Rendu inéligible au scrutin présidentiel de 2025 par une condamnation judiciaire, l’ancien président a vu se refermer la dernière possibilité d’un retour sur la scène politique. Avec ce revers, c’est une autre bataille, plus discrète, qui démarre : celle de l’héritage et de l’après.
Un seul nom manque, et tout vacille. Les militants du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA–CI) ont beau disséquer les 8 786 348 noms de la liste électorale provisoire parue le 17 mars 2025, le constat est implacable: Laurent Gbagbo n’y figure pas. Et pourtant, rien ne semblait encore joué. Face à ce que le vice- président exécutif Sébastien Dano Djédjé qualifie de << plan stratégique diabolique savamment élaboré », le parti refuse de plier. «Nous ne nous laisserons pas voler cette élection, garantit–il à la presse. Laurent Gbagbo est notre candidat et nous continuerons à nous mobiliser
pour sa victoire en octobre 2025.>>
La bataille pour l’éligibilité a réuni, en dépit des fractures, des inimitiés et des ambitions personnelles, les alliés d’hier et les rivaux d’aujourd’hui. On y retrouvait, par exemple, l’ex–épouse de Laurent Gbagbo, Simone Ehivet Gbagbo, le patron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Tidjane Thiam, et l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan. Un an plus tard, le PPA–CI, malgré sa lutte acharnée, n’a pas eu gain de cause.
Privé de ses droits civiques à la suite de sa condamnation dans l’affaire du casse de la BCEAO, Gbagbo s’est heurté à un mur. Appels, pressions, plaidoyers pour son amnistie et mobilisations dans la rue – souvent interdites-, rien n’a convaincu le palais présidentiel. Quant à son parti, il a boycotté le scrutin pour la magistrature suprême, pour les législatives, et refusé coûte que coûte de soutenir un autre candidat. Ce qui a entraîné de nombreuses divisions
internes et une victoire éclatante pour Alassane Ouattara, réélu avec 89% des suffrages.
Pour la première fois depuis plus de trente ans, le prochain scrutin présidentiel devrait se tenir sans les trois << Éléphants » qui se disputent le pouvoir depuis le décès de Félix Houphouët–Boigny, en 1993. Henri Konan Bédié, mort en 2023, repose à Daoukro. Alassane Ouattara, sauf surprise constitutionnelle, ne devrait pas briguer de cinquième mandat. Laurent Gbagbo, qui a fêté ses 80 ans en mai 2025, amorce son retrait de la vie politique. Alors que lui reste–t–il ?
Quel parcours pour un donneur de sang? << Il n’est plus assoiffé de pouvoir >>
Un retrait, mais pas une retraite, car une vie entière de militantisme ne s’achève pas sur un discours. << Je m’interdirai d’occuper des fonctions politiques, aussi bien à l’intérieur de mon parti que dans l’État »>, a précisé l’ancien président dans sa dernière interview, le 22 octobre 2025, au journaliste Alain Foka. << On peut faire de la politique sans occuper ou chercher à occuper une fonction. >> Gbagbo a conservé l’éloquence qui a fait sa réputation, mais son phrasé et ses gestes sont ralentis par l’âge et près d’une décennie passée derrière les barreaux.
C’est la première fois qu’il renonce à cette lutte permanente et qu’il réfléchit vraiment à l’après.
Un collaborateur Il n’a rien oublié de ce départ forcé par l’armée française, en avril 2011, ni de cette élection dont il se déclare toujours spolié. Pourtant, il est temps. Chez certains de
ses proches, la décision de ne plus être candidat à un mandat électif est un soulagement. << C’est la première fois qu’il renonce à cette lutte permanente et qu’il réfléchit
vraiment à l’après», analyse l’un d’entre eux. << Le président n’est plus assoiffé de pouvoir comme il a pu l’être, mais il veut veiller à ce que le pays conserve les acquis du multipartisme, et à ce que les valeurs de la gauche se développent», indique un autre.
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Car, en cette année 2026, l’introspection de l’opposition ivoirienne est nécessaire, et les conséquences des boycotts des deux dernières élections, la présidentielle et les législatives de décembre 2025, désastreuses. Le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), déjà fort d’une large majorité, a su s’ancrer durablement dans le pays en occupant plus de 80% des sièges de l’Assemblée nationale – et près de 60% de ceux du Sénat. Pour le PPA–CI, le choix de ne pas aller
aux législatives a été douloureux.
Le temps de la reconfiguration
Envoyé en émissaire auprès du ministre de l’Intérieur, Vagondo Diomandé, afin de demander le maintien des élections à leur date initiale (mars 2026), Sébastien Dano
Djédjé s’est heurté à une fin de non–recevoir. La direction du parti s’est ensuite réunie pour voter, alors que Laurent Gbagbo avait déjà pris sa décision. Certains ont fait mine de ne pas connaître l’issue de cette réunion quand d’autres, comme Justin Koné Katinan, ont argumenté en faveur d’une participation, avant de se plier à la majorité. << Nous ne regrettons pas, indique un proche de Laurent Gbagbo. Après tant d’interpellations chez nos militants, ces derniers n’auraient pas compris que nous nous concentrions sur un scrutin. >>
Côte d’Ivoire: privé d’Assemblée nationale, le PPA–CI prépare l’après–Gbagbo
Depuis lors, le PPA–CI s’est fortement mobilisé pour les prisonniers et leurs familles. Selon les chiffres officiels, 1658 personnes ont été arrêtées durant la période électorale. Mais en coulisses, la rentrée politique et l’absence d’échéances avant les élections régionales de 2028 sont propices à la réflexion et à la reconfiguration. Créé en 2021, l’organe politique de Laurent Gbagbo, qui lui a permis de supplanter le Front populaire ivoirien (FPI), va donc tenir son premier congrès le 15 mai 2026. L’occasion de fixer les objectifs du parti, mais surtout d’en élire le président.
Ses partisans vont–ils pour autant laisser << Seplou >> quitter la tête du PPA–CI si précipitamment? Rien n’est moins sûr. Selon nos informations, ses équipes, qui ont déjà publiquement demandé qu’il revienne sur sa décision, souhaitent maintenir leur chef en figure de proue, tout en insistant sur la dissociation entre présidence et candidature.
L’insaisissable
<< L’urgence est de sauvegarder l’unité, précise un haut cadre du PPA–CI. Laurent Gbagbo est le seul capable de réunir. Il a incarné l’espérance, la lutte contre le parti unique, et ne se laisse plus obnubiler par le fauteuil présidentiel. >> Gbagbo l’insaisissable règne toujours d’une main de maître sur son parti.
Il n’y en a pas deux comme lui, et nous n’avons que trois ou quatre ans pour nous préparer.
Un conseiller
Gérer 2030 et l’après–Ouattara est la priorité, mais il s’agit de préparer le terrain et, surtout, de chronométrer avec soin la divulgation du nom de son successeur. Pour cela, sa garde rapprochée demeure très attentive aux faits et gestes d’Alassane Ouattara, qui n’a pas non plus de dauphin désigné pour lui succéder au RHDP.
Les promotions de Patrick Achi à la présidence de l’Assemblée nationale et, surtout, de Téné Birahima Ouattara, le frère cadet du chef de l’État, au puissant poste sur mesure de vice–Premier ministre (il est toujours en charge de la Défense) ont fait couler beaucoup d’encre. Dans un paysage politique polarisé autour de figures emblématiques, prendre la relève n’est pas chose aisée.
Mamadou Touré : « Le président Ouattara travaille à un grand parti capable de gouverner pour les 25 prochaines années >>>
<<< Un autre Laurent Gbagbo n’existe pas, tranche l’un de ses conseillers. Ce sera à celui ou à celle qui prendra la présidence du parti de choisir quel type de personnalité politique être. >> << Aucun d’entre nous n’a sa légitimité. Il n’y en a pas deux comme lui, et nous n’avons que trois ou quatre ans pour nous préparer», affirme un autre.
Les successeurs
<< D’ici au congrès, j’espère que le président aura fait son choix, et qu’il l’aura annoncé à ses plus fidèles lieutenants >>, poursuit notre source. En coulisses, le nom
de l’héritier pourrait pourtant rester sous scellés encore longtemps – peut–être jusqu’à ce que celui du successeur
d’Alassane Ouattara soit dévoilé. Car au sein d’un organigramme solidement verrouillé, Laurent Gbagbo a toujours veillé à ne laisser émerger aucun véritable << deux ». Les prétendants, eux, avancent avec retenue – quand ils avancent encore. Stéphane Kipré, ancien gendre de l’ex–chef de l’État, a quitté le navire et numéro
semble suivre sa propre trajectoire.
En Côte d’Ivoire, Stéphane Kipré fait cavalier seul à l’Assemblée
<< Quand on trahit Laurent Gbagbo, il est presque impossible de regagner sa confiance », glisse un proche.
D’autres restent en retrait, à l’image de Sébastien Dano Djédjé, qui n’a jamais affiché d’ambitions présidentielles. Pendant ce temps, certaines figures sont très installées dans le paysage: Justin Koné Katinan, Hubert Oulaye ou encore Jean Gervais Tchéidé pourraient être tentés de se positionner. À leurs côtés, Habiba Touré s’impose désormais comme une voix incontournable, tandis que la fidélité s’incarne toujours en la personne de Damana Pickass, depuis sa cellule de Bouaké, et de l’ancien
ministre Assoa Adou.
Suspense intact
Reste une figure plus insaisissable encore : son épouse, Nadiany Gbagbo, dite Nady Bamba. Au sein même du parti, son influence alimente les spéculations. Certains la disent en quête d’un rôle à la mesure de son engagement, quand d’autres rappellent qu’elle n’occupe, à ce jour, aucune fonction officielle. La publication de son premier ouvrage, en mars dernier, n’a fait qu’épaissir le mystère. << Nady est une femme du Nord, une musulmane, et c’est précisément pour cela qu’elle est la cible d’attaques >>, assure un proche.
■ À la maison, c’est un véritable pantouflard.
Un proche
<< Le président s’est toujours assorti de femmes fortes, regardez Simone ! » tempère un autre, avant d’ajouter : <<
À la maison, c’est un véritable pantouflard. » Tous s’accordent néanmoins sur un point : la «< première dame >> du PPA–CI ne participe à aucune réunion, qu’elle soit
formelle ou officieuse, et son influence relèverait avant tout d’un lien conjugal fondé sur une confiance ancienne.
Eux préfèrent croire que, loin de tout conseiller de l’ombre, le << boulanger d’Abidjan » -surnom qui lui avait été donné après l’élection de 2000 et qui signifie <«< celui
qui roule dans la farine»– continue de suivre ses instincts sans jamais s’en détourner. Calme, attentif, Laurent Gbagbo semble désormais installé dans une phase d’observation. << Le président se trompe rarement >>, prévient–on. L’accès est restreint, réservé à un cercle étroit. L’ancien chef de l’État écoute, consulte, jauge et évalue la loyauté de ceux qui l’approchent. Quitte à irriter.
Côte d’Ivoire : Nady Bamba, l’autre Mme Gbagbo <<< Parfois, il donne l’impression de pouvoir fléchir, car il
écoute toujours nos idées jusqu’au bout. Mais lorsqu’on a fini de donner nos arguments, il répond simplement qu’il
n’est pas d’accord, affirme, rieur, un de ses plus proches conseillers. Il n’y a rien de plus agaçant. » Le suspense, lui, demeure intact. Laurent Gbagbo prend son temps – et semble en avoir fait une méthode. La patience est dorénavant sa devise.
AFP
