7 juillet 2022
Paris - France
AFRIQUE INTERNATIONAL

Tanguy Gahouma : « Face au changement climatique, l’Afrique ne demande pas l’aumône »

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi « Jeune Afrique » invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. Négociateur en chef du groupe Afrique à la COP26, le Gabonais Tanguy Gahouma enjoint aux pays développés, principaux pollueurs, de respecter leurs promesses de soutien aux pays du Sud.

Alors que tous les regards sont désormais tournés vers Glasgow, en Écosse, où se réunira la 26e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP 26), du 31 octobre au 12 novembre 2021, les Africains affûtent leurs arguments pour obtenir des engagements clairs et les financements promis par les pays développés.

Entre cette COP et la précédente, plusieurs rapports ont été publiés, montrant une dégradation plus rapide et importante que prévue de la situation climatique et écologique dans le monde. Ils ont aussi relevé l’urgence d’agir réellement, au-delà des promesses. Tous en sont conscients, si rien n’est fait, il ne sera pas possible d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris de 2015, qui prévoit de limiter la montée des températures en dessous de 2 degrés, et si possible à 1,5 degré par rapport à l’ère préindustrielle.

Directeur général de l’Agence gabonaise d’études et d’observation spatiale (Ageos) et secrétaire permanent du Conseil national gabonais du climat, Tanguy Gahouma sera le président du Groupe africain de négociateurs sur le changement climatique à la COP26. À quelques jours de ces assises, il détaille ce que le continent en attend.

Jeune Afrique : Quels sont les priorités des négociateurs africains pour cette COP26 ?

Tanguy Gahouma : La COP 26 représente pour nous l’échéance la plus importante depuis la COP21 de Paris. Cette dernière avait permis d’arriver à un accord, une grande première après des décennies de négociation et depuis la signature en mars 1994 de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Désormais, la priorité est de mettre en œuvre cet accord. Nous souhaitons entrer dans la phase de l’action, passer l’étape des questions de procédures pour attaquer frontalement le dérèglement climatique.

PLUTÔT QUE DE RÉDUIRE NOS ÉMISSIONS DE 40 OU 50 % DANS LES DIX PROCHAINES ANNÉES, NOUS ALLONS ENCORE LES ACCROÎTRE DE 10 %. POUR NOUS, AFRICAINS, C’EST INACCEPTABLE.

Pensez-vous que les décideurs politiques seront sensibles aux alertes des experts ?

Dans son dernier rapport, le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) tranche, pour la première fois, le débat portant sur qui, de la nature ou de l’homme, est responsable du réchauffement : il affirme que la température de la Terre a augmenté de 1,1 degré depuis la période préindustrielle et que l’action humaine en est définitivement et indéniablement responsable. Et si nous dépassons les 1,5 degré, nous aurons atteint le point de rupture, la situation deviendra irréversible. Au-delà des considérations techniques, la priorité est donc politique pour le groupe Afrique. Nous devons mobiliser toutes les énergies pour que le thermomètre arrête de monter.

Les Africains ont-ils, plus que les autres, intérêt à agir ?

Selon les Contributions déterminées au niveau national [premiers objectifs et mesures climatiques fixés lors de la COP21], nous sommes sur une trajectoire qui nous conduit vers plus de 2,5 degrés, voire quasiment trois degrés. Selon ces données, plutôt que de réduire nos émissions de 40 ou 50 % dans les dix prochaines années – et c’est ce qu’il faut faire ! – nous allons encore les accroître de 10 %.

Pour nous, Africains, c’est inacceptable. On ne peut pas s’engager dans l’accord de Paris censé favoriser la baisse des émissions tout en constatant que la situation empire et en sachant que nous n’avons plus que dix ans pour agir avant le point de non-retour. Cette COP 26 doit réussir à remettre en adéquation les ambitions nationales avec l’engagement de Paris : celui de limiter la hausse de la température moyenne à 2°C, voire 1,5°C.

L’Afrique est-elle le continent le plus vulnérable, comme l’affirment la majorité des experts ?

Oui, l’Afrique est le continent le plus vulnérable. C’est important que tout le monde le sache. Nous sommes la zone du monde la plus chaude. Lagos, Libreville, Dakar, Douala, Le Cap… La plupart de nos grandes villes sont situées sur la côte. En conséquence, une grande partie de nos populations, de notre environnement et de nos économies est directement impactée par la hausse du niveau de la mer. Le trait de côte recule déjà année après année. Et notre vulnérabilité est d’autant plus importante que nous sommes moins développés que les autres régions.

NOUS DEMANDONS LE SOUTIEN DES PAYS DÉVELOPPÉS PARCE QU’ILS ENDOSSENT LA RESPONSABILITÉ HISTORIQUE DE CETTE CATASTROPHE

Les pays développés s’étaient engagés à verser conjointement 100 milliards de dollars par an, à partir de 2020, pour aider les pays en développement à faire face au dérèglement climatique. Ces promesses ont-elles été tenues ? 

Ces fameux 100 milliards de dollars, c’est un engagement politique et il est vital qu’il soit respecté. Ce sera l’un des enjeux de cette COP26. Nous demandons le soutien des pays développés parce qu’ils endossent la responsabilité historique de cette catastrophe. Nous ne demandons pas d’argent pour nos dépenses courantes, nous voulons un soutien technologique, nous voulons être aidés à améliorer nos capacités d’adaptation.

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