14 août 2022
Paris - France
EUROPE INTERNATIONAL

La France et l’Afrique: les leçons du sommet de Montpellier

Le dernier sommet France-Afrique qui s’est tenu à Montpellier, auquel les chefs d’État africains n’étaient pas conviés, a été caractérisé par un débat franc et passionné entre Emmanuel Macron et les 700 jeunes représentants de la société civile africaine. Cette rencontre a été envisagée à la suite du rapport soumis par le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe au président français sur «la Françafrique».

  • «On ne peut pas avoir un projet d’avenir pour la France si elle n’assume pas sa part d’africanité», a affirmé Emmanuel Macron au sommet de Montpellier
  • Les interventions de la jeunesse africaine et la réaction du président français ont marqué la fin de l’ère de la Françafrique, devenue anachronique et stérile

Le dernier sommet France-Afrique qui s’est tenu à Montpellier, auquel les chefs d’État africains n’étaient pas conviés, a été caractérisé par un débat franc et passionné entre Emmanuel Macron et les 700 jeunes représentants de la société civile africaine.

Cette rencontre a été envisagée à la suite du rapport soumis par le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe au président français sur «la Françafrique». Ce terme, qui remonte aux années 1950, désigne l’état spécifique des liens institutionnels et diplomatiques existant entre la France et ses anciennes colonies africaines. La dynamique de la décolonisation française en Afrique occidentale et centrale, arrivée à son terme en 1960, n’a pas conduit à une rupture radicale et totale avec les nouvelles nations indépendantes.

Des nouvelles structures de coopération et de partenariat ont été instituées pour préserver l’essentiel des intérêts français en Afrique, notamment sur les plans militaire, économique et culturel.

Le franc africain est resté la monnaie commune de 14 pays de l’ancien empire colonial français, instituant ainsi un rapport de dépendance permanent du Trésor français, qui gère la moitié des réserves de change des pays membres de la communauté financière du franc africain (CFA).

Les accords de coopération militaire ont permis à la France d’opérer librement dans l’espace africain, d’avoir des bases permanentes dans certains pays, et de monopoliser le commerce des armes avec les États africains qui relèvent de sa zone d’influence.

Les cellules de la Françafrique à l’Élysée et au ministère de la Coopération ont par le passé supervisé l’intervention militaire directe pour sauver des régimes politiques africains ou pour les destituer, au gré des intérêts français.

Récemment encore, le rôle de la France a été prévisible au Tchad après la mort du président Deby, quand elle a soutenu l’accès au pouvoir de son fils le général Mohammed Déby. Il a été notoire en Côte d’ivoire avec l’appui de la candidature du président Ouattara à un troisième mandat, au moment même où la diplomatie française a clairement notifié son refus de la réforme constitutionnelle entreprise par l’ancien président guinéen, Alpha Condé, pour briguer un nouveau mandat.

Le sommet de Montpellier s’est donc déroulé dans une ambiance de nette avancée des sentiments antifrançais au sein de la jeunesse africaine. Pour une grande partie de celle-ci, la France est responsable des maux et des détresses du continent. Parmi les griefs attribués à l’ancien colonisateur: le soutien à des régimes autoritaires, le pillage des ressources naturelles africaines, l’inefficacité des programmes d’aide au développement, la situation précaire des diasporas africaines en France.

Les interventions de la jeunesse africaine à Montpellier et la réaction du président français ont marqué la fin de l’ère de la Françafrique, devenue anachronique et stérile

Seyid Ould Abah

Les représentants de la jeunesse africaine au sommet de Montpellier ont étalé au grand jour ces réquisitoires, en axant leurs propos sur la nécessité pour la France d’assumer son passif colonial par des mesures concrètes qui permettront le passage d’une politique paternaliste hégémonique à une stratégie de «l’en-commun», selon le terme d’Achille Mbembe.

Fidèle à la philosophie de son maître, Paul Ricoeur, le président Macron a décliné les injonctions de demande de pardon des crimes d’esclavage et de la colonisation, en préférant «le travail de vérité» à «la honte de soi» et à la repentance. Cette formule vise à orienter le débat vers l’avenir, tout en reconnaissant implicitement la responsabilité de la France dans les sinistres tragédies du commerce triangulaire et de l’occupation coloniale.
Un consensus s’est dégagé de la rencontre sur la part d’africanité de la France, qui a été souvent déniée et occultée par la classe politique française, malgré les milliers de vies africaines perdues pour la défense de la France durant les deux guerres mondiales, et malgré le rôle primordial de la diaspora africaine dans la reconstruction de l’Hexagone et son développement économique après la libération en 1945.

Le président français a exprimé ce consensus par ces mots: «On ne peut pas avoir un projet d’avenir pour la France si elle n’assume pas sa part d’africanité». Par ces termes, il a rectifié partiellement les déboires de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, qui avait demandé dans un discours célèbre et malheureux à Dakar en 2007 à la jeunesse africaine d’assumer positivement l’héritage colonial. Il avait argué que «le drame de l’Afrique, c’est que  l’homme africain» n’était pas «assez entré dans l’histoire», et que «jamais il ne s’élance dans l’avenir». Les interventions de la jeunesse africaine à Montpellier et la réaction du président français ont marqué la fin de l’ère de la Françafrique, devenue anachronique et stérile, au moment même où les nouvelles générations du continent ont coupé le cordon ombilical qui les liait à la France.

 

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