Sinon, les gens vivent au milieu des tirs.
Jean D’Amérique : « En Haïti, on attend le moment de s’exiler ou de se prendre une balle »
Des offensives contre les gangs ont lieu, mais mal dirigées et mal contrôlées. Elles sont planifiées par la police haïtienne, accompagnée de mercenaires états-uniens appartenant à la société d’Erik Prince, ami de Donald Trump, avec laquelle des contrats occultes ont été signés.
Les attaques menées contre les gangs se font désormais avec des drones, ce qui est très dangereux pour la population. On dénombre beaucoup de blessés et même des morts dans la société civile, considérés comme de simples victimes collatérales.
Par ailleurs, il est vrai que les gangs utilisent aussi les habitants comme boucliers. Leurs membres sont tellement intégrés à certains quartiers qu’ils contrôlent jusqu’au championnat de foot de la région…
Votre centre culturel fonctionne-t-il encore ?
J’anime toujours un atelier d’écriture permanent, « L’atelier jeudi soir », et des rencontres littéraires hebdomadaires, les « Vendredis littéraires ». Une vie culturelle perdure tout de même, forme de résistance dont les gens ont besoin. À un moment, j’ai dû acheter des petits matelas pour que les participants aux ateliers puissent rester dormir, sans risquer leur peau en rentrant dans leur quartier.
Nous avons dû faire face à des situations extrêmes : un brillant jeune écrivain qui habite le quartier populaire de Cité Soleil, a eu un soir un appel de sa mère lui enjoignant de demeurer où il était : « Ça tire dans notre rue, la voisine vient de recevoir deux balles. » Mais il a paniqué pour sa famille, il a voulu y aller, c’est humain. On a ce genre de drames au quotidien.
Certains membres de mon atelier ont vu leur maison brûler dans le quartier de Carrefour, occupé par les gangs. Il leur a fallu trouver refuge plus loin, à Carrefour-Feuilles. Mais les gangs ont à nouveau avancé, et ils ont dû encore changer de quartier. L’écrivain Gary Victor, qui habitait Carrefour-Feuilles, a dû partir se réfugier dans la ville de Jacmel.
Des élections devaient avoir lieu en ce début février. Il n’en a rien été…
Les élections sont repoussées en août 2026, mais tout le monde doute qu’elles auront lieu. C’est surtout les Occidentaux qui tiennent à cette parodie de démocratie. Cela fait plus de 10 ans que les Haïtiens ont droit à de fausses élections. Déjà en 2011, Michel Martelly avait été élu président de la République par personne, sinon par l’ambassade des États-Unis, qui l’avait choisi.
Pour la nomination de Jovenel Moïse au même poste en 2017, même pas 20 % de la population a voté. Après son assassinat (le 7 juillet 2021, ndlr), les États-Uniens, avec la complicité de toutes les institutions internationales, ont imposé un Premier ministre, le docteur Ariel Henry. Quand ils se sont rendu compte au bout de trois ans que ce n’était pas viable avec lui non plus, ils l’ont exilé. Et cette fois encore, le Conseil présidentiel transitoire, qui devait organiser des élections, n’a pu le faire en raison de dissensions internes.
Début février 2026, le seul geste honnête de ce conseil a été de dire : on convoque toutes les forces politiques pour trouver un nouveau consensus. Et que font les États-Unis ? Ils envoient des navires militaires dans la baie de Port-au-Prince et décident de garder le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, lequel avait été nommé par le conseil démissionnaire… Fils-Aimé n’est même pas une figure politique mais un « jobbiste » comme disent les Haïtiens, un homme choisi sur une liste, qui n’a aucune légitimité politique.
Comment résoudre la crise ?
Il faut laisser ce pays arriver à un consensus. Car le problème majeur d’Haïti vient du fait que nous n’avons jamais été véritablement une société républicaine. Haïti a fait en 1804 la plus moderne des révolutions : anticoloniale, anti-esclavagiste, antiraciste. Cette révolution a réussi. Mais, par le jeu des alliances qui a suivi, ce sont des oligarchies, principalement la bourgeoisie d’affaires, qui se sont partagé le pouvoir politique, avec un État laissant la puissance économique fonctionner sans aucun contrôle. Sans aucune vision de « l’haïtianité », dans un pays presque de ségrégation, qui n’a jamais établi de sphère commune de citoyenneté.
La question de la répartition sociale en Haïti est fondamentale. C’est ce qui a produit à partir de la fin des années 1950 l’ouragan de la dictature des Duvalier. Le « duvaliérisme » est un populisme venu s’installer sur les frustrations des classes moyennes, en se positionnant comme représentant du peuple. Et le pouvoir de Jean-Bertrand Aristide, trois décennies plus tard, est né du même ressentiment.
Cette situation, il faut la reconnaître. Il y a un « trop d’écart social » que la politique traditionnelle ne peut plus réguler aujourd’hui. Aller directement aux élections est presque une stupidité. Car il faut rendre possible les conditions qui les permettent, et pas seulement sécuritaires. Il s’agit de lutter contre la corruption, d’atténuer les inégalités et la pauvreté, sans oublier de tenir compte de la dimension culturelle en donnant au créole toute sa place.
Faire comme si nous étions dans une routine démocratique, tout le monde sait que c’est un mensonge… Il ne peut y avoir d’élections sans un minimum d’apaisement social. Les Haïtiens doivent établir par eux-mêmes une sphère commune de citoyenneté, pour que l’on puisse parvenir à un véritable processus électoral.
Dans votre roman, vous évoquez non seulement les gangs, mais aussi les violences des églises évangéliques, dont personne ne parle : vous racontez l’histoire d’une jeune fille bossue, tuée lors d’une séance d’exorcisme…
C’est tiré d’un événement réel, qui a eu lieu dans le quartier du Bas-Delmas. Les églises évangéliques sont à mes yeux un problème majeur. Dès 1986, à la chute de Jean-Claude Duvalier (déposé par l’armée, ndlr), notre revue Les Cahiers du vendredi parlait de leur « invisible invasion ». Elles pullulent désormais, avec une emprise très forte, sous l’obédience des évangéliques états-uniens. Et elles sont dangereuses non seulement en raison des coups de bible sur la tête et autres violences, mais aussi parce qu’elles déconstruisent tout système identitaire qui n’est pas dans le sens de l’appartenance religieuse.
Les adeptes ne se sentent plus citoyens d’un pays ni même liés à leur famille : celui qui n’appartient pas à leur église est leur ennemi. Ils sont même en conflit direct avec la culture populaire. La belle tradition des conteurs] qu’on appelle dans les villages « les audienceurs » – est en train de disparaître, car ils se sont convertis, pour l’aide alimentaire et l’argent.
Des centaines de pasteurs sont ordonnés au quotidien, c’est une véritable industrie. L’Église catholique et les autres cultes traditionnels sont dépassés. Ces sectes évangéliques ne sont pas dans l’humanisme, elles détruisent toute solidarité humaine et ajoutent à la situation de violence politique.
Corruption politique, gangs et sectes évangéliques : c’est le trio infernal qui mine Haïti ?
Absolument. Qu’est-ce qui produit les gangs et rend les gens disponibles pour ça ? Nous sommes face à une absence totale de repères culturels transversaux. Il n’y a pas si longtemps, la prévalence de la culture populaire rurale était très forte en Haïti. Mais, aujourd’hui, les jeunes gens des gangs sont des garçons dont les grands-parents ont débarqué en ville. Leurs mères ont grandi dans les bidonvilles de Cité-Soleil, les pères sont rares.
Et si le vaudou intéresse désormais les membres des gangs, ce n’est pas pour son sens sacré, mais pour le soi-disant pouvoir de ne pas être atteint par les balles – l’expression la plus courante en Haïti étant désormais « pas prend’balle ». Ces gamins sont aussi les sous-produits de la culture américaine, capables de tuer pour une paire de baskets, persuadés qu’il vaut mieux mourir jeunes que mourir pauvres.
Quand vous avez des ados de 13 ans qui ont entre les mains un fusil à lunette infrarouge, d’où vient cette arme ? Haïti n’en produit pas. Il faut bien admettre que le trafic s’est intensifié avec les États-Unis.
Dans votre roman, le narrateur est assailli par les voix d’anonymes issus des quartiers pauvres, ces « détresses orphelines ». C’est le rôle de la littérature d’écrire leur histoire ?
Ce qui m’intéresse dans la littérature, c’est d’abord de reconnaître le caractère humain de la singularité. On peut essayer d’y entendre les autres. Parce qu’aujourd’hui on n’entend pas les autres : surtout quand on est au pouvoir, quand on est soi-même le bénéficiaire de mécanismes d’exclusion, de domination et d’exploitation.
L’expression dit « Ventre affamé n’a pas d’oreilles », mais ce n’est pas vrai. C’est le « ventre plein qui n’a pas d’oreilles ». L’écrivain peut essayer de mettre les voix à égalité, même si on n’y parviendra jamais tout à fait. J’aime ces mots de Léo Ferré : « Les gens taisent l’autre. » Il faut arrêter de taire l’autre : en tant qu’individu, en tant que communauté, en tant qu’histoire.
Source: LA VIE

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