Les chroniques de la participation citoyenne
Il est temps de rompre avec une lecture naïve du football africain. Elle nous oblige à regarder en face une réalité que beaucoup pressentent sans oser la formuler clairement : le football africain est entré dans l’âge du pouvoir.
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas une crise.
C’est une transition.
Une transition d’un football de passion vers un football de puissance.
Le football, miroir des rapports de domination
Il faut en finir avec une illusion tenace : celle d’un sport neutre, équitable, détaché des logiques du monde.
Comme l’a magistralement démontré Pierre Bourdieu :
« Le sport est un champ de luttes où se reproduisent les rapports de force sociaux. »
Le football africain n’échappe pas à cette loi sociologique.
Il en devient même aujourd’hui un laboratoire.
Derrière les compétitions se jouent désormais :
des rivalités d’influence, des stratégies d’État, des logiques de captation économique.
Des institutions comme la Confédération africaine de football ne sont plus de simples organes techniques. Elles sont devenues des espaces de pouvoir, où se structurent des coalitions, où s’arbitrent des intérêts, où se distribuent des avantages.
La CAN 2025 : un événement sportif ou un acte géopolitique ?
L’attribution de la Coupe d’Afrique des Nations 2025 au Maroc ne peut être analysée uniquement à l’aune du mérite organisationnel.
Elle s’inscrit dans une stratégie cohérente, patiente et assumée.
Le Maroc ne fait pas que du football.
Il fait de la géopolitique par le football.
Comme l’explique Joseph Nye :
« Le pouvoir moderne ne repose pas seulement sur la force, mais sur la capacité à façonner les préférences des autres. »
C’est là toute la logique du soft power.
Infrastructures, diplomatie sportive, image internationale : tout concourt à transformer un événement sportif en instrument de projection de puissance.
Le retour brutal du réalisme
Ce basculement consacre une vérité que la pensée idéaliste avait parfois voulu atténuer.
Comme le rappelait Hans Morgenthau :
« La politique internationale est gouvernée par l’intérêt défini en termes de puissance. »
Le football africain est désormais soumis à cette même rationalité.
Les décisions s’expliquent de plus en plus par :
la capacité d’investissement,
l’influence institutionnelle,
les réseaux d’alliance.
Et de moins en moins par :
la seule équité sportive,
ou le mérite compétitif.
Le Sénégal : respecté, mais insuffisamment influent
Dans ce nouvel ordre, le Sénégal incarne une forme de paradoxe.
Le pays est respecté.
Mais il pèse encore trop peu.
Sa diplomatie, fondée sur :
le consensus, la modération, la respectabilité,
a longtemps été une force.
Mais dans un univers structuré par le rapport de force, elle devient parfois une limite.
Niccolò Machiavelli nous mettait déjà en garde :
« Les hommes oublient plus facilement la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. »
Autrement dit : dans les rapports de pouvoir, les intérêts priment toujours sur les principes.
L’équité : un principe, non une garantie
Le sentiment d’injustice qui traverse aujourd’hui le football africain n’est pas un simple réflexe émotionnel.
Il révèle une vérité structurelle :
l’égalité des règles ne produit pas l’égalité des situations.
George Orwell l’exprimait avec une lucidité implacable :
« Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »
Cette asymétrie est aujourd’hui au cœur du système.
Refuser la naïveté, construire la puissance
Face à cette réalité, deux attitudes sont possibles :
la dénonciation stérile,
ou l’adaptation stratégique.
Le Sénégal n’a plus le luxe de l’hésitation.
Comme l’enseignait Frantz Fanon :
« Chaque génération doit découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »
La mission actuelle est claire :
– transformer le capital symbolique du Sénégal en pouvoir réel.
Vers une doctrine sénégalaise de puissance sportive
Cela suppose une rupture méthodologique.
1. Investir les lieux de décision
Présence accrue dans les instances de la CAF.
Construction d’alliances stratégiques africaines.
2. Structurer une économie du football
Professionnalisation des ligues.
Développement du marketing sportif.
Valorisation des droits audiovisuels.
3. Déployer une diplomatie sportive offensive
Utiliser le sport comme levier d’influence.
Articuler État, fédérations et secteur privé.
4. Assumer une posture de puissance
Il ne s’agit pas d’abandonner les valeurs.
Il s’agit de leur donner les moyens d’exister.
Comprendre le jeu pour exister
Nelson Mandela affirmait :
« Le sport a le pouvoir de changer le monde. »
Mais encore faut-il en maîtriser les règles invisibles.
Le football africain n’est plus un simple terrain de jeu.
C’est un espace de compétition stratégique.
Et dans cet espace, une règle s’impose :
-ceux qui refusent le rapport de force finissent toujours par en subir les conséquences.
Le Sénégal est à un tournant.
Il peut continuer à incarner une morale sans puissance.
Ou construire une puissance fidèle à sa morale.
C’est dans ce choix que se joue désormais son avenir.
Alioune Cheikh Anta Sankara Ndiaye
Expert en développement international
Ecrivain
